‹ Commentaire sur la règle de Saint BenoîtChapitre 104 sur 171 · DE LA MESURE DU MANGER · texte numérisé non relu

DE LA MESURE DU MANGER

De mensuba ciborum. — Sufficere credimus ad refectionem quotidianam tam sextae quam nonae, omnibus mensis cocta duo pulmentaria, propter diversorum infirmitates : ut forte qui ex uno non potuerit edere, ex alio reficiatur. Ergo duo pulmentaria cocta fratribus sufficiant; et si fuerint inde poma, aut nascentia leguminum, addatur et tertium.

Si les Pères du désert avaient pu lire ce chapitre de la Règle, peut-être eussent-ils regardé ses prescriptions comme concernant des moines relâchés ! Sans doute, quelques-uns de leurs maîtres (1) recommandent bien comme saint Benoît la discrétion dans l'abstinence et le jeûne : mais la mesure la plus large des Orientaux reste en deçà du menu que N. B. Père accorde chaque jour à tous les siens, et qui comprend jusqu'à trois services. Et encore saint Benoît ne propose-t-U ce régime qu'avec réserve, comme une moyenne raisonnable, sufflcere credimus, et laisse-t-il à l'Abbé la faculté d'ajouter un petit extra. Une telle condescendance se justifie sans peine si l'on consent à reconnaître la valeur toute relative de la mortification (2), et si l'on se souvient du but que poursuivait N, B. Père : ouvrir l'accès de la vie monastique à nombre d'âmes que certaines outrances en eussent tenues éloignées à jamais, adapter sa Règle aux conditions ordinaùes du tempérament occidental et d'une région où le climat plus rigoureux oblige à compenser le défaut de chaleur externe par des combustions intérieures plus vives. Il faut ajouter qu'U écrit pour des gens qui non seulement célèbrent de longs offices, mais travaillent au grand air une partie du jour. La nourriture qu'il leur

(1) S. Basil., Reg. fus., xix. — Cass., Conlat. II, xvi-xxvi»

(2) Cass., Conlat. XXI, xi-xvii.

donne est à peu de chose près celle des paysans, simple et abondante.

A toutes les tables (1) (c'est-à-dire à celles où les moines prennent place par petits groupes, sous la présidence des doyens ; ou bien à la table de la communauté, à celle des servants et à celle de l'Abbé) : à toutes les tables on servira deux mets cuits, cocta duo pulmentaria (2) ; saint Benoît ne juge ni opportun ni même possible de préciser leur nature. Les usages ont varié extrêmement sur ce point ; il ne faut pas essayer d'en résumer l'histoire. Les légumes ont toujours formé la base de l'aJimentation des moines ; les œufs, le poisson, les laitages apparaissaient jadis plus rarement sur leur table. A Cluny on cuisait des fèves tous les jours : c'était le plat régulier par excellence (3). Naturellement saint Benoît n'impose pas les deux mets ; il les permet pour que tous les appétits puissent se satisfaire et les forces de tous se réparer : propter diversorum infirmitates. Il ajoute que, grâce à ce double service, le frère qui ne pourra pas manger d'un plat, pourra du moins se dédommager avec l'autre. Mais, d'après la Règle, avons-nous le droit de faire honneur aux deux? Les commentateurs s'accordent entre eux et avec l'usage pour l'affirmative. Donc, deux mets cuits suffiront aux frères, reprend saint Benoît ; et l'on ajoutera en troisième lieu des fruits et des légumes frais, si l'on peut se les procurer facilement, s'il y en a dans le jardin du monastère : si fuerint inde (ou bien nnde).

Le menu que vient de donner N. B. Père est celui de la journée tout entière, c'est la quantité d'aliments fournie chaque jour, c'est la réfection quotidienne, qu'H y ait deux repas ou qu'il n'y en ait qu'un seul, en Carême comme pendant le reste de l'année. Telle est du moins l'interprétation la mieux fondée (4) de ce texte de la Règle un peu trop concis : ad rejectionem quotidianam tam sextae quam nonae. Saint Benoît ne parle que du repas de sexte ou de none ; quand on dînait à sexte, il y avait souper le soir, mais le repas de sexte était le principal et il est probable qu'on prélevait sur son menu non seulement le tiers du pain, comme saint Benoît nous le dira dans un instant, mais les aliments qui convenaient le mieux à un souper frugal. Aux jeûnes de règle, on mangeait à none ; pendant le Carême ecclésiastique, l'unique repas se faisait le soir ; mais on servait toujours la même quantité de nourriture, N. B. Père laissant à la délicatesse de chacun le soin d'opérer les retranchements compatibles

(1) Quoi qu'en dise D. Calmet, la meilleure leçon des manuscrits est bien celle-ci, et non omnibus mensibus, en toute saison ; on faisait parfois, en effet, une différence entre le régime d'été et celui d'hiver : Cf. Caton, De re rustica, c. lvi-lviii. Caton veut qu'on donne, le quatrième mois, une hémine de vin aux travailleurs, trois hémines aux neuvième, dixième et onzième mois. H parle au même endroit du pulmentarium d'oliveSi

(2) Pulmentarium signifie des mets, quels qu'ils soient, surtout les ragoûts, purées, bouillies : Cf. Calmet, in h. l.

(3) Bernard., Ordo Clun., P. I, c. vi, xlvii. — Udalr., Consuet. Çlun,, L II, c, xxv.

(4) Voir surtout le Commentaire de D, Cai-met.

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