‹ Commentaire sur la règle de Saint BenoîtChapitre 106 sur 171 · DE LA MESURE DU MANGER 3H · texte numérisé non relu

DE LA MESURE DU MANGER 3H

portion qui convient à leur âge; et, avec la condescendance qu'ils méritent, on observera aussi, en toutes choses, l'austérité qui convient h la vie dont ils font déjà profession.

Peut-être aujourd'hui la gourmandise porterait-elle plutôt sur les raffinements et les exceptions que sur la quantité proprement dite. Et, chose étrange, il faut parfois, actuellement, solliciter les gens à manger, tout comme s'ils étaient manichéens et comme si se nourrir était un mal. Il se rencontre quelques cerveaux bizarres qui regardent le manger et le boire comme une humiliation et se détruisent par l'idée fixe ; ceux-là ont besoin d'être surveillés et même contraints. En dehors de ces cas pathologiques, l'Abbé laisse à chacun le soin d'apprécier devant Dieu ce qu'il doit prendre et ce qu'il peut retrancher. On mange pour vivre ; on prend ce qui est nécessaire pour soutenir le travail et faire face aux obédiences ; et l'on garde toujours cette disposition de bonne éducation, d'hygiène et de mortification chrétienne qui nous fait demeurer en deçà de la satiété (1). Il ne faut pas non plus que le réfectoire et ce qui nous y attend devienne une préoccupation dans notre vie, un souci constant et cruel.

L'idée des compensations et des suppléments au régime ordinaire a été généralement bien accueillie et réalisée sous diverses formes. Les coutumiers et les chartes de fondation du moyen âge mentionnent souvent les plats de surcroît et les distributions de pitances. A Cluny, on finit par ajouter régulièrement aux fèves et aux légumes un « général » ou une « pitance» d'œufs, de poisson, de fromage :1e général était la portion servie à chaque moine dans un plat spécial, la pitance un plat pour deux (2). Les estomacs d'aujourd'hui ne se prêteraient plus aux solides repas de nos anciens. Il est vrai qu'ils avaient la saignée, souvent la saignée mensuelle : mais, comme pour compenser aussitôt la « minution » pratiquée, on offrait au patient un sérieux général et on le soumettait à tout un régime réparateur.

Carnium vero quadrupedum ab omnibus abstineatur* coniestio, praeter omnino débiles et aegrotos.

Kappelons-nous ce que saint Benoît nous a dit au sujet des malades, au chapitre XXXVI : Sed et carnium esus, etc. Ici, même défense à ceux qui se portent bien de manger de la viande, même exception en faveur des frères sérieusement malades ou infirmes. Mais saint Benoît

(1) Cf. Cass., InsL, V, viii. — S. AuG., Confess., 1. X, c. xxxi. P. L , XXXII, 797 sq.

(2) C'est la définition que donne Udalric, Consuet. Clun., L II, c. xxxy ; cf. 1. III, Ct xmi.

précise maintenant la portée de sa défense : camium vero quadrupedum : c'est la chair des quadrupèdes qui est interdite. Est-ce exclusif? La chair des volailles se trouve-t-elle permise ou tolérée? Si étrange que cela nous paraisse, il ne semble pourtant pas contestable qu'à l'époque de saint Benoît, et pendant de longs siècles encore, les volatiles aient été considérés par beaucoup, nous ne disons pas par tous (1), comme un mets compatible avec l'abstinence. On pouvait s'en priver par mortification, mais on reconnaissait que c'était une chair de qualité inférieure ; plus fine peutêtre et plus agréable au goût que celle des quadrupèdes, elle était cependant moins nourrissante, moins apte à allumer les passions. Et puis ne lisait-on pas dans la Genèse que les poissons et les oiseaux avaient été créés le même jour et tirés des eaux les uns et les autres? Comment surtout ne pas assimiler aux poissons le gibier aquatique, qui se nourrit de poisson et qui en aie goût? Quelle que soit la valeur des raisons alléguées jadis pour justifier l'usage de considérer comme maigre les bipèdes, c'était un usage, et chacun sait que la casuistique d'aujourd'hui tolère encore, aux jours d'abstinence, quelques oiseaux aquatiques. Us étonneraient d'ailleurs sur une table de moines ; et la question, pour nous, est pratiquement décidée (2).

(1) S. Césaire défend explicitement la volaille, sauf aux malades : Reg. ad mon., XXIV ; Reg. ad virg., Recapitulatio, xvii.

(2) L'histoire en est bien résumée dans le Commentaire de D. Calmet. Lire aussi : Herrgott, Vêtus disciplina monastica, Praef., p. xii-xxxii. — D. Grégoire Berthelet, Traité historique et moral de rabstirience de la viande et des révolutions qu'elle a eues depuis le commencement du monde jusqu'à présent, etc. (Rouen, 1731), Iir P,, cbap. i-iit — D. Mège avait soutenu que saint Benoît défend la chair des oiseaux.

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