PROLOGUE
un mot à Dieu ; il en dira un mot à sa grâce, il lui commandera de vous venir en aide, et elle vous rendra faisable ce que la nature vous portait à envisager comme « moins possible ». L'expression est souriante.
Aussi bien, ajoute saint Benoît, il est nécessaire d'être courageux. Vous voulez éviter l'enfer? — Oui. — Vous tenez vraiment à votre part de paradis? — Oui, certainement. — C'est bien ; mais laissez-moi vous redire que la vie est courte et qu'elle est une trêve. Nous avons le bonheur de n'avoir pas été surpris par la mort, alors que nous étions les ennemis de Dieu. Hâtons-nous, maintenant qu'il en est temps encore, de faire quelque chose pour Dieu, cunendum et agendum est; hâtons-nous d'accomplir, à la lumière de cette vie (1), toutes ces bonnes œuvres que dans le ciel nous nous féliciterons éternellement d'avoir faites. Qu'est-ce que saint Paul pense maintenant des flagellations endurées, saint Laurent de son gril ardent, saint Benoît des épines où il s'est jeté, saint Benoît Labre de sa pauvreté? Il suffirait, pour couper court à tous nos atermoiements, de réfléchir un instant à ces graves conseils de N. B. Père.
Constituenda est ergo a nobis dominici schola servitii; in qua institutione niliil asperum nihilque grave nos constituturos speratnus.
Tandis qu'il réconforte et aiguillonne les âmes, saint Benoît est amené à définir enfin la forme spéciale de vie religieuse qu'il vient leur offrir au nom du Seigneur : il s'était borné jusqu'ici à leur demander si elles voulaient la vie chrétienne dans toute son étendue. Une transition est ainsi ménagée pour passer à l'énoncé des règles monastiques.
Voici ce dont il s'agira chez nous, ce que nous avons le dessein d'établir avec le concours de votre générosité : Dominici schola servitii. Retenons à jamais cette définition de notre vie. Le monastère n'est pas un établissement de rapport, ni une maison de retraite, ni une succursale de l'Académie. H est, sans doute, un lieu de loisir, de liberté, de repos (et tel est le sens primitif du mot schola, oyokii) ; mais ce loisir a pour fin l'étude des choses de Dieu et l'entraînement, l'éducation de ses soldats, de sa garde d'honneur. Les anciens ont donné le nom de schola, dit D. Calmet, aux lieux où l'on apprend les belles-lettres, les sciences, les arts libéraux, les exercices militaires ; de même aux compagnies
(1) n faut lire vitam, qui est la seule leçon autorisée.
employées à la garde du palais et de la personne des princes, et aux appartements où elles logeaient et où elles s'exerçaient. Il n'est pas impossible non plus que N. B. Père ait songé à la sehola ou lieu des réunions des collèges ou associations romaines (1).
La vie monastique est donc « l'école du service du Seigneur », l'école où l'on apprend à le servir, où l'on s'y exerce sans cesse, dans un noviciat qui durera la vie entière. Au fond, N, B. Père ne poursuit pas d'autre dessein que celui de Dieu même : Nam et Pater taies quaerit, gui in spiritu et veritate adorent eum. Servir Dieu, c'est adorer Dieu. Le service de Dieu se compose de deux éléments : le culte, l'exercice de la vertu de religion ; et, puisque tant vaut l'adorateur tant vaut l'adoration, la sanctification personnelle par la fidélité à la loi de Dieu, par l'union de notre volonté à la sienne. C'est une adoration in spiritu, venant de l'homme intérieur ; in veritate, sans qu'une seule faculté de l'homme soit exceptée, sans qu'une œuvre de charité ou une étude y échappe, sans aucun démenti dans les actes ou dans les dispositions. Et cette adoration enfin est collective, sociale, publique.
Nous espérons bien, dit saint Benoît, qu'un tel programme n'aura rien de terrible. N'ayez pas peur : la Règle est sage, elle n'a rien de pesant, rien de dur ni de désagréable. Elle est notablement plus douce, dans ses exigences préalables comme aussi dans ses prescriptions, que les codes monastiques d'Orient ; et N. B. Père, dans sa discrétion parfaite et son amour des âmes, a consenti à paraître un peu relâché. La vie bénédictine ne consiste pas essentiellement dans une mort, une mortification sans merci ; elle ne saurait être définie adéquatement : une vie de pénitence ou d'ascétisme violent. Mais enfin, pourra-t-on se demander, saint Benoît ne voile-t-il pas ici outre mesure l'austérité de sa Règle? Il veut n'effrayer personne : c'est un bon sentiment, mais ne se mettra-t-il pas en désaccord avec lui-même, lorsqu'il dira au chapitre LVIII : Praedicentur ei dura et aspera per quae itur ad Deum? La contradiction n'est qu'apparente ; et toutes choses vont être mises au point, avec un tact parfait, dans les paroles qui suivent.
Sed et si quid paululum restrictius, dictante aequitatis ratione, propter emendationem vitiorum vel conservatioiiem caritatis processerit, non illico pavore perterritus réfugias viam salutis, quae non est nisi angusto inilio incipienda. Processu vero
(1) C5f . G. BoissiER, la Religion romaine cP Auguste aux AnUmins, L III, chap. ni« Voir sur ce rapprochement une note intéressante de Dom Rothenhausler, Zur Aufnahmeordnung der Régula S. Benedicti (Munster, 1912), p. 37, note 4.