DE LÀ MESURE DU BOIRE
De mensura potus. — Unusquisque proprium habet domim ex Deo : alius sic, alius vero sic. Et ideo cum aliqua scrupulositate a nobis mensura victus aliorum constituitur. Tamen infirmorum contuentes imbecillitatem, credimus heminam vini per singulos sufficere per diem.
Le chapitre tout entier semble un monument de cette discrétion paternelle que nous avons remarquée si souvent et qui appaïaît ici, touchante, dans le soin avec lequel sont réglés les détails les plus matériels de notre vie. Tout d'abord c'est la reconnaissance formelle des différences de corps, d'âmes, de grâces, qui existent entre nous : « Chacun tient de Dieu son don particulier : c'est ceci pour l'un, cela pour l'autre » (I Cor., VII, 7). Et, à raison de ces variétés individuelles, N. B. Père avoue qu'il n'aborde pas sans quelque inquiétude et sans un peu de timidité la fixation de tout ce qui concerne le vivre d'autrui. H ne peut être question de déterminer une mesure absolument invariable et rigide, un lit de Procuste auquel se devront accommoder les grands et les petits ; U ne faut point davantage se prendre soi-même comme le type auquel tous se rapporteront. Mais alors, quel sera notre point de repère? Nous serons attentifs, dit saint Benoît, à la faiblesse des petits, des chétifs : de ceux qui sont petits quant aux forces physiques, et aussi de ceux qui ne sont pas riches encore en vigueur morale. Et, en vue de tous ceux-là, il nous semble qu'une hémine de vin, par jour, suffira à chaque religieux. L'hémine romaine équivalait à peu près au quart du litre (0 1. 2736) (1). Mais rappelons-nous ce qui a été dit plus haut.
(1) Darembbrg et Sàglio, Dictionn, des Aniiquités grecques et romaine» i Hemina.
Quibus autem donat Deus tolerantiam abstinentiae, propriam se habituros mercedem sciant. Quod si aut loci nécessitas, vel labor, aut ardor aestatis amplius poposcerit, in arbitrio prions consistât, considerans in omnibus ne subrepat satietas aut ebrietas.
Après Tindication d'une moyenne raisonnable, la Règle, soucieuse à la fois de l'esprit de mortification, de l'obéissance, de la condescendance, prévoit les principaux cas qui peuvent survenir. Voici un moine qui pense pouvoir se priver de vin, en tout ou en partie ; Dieu lui a donné une santé vigoureuse et il lui inspire le secret désir de cette abstinence : qu'il demande à son Abbé la permission exigée au chapitre XLIX et, s'il l'obtient, qu'il renonce au vin, avec le double mérite de la générosité et de la soumission.
Mais s'il est des cas oii l'hémine, c'est trop, il en est d'autres où l'hémine, c'est trop peu. Loci nécessitas, labor, ardor aestatis : le climat est rigoureux, ou bien l'on a fourni un travail extraordinaire, ou bien l'on est au cœur de l'été et la chaleur est dévorante : un peu plus de boisson semble réclamée par ces circonstances. Il appartiendra au supérieur d'accorder ce supplément, mais en veillant par-dessus tout à ce que nul n'arrive insensiblement jusqu'à l'ivresse ou même jusqu'à une satiété voisine de l'ivresse. Les commentateurs donnent le détail des rasades accordées aux moines à la fin ou en dehors des repas. ACluny, outre la portion de vin régulière servie au repas (la « justice », comme on disait), on donnait assez souvent une <( charité de vin », ou le pigmentum, mélange de vin, de miel, de cannelle, de girofle.
Licet legamus vinum omnino monachorum non esse ; sed quia nostris temporibus id monachis persuaderi non potest, saltem vel hoc consentiaraus, ut non usque ad satietatem bibamus, sed parcius : quia vinum apostatare facit etiam sapientes.
On dirait que saint Benoît rougit un peu de sa miséricorde paternelle et se souvient avec quelque regret de l'héroïsme des Pères d'Orient. « Noua lisons, dit-il, que le vin ne convient aucunement aux moines. » H lisait cela textuellement, dans le recueil des Verha Seniorum (1). Il lisait aussi
(1) Narraverunt quidam ahbati Pastori de quodam monacho qui non Uieiat vmum^