‹ Commentaire sur la règle de Saint BenoîtChapitre 13 sur 171 · PROLOGUE · texte numérisé non relu

PROLOGUE

An nescis quia patientia Dei ad poenitentiam te adducit? Nam pius Dominus dicit : Nolo mortem peccatoris, sed ut convertatur, et vivat. Cum ergo interrogassemus Dominum, fratres, de habitatore tabernaculi ejus, audivimus habitandi praeceptum : sed si compleamus habilatoris officium, erimus haeredes regni, caelorum.

On a traduit diversement Haec complens : pour achever, pour mettre le comble à ses prévenances ; plutôt peut-être : cela dit (1), le Seigneur nous ayant invités, nous ayant montré le terme et tracé le chemin, ayant donné réponse à la question que nous lui adressions avec le Psalmiste sur les conditions d'entrée dans son tabernacle éternel, il ne lui reste plus qu'à attendre notre réponse à nous. H attend tous les jours, avec une patience de Dieu, que nous nous mettions en devoir de nous rendre, par nos œuvres, à ses avertissements sacrés.

Par conséquent, ideo, puisque Dieu consent à attendre, notre vie d'icibas a le caractère d'une trêve, d'un délai; la durée de nos jours n'est pour nous que le loisir ménagé par Dieu de nous corriger enfin. C'est l'enseignement de l'Apôtre (Rom., ii, 4); et le Seigneur, en Ézéchiel (xviii, 23), affirme ses desseins de miséricorde et de tendresse : il n'a nul souci de faire de nous des vaincus et des damnés, et il souhaite pour nous le bonheur beaucoup plus ardemment que nous-mêmes. N'est-ce pas ignorer l'intention même de la vie que la faire servir à des délais sans fin, d'autant plus périlleux que la trame peut se déchirer soudainement?

Saint Benoît conclut : nous avons donc reçu de la bouche de Dieu une réponse complète à tout ce qu'il nous importait de savoir : Vous pourrez habiter un jour dans mon royaume, d'où l'on vous appelle, où l'on vous attend, mais à la condition que vous accomplissiez, dès maintenant, le devoir de celui qui y veut habiter ; on n'entre dans l'éternité qu'à la condition de faire les œuvres, de remplir les charges d'un vrai citoyen de l'éternité : Audivimus habitandi 'praeceptum, sed si compleamus habir tatoris officium (2).

(1) Remarquer qu'immédiatement après le discours sur la montagne dont N. B. Père vient de citer la conclusion, l'évangéliste ajoutait : Cum consummasset Jésus verba haec... (Matth., vu, 28).

(2) Un copiste, étonné sans doute de cette phrase suspendue et un peu elliptique, l'a considérée comme la première partie d'une conditionnelle et a suppléé pai' la glose un peu froide : erimus haeredes regni caelorum. Et sur ces mots se termine le Prologue dans les trois plus anciens manuscrits : ils ont peut-être comme source commmie un codex auquel manquait la dernière page du Prologue. (Voir notre Introduction.)

Ergo praeparanda sunt corda et corpora nostra sanctae praeceptorum obedientiae militatura ; et quod minus habet in nobis natura possibile, rogemus Dominum, ut gratiae suae jubeat nobis adjutorium ministrare. Et si fugientes gehennae poenas ad vitam perpetuam volumus pervenire, dum adhuc vacat et in hoc corpore sumus, et baec omnia per hanc lucis viam vacat implere, currendum et agendum est modo, quod in perpetuum nobis expédiât.

Cette conclusion du Prologue semble destinée surtout à rassurer et à encourager les âmes qui frémissent devant les saintes exigences de la vie religieuse, et qui, une fois évanouie la première ferveur, une fois tombé r enthousiasme des premiers jours, sont tentées de rebrousser chemin vers le monde. S'il est vrai que N. B. Père a écrit cette page à la dernière heure de sa vie, il avait eu le loisir d'accueillir de nombreux postulants et, dans le nombre, quelques-unes de ces natures molles, douillettes et frileuses, dont la bonne volonté est réelle, mais courte. Saint Benoît leur crie le sursum corda qui précède le sacrifice (1).

C'est l'homme tout entier qui doit entrer en campagne : le cœur d'abord, c'est-à-dire le lieu secret et central des grandes pensées et des fermes décisions ; le corps lui-même, qu'il faut entraîner par l'observance, sous peine de ressembler aux soldats en peinture ou aux figurants du théâtre, qui menacent toujours soit de frapper, soit de partir, mais qui de fait ne frappent et ne partent jamais. La vie monastique est en eiïet une école d'entraînement; et, avant de s'y agréger, il est sage de s'assurer qu'on est résolu. Alors que nul ne peut, à son gré, se donner le génie littéraire ou prolonger sa taille d'une coudée, dans l'ordre des choses morales au contraire, nous pouvons obtenir toute la valeur et toute la taille que nous voulons. On ne nous demande pas des efforts musculaires ; on nous dit : vous vous inclinerez devant la sainte obéissance des préceptes, vous vous exercerez à l'accomplissement parfait d'une loi spirituelle. Ne pourriez-vous pas observer le silence? des femmes l'observent bien ; aimer la mortification? des enfants s'y adonnent : Tu non poteris quod isti, quod istae?

Admettons qu'il y ait entre la loi monastique et vous quelque désaccord partiel de tempérament, peut-être même de nature. Alors, dites-eu

(1) Ces paroles sont l'écho des premiers paragraphes du Prologue,

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