DE L'OBSERVANCE DU CARÊME
punctioni cordis, atque abstinentiae operam de-
mus.
Saint Benoît analyse maintenant sa pensée; il donne le détail des points sur lesquels pourront porter les observances individuelles du Carême. D'abord l'élément négatif : s'éloigner de tout vice, de toute habitude mauvaise. Ceci est élémentaire : il est bien superflu de surcharger l'observance de pratiques nouvelles, d'imaginer une belle stratégie de macérations, lorsque le cœur reste volontairement plein d'orgueil, de jalousie, de paresse, de murmure.
Et voici l'élément positif. En premier lieu, l'oraison. Pour un pharisien, l'œuvre extérieure, la prestation matérielle, eût passé avant tout ; mais un chrétien songe d'abord à la prière. Saint Benoît demande une prière accompagnée de larmes, c'est-à-dire intime, instante, jaiQissant de la tendresse et de la « componction du cœur ». Nous reconnaissons la doctrine du chapitre XX. Ainsi donc, en Carême, l'oraison privée sera plus fréquente et plus fervente ; l'oraison ofi&cielle, le service divin sera mieux préparé et célébré avec plus de soin. Nous nous appliquerons spécialement aussi à l'étude des choses divines, lectioni, et c'est pourquoi le chapitre précédent nous parlait des livres de carême. Eemarquons comment N. B. Père suggère non pas des pratiques extraordinaires, mais un accomplissement intégral et plus généreux de nos simples devoirs d'état. H ajoute un conseil de sobriété : abstinentiae, donnant peut-être à ce mot, comme à celui de Carême, une signification plus large que ne la lui donne l'usage courant. Il ne saurait même être question de l'abstinence des viandes, puisque, dans les monastères, elle était perpétuelle.
Ergo his diebus aiigeamus nobis aliquid ad solitum pensum servitutis nostrae : orationes peculiares, ciborum et potus abstinentiam ; unusquisque super mensuram sibi indictam aliquid propria voluntate cum gaudio Sancti Spiritus offerat Deo : id est, subtrahat corpori suo de cibo, de potu, de somno, de loquacitate, de scurrilitate, et cum spiritualis desiderii gaudio sanctum Pascha exspectet.
La vie monastique a été définie : Dominici schola servitii. H y a donc une tâche, un service que nous devons fournir, en stricte justice et conformément à nos vœux. Mais un bon et généreux serviteur va au delà
de ce qui lui est prescrit : augeamus oUiquid. . . (1). Et saint Benoît énuiiièie quelques-unes des pratiques de Carême : celles qui intéressent surtout l'âme, les prières particulières; celles qui ont pour dessein de réduire le corps, les privations dans la nourrituie et le sommeil, l'abstention plus scrupuleuse du bavardage et de la dissipation. L'abstinence, le jeûne et les veilles sont les procédés classiques de la mortification corporelle. Rappelons-nous qu'en Carême nos pères ne prenaient qu'un seul repas, le soir ; il y avait bien quelque vaillance à retrancher encore sur un menu déjà frugal. AUqiiid offerat : serait-ce trahir la pensée de saint Benoît que de reconnaître dans cette manière de dire une allusion rapide à la discrétion et à la mesure qui doivent, même en Carême, caractériser le programme de nos observances? La multiplicité dans les œuvres extérieures est encore un trait de la piété pharisienne.
Ce qu'il nous faut recueillir surtout, c'est l'indication des dispositions intimes d'oii procéderont nos pratiques de Carême : celles-ci devront avoir la physionomie gracieuse d'une « offrande faite à Dieu ». L'offrande est, par définition, quelque chose de spontané : le moine consultera donc sa propre générosité, et il choisira lui-même son présent, propria voluntate; et si l'obéissance intervient, ce n'est pas pour diminuer l'initiative ni la résolution virile, mais pour les diriger et les rendre fécondes. Une offrande se fait avec joie, « avec la joie du Saint-Esprit » : Hilarem enim datorem diligit Devis (II Cor., ix, 7). Nous savons que les jeûneurs pharisiens avaient la mine allongée et maussade : Exterminant fades suas (Matth., vi, 16-18). Isaïe les voit contorquere quasi circulum capid suum, et saccum et cinerem sternere (2). Mais le Seigneur demande une autre attitude à des âmes qui sont en paix avec lui, qui sont aimées, qui portent en elles la Tendresse, la Beauté et la Joie infinies : Tu autem, cum jejunas, unge caput tuum et faciem tuam lava. N. B. Père sait son Évangile. D n'ignore pas non plus qu'en Carên.e il y a des obstacles spéciaux à la joie : obstacles physiques, l'estomac qui geint, la tête qui est lourde... ; obstacles spirituels, les petits diables, un vol de vilains « oiseaux noirs (3)». Quand U y a souffrance physique ou dépression morale, l'ennemi n'est jamais loin ; le Seigneur non plus, par bonheur, ni ses anges ; aussi l'Église a-t-elle soin de nous confier aux bons anges dès le début de la lainte Quarantaine (4).
Au reste, suggère la Règle, on voit le bout du Carême ! Que l'allégresse
(1) Encore un souvenir de S. Léon : Omnem ohservantiam nostram ratio istorum dierum poscat augeri... Admensuram œnsiietudinis nostrae necessariis aliquid addamus aufjmeniis {De Quadrag., Sermo II, 1. P. L., LIV, 268). — Débet esse aliquid quod Quadragesimae dielms addatur (vel augeatur) : sed ilu, ut nihil ostentaiionis causa fiât, sed religionis (S. Ambros., De virgitiiius, 1. III, c. iv. P. L., XVI, 226).
(2) Missale Romanum, Epistola feriae VI post CinereSt
(3) S. Grec. M., Z)w?., 1.11, c. II.
(4) Missale Romanum, Dom. I Quadrag,