DE LA MESURE DU MANGER
avec sa santé et avec l'obéissance (chap. XLIX). La plupart des anciens coutumiers monastiques fournissent la justification pratique de ce commentaire.
Panis libra una propensa suffi ci at in dîe, sive una sit refectio, sive prandii et coenae. Quod si coenatiiri sunt, de eadem libra tertia pars a cellerario servetur, reddenda coenaturis.
Cîhaque jour, qu'il y ait un seul repas ou bien dîner et souper, une livre de pain suffira, une livre un peu forte, à bon poids, entraînant de son côté le fléau de la balance : propensa. S'il y a souper, le ceUérier réservera pour le soir le tiers de cette même livre. Il est probable que des divisions tracées préalablement dans la pâte facilitaient ce partage (1). D'interminables discussions se sont élevées relativement à la quantité exacte de la lihra propensa, comme aussi de l'hémine de vin dont il est parlé au chapitre suivant (2). Toutes ces recherches peuvent avoir un intérêt de curiosité et d'érudition, mais elles n'en ont vraiment aucun comme commentaire et élucidation réelle de la sainte Règle. A supposer même que les mesures n'aient pas varié selon les temps et les provinces tout en conservant leurs noms, on voit bien que dans l'espèce N. B. Père prend les mesures usuelles d'une façon approximative et non rigoureuse : sa livre de pain est un peu plus d'une livre, la capacité de son hémine est calculée peutêtre de manière à donner satisfaction aux exigences des faibles. Et ce qui paraît plus décisif encore, c'est le soin que prennent les moines du Cassin de conserver le poids du pain et la mesure du vin fixés par N. B. Père ; ils les emportent à Rome, en 581, lorsqu'ils sont chassés par les Lombards (3); peut-être Pétronax et les restaurateurs du Cassin les recouvrent-ils, grâce au pape Zacharie (741-752) (4) ; enfin l'Abbé du Mont-Cassin Théodemar envoie à Charlemagne les mesures du pain et du vin telles que les avait déterminées saint Benoît (5) .Toutes ces précautions deviennent superflues, si la livre et l'hémine sont des mesures invariables, connues de tous et d'usage courant ; et l'on voit bien qu'il ne s'agit pas seulement de reliques de N. B. Père, mais de normes spéciales
(1) Cf. S. Greg. m., Dial, 1. 1, c. xi. P. L., LXXVII, 212.
(2) Cf. H^FTEN, 1. X, tract, iii-iv. — Lancelot, Dissertation sur Vhémine de vin et sur la livre de pain de saint Benoist et des autres anciens religieux (Paris, 1667 ; deuxième édition en 1688, plus complète). — Mabillon, Acta SS. 0. S. B., Saec. IV, P. I, Praef., 152-165.
(3) Cf Pauli Diac, De gestis Langchardorum, 1. IV, c. xvm. P. L., XCV, 648,
(4) Ibid., 1. VI, c. XL. P. L., XCV, 660-651.
(5) Pauli Diac, Epist. I. P. L., XCV, 1586.
données par lui (1). La livre romaine équivaut, d'après des calculs récents, à 327 gr. 45 (2). Ce serait peu pour la nourritui-e quotidienne d'hommes qui travaillent aux champs. Il y a lieu de croire, dit D. Calmet, que saint Benoît n'a pas choisi la livre romaine, laquelle valait douze onces (romaines), mais la livre marchande qui en valait seize (3). Beaucoup de commentateurs trouvent que ce n'est pas encore assez. Nos Constitutions déclarent sagement que, puisqu'on ignore ce que représente la livre de saint Benoît, on accordera le pain à discrétion.
Quod si labor forte factus fuerit major, in arbitrio et poteslate Abbatis erit, si expédiât, aliquid augere, remola prae omnibus crapula, ut numquam subripiat monacho indigènes : quia nihil sic contrarium est omni christiano quomodo crapula, sicut ait Dominus noster : Videte ne graventur corda vestra in crapula et ebrietate. Pueris vero minori aetate non eadem servetur quantitas, sed minor quam majoribus, servata in omnibus parcitate.
Si large que soit déjà la mesure quotidienne et ordinaire du manger, saint Benoît laisse pourtant encore à l'Abbé la faculté d'y ajouter quelque chose, s'il le juge à propos, dans l'hypothèse, par exemple, d'un travail extraordinaire. Le dessein de N. B. Père n'est donc point de pousser d'ofl&ce tous ses moines à la mortification héroïque et aux macérations extrêmes. La fonction de l'Abbé n'est point d'écraser, mais d'établir une juste balance entre le travail et la réparation physique qu'il exige. Il prendra garde seulement à l'excès. Avant tout, que ces compensations ne favorisent jamais la gloutonnerie et qu'un raoine ne soit jamais surpris par les suites honteuses de la gourmandise : indigènes. Car il n'est rien le plus avilissant, non seulement pour le moine, mais même pour tout clirétieu, que de tels excès ; et c'est à tous les siens que Notre-Seigneur s'adressait en disant ; « Prenez garde à ce que vos cœurs ne s'appesantissent point par l'excès dans le manger et le boire «(Luc, XXI, 34). Saint Benoît ajoute que les enfants du monastère auront la
(1) On conserve au Mont-Cassin un poids de bronze de 1 650 grammes, qoe Dom TosTi croit être la Ubm propensa de saint. Benoît : DeUa vUa di San Benedetto, capo v (edizione iUustrata, p. 194). N'est-ce pas le poids d'un pain qui se partageait entre plusieurs moines? (Cf. Calmet, Commentaire sur le chapitre xxxix, p. 39-40.)
(2) Darekcberg et Saglio, Dictionnaire des AnUquÀtés grecques et romaines : Libra, iv.
(3) En France, la livre de Paris, la plus répandue, se divisait en 16 onces équivalant à 30 gr. 69 l'une.