‹ Commentaire sur la règle de Saint BenoîtChapitre 130 sur 171 · CHAPITRE LU · texte numérisé non relu

CHAPITRE LU

DE l'oratoire du MONASTÈRE

De oratorio monasterii. — Oratorium hoc sit quod dicitur; nec ibi quidquam aliud geratur, aut condatur.

Saint Benoît aime les choses exactes, cohérentes, harmonieuses. Lorsqu'il s'adresse à l'Abbé, il lui demande de justifier par ses œuvres le nom qui lui est donné : Et stiideat nomen majoris jadis implere; — lorsqu'il parle de l'office divin, il nous recommande de mettre notre pensée d'accord avec notre voix : Mens nostra concordet voci nostrae; — de même ici, au sujet de l'oratoire qui est, par définition et selon son nom, le lieu de la prière, domus oraiionis, il veut que ce nom soit justifié pleinement : hoc sU quod dicitur. Partout, on reconnaît le même souci très élevé de l'ordre. C'est une des formes les plus nobles de la conscience et le côté par oïl elle touche à l'esthétique et au culte de la beauté. Et c'est en même temps le meilleur témoignage de notre soumission à la loi, puisque la loi morale a été renfermée par les anciens dans ce simple axiome : Soyez ce que vous êtes, Vivere naturae convenienter oportet, traduisez dans votre agir ce qu'il y a dans votre être.

On n'emploiera donc l'oratoire qu'aux choses de la prière. Nec ihi quidquam aliud geraiur aut condaiur (1). On n'y fera rien d'étranger. L'oratoire ne doit pas ressembler à un atelier : chez saint Benoît, on ne tresse pas de nattes pendant la psalmodie (2). On n'y mange pas non plus, comme dans certaines églises dont parlait saint Augustin (3). Ce

(1) Cette formule de la Règle a été adoptée par le Droit (Can. Oratorium, 6. Dist. xlii) et les canons des conciles l'ont souvent citée. Elle est d'ailleurs un souvenir de S. Augustin dans sa Lettre CCXI, ad monachas (7) ; et tout le passage a certainement inspiré saint Benoît : Orationibus instaie horis et temporihis constitutis. In oratorio ncmo aliquid agal, nisi ad quod est factum, unde et nomen accepit; ut si aliquae etiam praeter horas constitutas, si eis vacat, orare voluerint, non eis sint impedimenta, guae ibi aliquid agere vohieiint.

(2) Cf. S. Pach., Reg., v et vu.

(3) Confess,, 1. VI, c, ii, P. L., XXXII, 719-720,

n'est pas davantage un dortoir. Née eondatur : on n'y déposera rien qui n'ait trait à l'of&ce divin : l'oratoire ne sera pas une sorte de capharnaûm, où l'on entasse pêle-mêle toutes choses : des livres, des instruments de travail, des vêtements.

Expleto opère Dei, omnes cum summo silentio exeant, et agatur reverentia Deo ; ut frater qui forte sibi peculiariter vult orare, non impediatur alterius improbitate.

L'oratoire appartient exclusivement au Seigneur et à ceux qui le prient. L'Œuvre de Dieu étant achevée, tous se retireront dans un très grand silence et témoigneront ainsi de leur respect envers la divine Majesté, et agatur reverentia Deo. C'est à tort, semble-t-il, que des commentateurs entendent ces paroles d'un salut ou d'une génuflexion à la Croix ou au Saint-Sacrement. Saint Benoît veut qu'on prenne conscience de la sainteté du lieu, qu'on ne le quitte point en tumulte, qu'on ne s'y attarde jamais pour causer. C'est l'honneur de Dieu qui le réclame, ce sont nos propres intérêts spirituels, puisque le parfum versé par l'office dans notre cœur pourrait s'évaporer en un moment; mais la Règle ajoute un autre motif encore.

On gardera dans l'oratoire un silence profond par un sentiment de déférence affectueuse envers nos frères et « afin que celui qui voudrait prier en son particulier n'en soit pas empêché par l'importunité d'autrui ». D nous faut noter au passage cet élément, dont saint Benoît n'a jamais parlé ex professa, non plus que des conférences spirituelles : l'oraison privée. Le peu qui en est dit ici et au chapitre XX suffit pour établir que les moines d'autrefois ne l'ignoraient pas et que la Règle ou l'autorité de l'Abbé permettaient à chacun de prélever sur le travail manuel ou sur l'étude quelques instants d'oraison. Mais cette pratique a, chez saint Benoît, quelque chose de facultatif et de libéral : frater qui forte..., si alter vult sihi... Il semble que N. B. Père veuille signaler comme spécialement favorable à l'oraison le temps qui suit immédiatement les offices : l'âme est alors toute pleine de Dieu, et il y a, nous le savons, connexion intime entre l'oraison monastique et l'office divin. Le lieu par excellence de l'oraison, l'église, est indiqué lui aussi implicitement par la Règle. Enfin, les lignes qui suivent paraissent esquisser une méthode.

Sed si aller vult sibi forte secretius orare, simpliciter intret et oret; non in clamosa voce, sed in

lacrimis et intentione cordis. Ergo qui simile opus non facit, non permittatur, expleto opère Dei, remorari in oratorio, sicut dictum est, ne alius impedimentum patiatur.

L'intention principale de saint Benoît (1) est de défendre le recueillement des siens contre des allées et venues tapageuses, contre le bruit de conversations inutiles. S'il est un lieu au monde, avant l'éternité, où nous ayons le droit de n'être pas molestés et livrés à la merci des indiscrets, c'est bien l'oratoire. Puisqu'il reste fermé à tous ceux qui n'auraient pas le dessein d'y prier, il l'est encore, et pour les mêmes motifs, à ceux dont la piété trop expansive pourrait importur.er les frères. N'oublions pas que la sainte Règle a été écrite tout d'abord pour des méridionaux et que les formes extérieures de la dévotion se calquent toujours sur le tempérament. De plus, il y avait sans doute au Mont-Cassin des barbares et des paysans convertis. A tous ceux que la bonne éducation ne défendrait pas contre certains écarts, saint Benoît rappelle que les cris, les supplications à haute voix, les soupirs doivent être absolument bannis d'un oratoire monastique. C'est l'intention, c'est l'ardeur secrète du cœur qui constituent la prière ; et s'il y a des larmes, que ce soient des larmes silencieuses et de tendresse. N. B. Père est vraiment admirable dans ce portrait rapide de l'homme d'oraison : Simpliciter intret et oret (2)...

Par conséquent, au nom de la charité fraternelle, conclut saint Benoît, l'exclusion de l'oratoire est prononcée contre tous ceux qui ne se borneraient pas, en dehors de l'office divin, à cette œuvre de prière silencieuse.

(1) Cf. Cass., Inst, II, X. Lire tout le chapitre et les suivants, dont saint Benoît se souvenait en écrivant le chapitre ui. — S. Basil., Reg. contr., cxxxvi. — S. Cypr., De Oratione Dominica, c. iv et v. P. L„ IV, 621-522.

(2) Omni cordis intentione (orent), avait dit Cassien, Inst., II, xii. Sur Vintentio cordis, voir encore Cassien, Conlai. I, vn ; IV, iv ; IX, vi-vu ; XXIII, xi ; et Inst., V, xxxrv. — Vera postulaiio non in cris est voeiius, sed in cogitationibus cordis. Valentiores namque voces apud secretissimas aures Dei non faciunl veroa noslra, sed desideria. Adernam etenim vitam si are petimus, nec tamen corde desideramus, clamantes tacemus. Si veto desideramus ex corde, etiam eum are conticescimus, tacentes clamamus... Intus in desiderio est clamor secretus, qui ai huma'ias aures non pervenit, et tamen auditum Condiioris replet {S. Greg. M., Moral, in Job, l XXII, c. xvii. P. L., LXXVI, 238).

CHAPITKE LHI

Nous pouvons ramener à quatre chefs les déterminations régulières que contient ce long chapitre. Saint Benoît présente d'abord les bénéficiaires de l'hospitalité monastique. H décrit ensuite le cérémonial usité pour la réception d'un hôte. Puis il prévoit certains détails de l'organisation claustrale qui intéressent l'hospitalité. Et il veille, en terminant, à ce que le recueillement du monastère ne soit jamais déconcerté par la présence des hôtes.

De hospitibus suscipiendis. — Omnes supervenientes hospites tamquam Christus suscipiantur, quia ipse dicturus est : Hospes fui, et suscepistis me. Et omnibus congruus honor exliibeatur, maxime tamen domesticis fidei et peregrinis.

Saint Benoît commence par une parole de large accueillance et par l'indication du motif premier de l'hospitalité. C'est un motif de foi et de charité : les hôtes seront reçus comme le Seigneur lui-même, afin qu'il puisse nous dire au jour du jugement : « J'ai été un hôte et vous m'avez reçu » (Matth., xxv, 35) (1). Ce n'est donc pas seulement un acte de philanthropie ou de courtoisie mondaine, ni le souci de la popularité ou de l'influence ; c'est la conviction que nous recevons le Christ dans la personne des hôtes ; c'est le motif d'honorer le Seigneur partout où il se cache; c'est la certitude qu'il nous dira merci dans l'éternité. Et s'il est une chose remarquable dans le passage évangélique auquel N. B. Père a emprunté le texte qu'il allègue, c'est que la matière du jugement porté par le Seigneur ne concerne que la charité, et la charité se traduisant par les soins accordés aux hôtes et aux souffrants.

(1) Adventantes fratres quasi Domini suscipiamus advenîum... qui didt : Hospes fui et suscepistis me (Rufin., Hist. monach., c. vii. Rosweyde, p. 464).

Avant même de devenir surnaturelle, l'hospitalité est œuvre profondément humaine (1). L'Oriental surtout y est fidèle, depuis la plus lointaine antiquité; l'Arabe retrouve une conscience délicate lorsqu'il s'agit des hôtes introduits sous sa tente. Dans l'Ancien Testament, les Patriarches sont de grands hospitaliers. Et l'Église a recueilli avec un soin infini la loi du Seigneur sur l'hospitalité. L'apôtre saint Paul la rappelle souvent : Hospitalitatem nolite oUhnsci : per liane enim latuerunt quidam, angelis hospitio receptis (Hebr., xiii, 2). L'évêque doit être hospitaiis (I TiM., m, 2), de même la veuve chrétienne {ibid., v, 10). Les plus anciens monuments de la littérature chrétienne régissent l'hospitalité et détemùnent les mesures de prudence dont elle devait s'entourer dans un monde païen (2). Les saints Pères la célèbrent et la pratiquent : qui ne connaît, par exemple, l'histoire de saint Grégoire et de son treizième pauvre (3)? Quant à l'ordre monastique, il se fait une gloire de garder, et presque lui seul, les traditions de l'hospitalité. Avant comme après N. B. Père, nous la trouvons sans doute exercée dans toutes les familles religieuses, mais le saint Patriarche en a tracé le code complet. Pour mieux comprendre son à-propos, rappelons-nous qu'au sixième siècle les hôtelleries étaient rares ; souvent même les chemins n'existaient pas ; et on peut lire dans les Dialogues de saint Grégoire les mésaventures auxquelles était exposé un voyageur surpris par la nuit (4). Les monastères étaient précisément construits dans la solitude : il fallait bien s'y réfugier.

On recevra tous arrivants, dit la Règle. En principe, personne ne doit être exclu, puisque le motif de l'hospitalité, que rappellera tout aussitôt saint Benoît, vaut pour tous, puisqu'il y a du Seigneur dans toutes les âmes, puisque toutes sont aimées de lui. Néanmoins, et encore que la Règle ne le marque point explicitement, il est des réserves qui s'imposent. D'abord, tout ce que dit N. B. Père de la réception des hôtes dans le monastère exclut de sa pensée l'idée d'hospitaliser les femmes. Pourtant il y eut des monastères, Cluny par exemple, qui installèrent hors du cloître des hospices où l'on recevait les femmes et les enfants en bas âge (5). Il fallait écarter aussi les malfaiteurs de profes- BÎon et les gens notoirement dangereux. De même, les ennemis de l'Église et les hérétiques dénoncés ne pouvaient partager le pain des moines (6) ;

(1) Cf. S. AiiBR., De officiis, n, 103. P. L., XVI, 131,

(2) Cf. S. Clément., Episi. ad virgines; — la Docirina Apostolorum»

(3) Lire aussi S. Nil, Tract, ad Eubgium, 23-24. P. G,, LXXIX, 1123-1126 ; — et Pierre de Blois, Epist. XXIX. P. L., CCVII, 98-100.

(4) DM., 1. III, c. VII. P. L., LXXXVII, 229 sq.

(6) Le même usage existait dans les monastères de saint Pacôme : cf. S. Pach., Reg., li.

(6) Noiis in monasterio hospitalitas cordi esi;omnesquead nos venientes, laetahumanitatis fronte susàpimus. Veremur enim ne Maria cum Joseph hcum non inventât in diversorio, ne nohis Jésus dicat exclusus : Hospes eram, et non suscepistis me. Solos haereticos non recipimus (S. Hieron., Apohgia adv, lihros Rufini, 1. III, 17. P, L., XXIII, 469). — Cf, S. Basil., Beg. brev., cxxiv.

et n'est-ce pas à des catholiques seuls que s'applique tout le cérémonial de l'hospitalité? En dépit de toutes les précautions, on peut introduire chez soi pai" surprise des personnages peu délicats. Aussi la Règle du Maître prescrit-elle que deux frères couchent dans le logis des hôtes et ferment bien la porte, afin que nul ne s'échappe nuitamment et n'emporte la literie ou d'autres objets ! Il est permis d'être même un peu plus regardant, aujourd'hui. Nous devons, pour accueillir les hôtes inconnus, songer non seulement à la charité individuelle, mais encore à la sécurité conventuelle. Et maintenant que les auberges et les hôtels ne manquent pas, il n'y a nulle cruauté à fermer sa porte aux gens douteux.

Eemarquons-le, d'ailleurs : il est des institutions charitables qui ont l'hospitalité pour but exclusif ou partiel ; elles portent le nom que leur vaut leur office : on les appelle des établissements hospitaliers. Il en est d'autres qui sont hospitalières, non plus par définition, mais par extension. Et c'est notre cas : l'hospitalité ne fait point partie essentielle de la vie bénédictine, mais seulement partie intégrante ; partie intégrante, susceptible par conséquent d'être étendue ou réduite d'après les besoins et les temps, d'être adaptée aux circonstances, proportionnée aux ressources, calculée selon les règles de la prudence, subordonnée enfin aux lois les plus hautes de la vie monastique.

Omnes supervenientes. Les hôtes peuvent arriver à toute heure et même sans être annoncés, ce qui, au temps de saint Benoît, eût été souvent difficile : incertis horis supervenientes hospites. Depuis cette aimable création de Louis XI qui s'appelle la poste, il est plus naturel et plus sûr, afin de ne provoquer aucun étonnement et aucun désordre, d'avertir par un mot. Pourtant il ne faudrait pas se montrer trop intransigeant sur ce point, et l'hospitalité monastique doit être prête à tout, même aux surprises.

Et omnibus... Ce n'est pas un homme que le moine reçoit dans la personne de l'étranger qui se présente, disait saint Éphrem (1), mais Dieu lui-même : aussi ne faut-il fane aucune acception de personnes. Mais encore que la bienveillance et la disposition intérieure soient les mêmes pour tous, néanmoins l'expression extérieure de notre respect et de nos attentions doit être calculée selon la qualité des hôtes, et saint Benoît prescrit qu'on rende à tous l'honneur qui convient, congruus honor. Ce n'est que prudence et charité. Serait-ce traiter convenablement un particulier et le mettre à l'aise que de lui rendre les mêmes honneurs qu'à un prince? Un laïc s'attend-il à être accueilli comme un évêque? Pauperi sufficii panîs grossu^, olus et faha, dit Bernard du Cassin ; diviti vero vix sufficit porcus, vel caro lovina, aut altilia delieata.

(1) Testamentum {inter S. Ephrem opp. graec. lat, t. II, p. 244).

Il y a trois catégories d'hôtes pour lesquels N. B. Père réclame des soins spéciaux. D'abord les domesiici fidei. Peut-être s'agit-il de nos frères dans la foi, de ceux qui sont de la même maison, de la même famille surnaturelle, conformément aux paroles de l'Apôtre : « Vous n'êtes plus des hôtes désormais ni des étrangers, mais vous êtes les citoyens du temple saint, et vous êtes de la famille de Dieu : eives sandorum et domestici Dei » (Eph,, n, 19). Operemur honum ad omnes, maxime autem ad domesticos fidei (Gal., vi, 10). On fera un accueil plus chaleureux à un chrétien qu'à un. juif ou à un infidèle. Les domestici fideine seraient-ils pas plutôt les moines étrangers ou les clercs? C'est pour ceux-là précisément que saint Pacôme recommandait d'avoir plus d'égards (1).

Peregrini. Les pèlerins appartiennent à Dieu à un titre tout particulier. Ils cherchent Dieu : il faut les aider à le rencontrer ; là où ils s'arrêtent, il faut leur faire une petite patrie. Un peu plus loin, N. B. Père prescrira encore cette sollicitude extrême envers les pèlerins, et il demandera qu'on retende aux pauvres : Quia in ipsis magis Christus suscipitur : nam dvcitum ierror ipse sihi exigit honorem. Il est superflu, dit finement saint Benoît, de réclamer pour les riches et les puissants des marques de respect et des égards qu'ils obtiendront sans peine. L'éclat imposant de leur personne et de leur équipage, l'honneur qu'ils procurent à ceux qu'ils visitent, l'espoir peut-être d'en obtenir quelque faveur : tous ces sentiments nous aident à les bien accueillir. Mais avec les pauvres gens, il est difficile d'aller jusqu'à l'obséquiosité. Pourtant ils sont plus reconnaissants, parce qu'ils sont moins accoutumés aux attentions. Et c'est en eux surtout qu'on reçoit le Christ ; ils sont les membres privilégiés de Notre-Seigneur Jésus-Christ, de celui qui a vécu sur la terre comme un pèlerin, comme un pauvre, comme l'étranger toujouis en quête d'un gîte : Vulpes foveas haherU, d volucres eaeli nidos; Filius autem hominis 7ion hahet uhi caput recliîiet (Matth., viii, 20). — Notons que saint Benoît ne parle jamais d'étrangers, mais d'hôtes : c'est la for mule chrétienne.

Ut ergo nuntiatus fuerit hospes, occurratur ei a priore vel fratribus, cum omni ofticio carilatis.

Pour décrire le cérémonial de la réception d'un hôte, saint Benoît prend celui-ci à la porte du monastère et l'accompagne tout le cours de sa visite. — Les moines d'Orient avaient parfois l'habitude de se porter tous

(1) Quando ad ostium monasteni aliqui venerint, si clerici fuerint aut monacM, majori honore suscipiantwr {Reg., u).

DE LA RÉCI'PTION DES HÔTES 379

à la rencontre des hôtes (1). Mais il y a lieu pour les cénobites d'être un peu moins empressés que les solitaires de Nitrie et de Scété. Saint Pacôme et saint Basile (2) veillent à ce que toute arrivée d'hôtes n'évoque point la communauté entière : et saint Benoît, bien lu, ne prescrit pas le contraire. A l'arrivée d'un hôte, la communauté pouvait être occupée à l'office divin, ou dispersée çà et là, s'employant aux travaux divers. De plus, on conçoit l'embarras qu'aurait pu causer à certains visiteurs une levée en masse de tout le couvent. Surtout quel désordre dans le monastère que cette nécessité pour tous de se rendre à la porte pom* chaque arrivant, et à toute heure ! Nous devons donc admettre que le cérémonial indiqué ici — et les coutumes monastiques l'ont interprété dans le même sens — était appliqué avec plus ou moins de solennité selon les circonstances de temps, de lieu et de personne. Sans doute, il arrivait souvent que le portier et l'hôtelier intervenaient seuls. D'autres fois, la réception était conventuelle, et on avertissait probablement les frères par un signal déterminé. Malgré son laconisme, la Règle distingue les cas où c'est le supérieur (prior) qui reçoit, et les cas où cet office revient « aux frères », c'est-à-dire non pas nécessairement à la communauté entière, mais aux frères chargés des hôtes, ou bien aux doyens, ou bien à ceux qui se trouvent libres.

Et primitus orent pariter, et sic sibi socientur in pace. Quod pacis osculum non prius offeratur, nisi oratione praemissa, propter illusiones diabolicas.

Avant toute chose, on priera ensemble, et dans l'oratoire, comme le spécifiera bientôt saint Benoît. Les premiers chrétiens n'accueillaient personne qu'à coup sûr. Le fidèle d'un diocèse n'était admis à la communion d'une autre église que moyennant des lettres de recommandation {litterae commendatitiae, litterae formaiae) (3). Le « Symbole » eut primitivement cette fonction de discerner les catholiques de ceux qui ne

(1) Vhi peregrinos fratres advenue senserunt, eontinuo velui examen apum, singuli quique ex suis cellulis proruunt, atque in olmam noUs laeto cursu et festina alacritate contendunt, portantes secum quamplurimi ipsorum urceos aquae et panes, secundum quod Propheta corripiens quosdam diàt i Quia non existis filiis Israël in obviam cum pane et aqua (II Esdr., xiii, 2). Tune deinde susceptos nos adducunt primo cum psalmis ad eccksiam, lavant pedes, ac singuli quique linteis quihus utebantur abstergurâ, quasi viae laborem levantes, re autem vera vitae humanae aerumtias mysticis traditionibus ahluentes (Rufin., Hist. monach., c. xxi. Rosweyde, p. 477-478).

(2) S. Pach., Reg., l-li. — S. Basil., Reg. fus., xxxii, xlv ; Reg. brev., cccxiii.

(3) Sur la tessera hospitalis antique, cf. Daremberg et Saglio, Dictionnaire des Antiquités grecques et romaines : Hospitium. — Selon Tertullien, ce qui réunit toutes les égl ses, c'est communicatio pads, et appellatio fraiernitatis, et contesseratio

■ hospitaliiatis {De praescript., c. xx. P. L., II, 32).

l'étaient pas : c'était le mot de passe. A l'époque arienne, les catholiques se distinguaient des hérétiques par une cédule qui portait les initiales grecques du Père, du Fils et du Saint-Esprit : n. V. A.-Il. La même pensée a pu incliner saint Benoît à faire de la prière commune le prélude de toute réception : dès lors que l'hôte y consent, c'est donc qu'il est en paix avec l'Église. On n'entre ainsi en communion avec un visiteur qu'après s'être assuré qu'il est lui-même en communion avec Dieu.

Mais N. B. Père, insistant pour que cette prière se fasse tout d'abord, Buggère un autre motif : propter iUusiones diaholicas. Les Pères d'Orient, dont s'insphe immédiatement la Règle, sont plus explicites. Il arrivait parfois que le diable prenait forme humaine pour s'introduire dans les monastères et molester les religieux : la prière préalable était le moyen le plus efficace pour neutraliser toute influence diabolique. 11 était de règle, dit Rufin, que la prière précédât toujours la salutation (1). D'ailleurs, se prémunir contre un contact avec les hérétiques ou avec d'autres pervers, c'est encore déjouer les « illusions diaboliques » ; il est trop certain que des êtres corrompus et viciés portent avec eux, en même temps que leurs habitudes et leurs souillures, une atmosphère malsaine.

Après la prière, le baiser de paix. C'est le rite antique de salut entre chrétiens : Salutaie invicem in osculo sancto, disait l'Apôtre. Rufin mentionne encore le baiser fraternel des moines et de leurs hôtes.

In ipsa autem salutatione omnis exhibeatur humilitas. Omnibus venientibus sive discedentibus liospitibus, inclinato capite, vel prosirato omni corpore in terra, Christus in eis adoretur, qui et suscipitur.

Nous pourrions voir dans cette phrase une sorte de parenthèse, déterminant la physionomie générale de l'accueil fait aux hôtes et comme l'accent des salutations qu'on leur adresse. Déjà N. B. Père a prescrit d'aller vers eux en tout empressement, « avec tous les bons offices qu'inspire la charité » ; il nous dit maintenant de les saluer» en toute humilité » ; bientôt nous serons invités à les traiter « en toute humanité ». Ce n'est point de politesse mondaine qu'il est question : il s'agit de courtoisie et d'humilité surnaturelles. Nous savons que l'humilité monastique se manifeste dans la soumission à Dieu et à toute créature pour l'amour

(1) Forma hujusmodi inter monachos observaiur, ut si quis ad eos veniat... ante omnia ut oratio fiât, ut nomen Domini invocelur : quia si fuerit aliqua transformatio daemonis, continua oratione facta diffugiet {Hist. monach., c. i. Rosweyde, p« 456-467). — Cf. Verba Seniorum i Vitae Patrum, V, xii, 15. Rosweyde, p. 614,

de Dieu : et puisque c'est uniquement le Christ que nous reconnaissons dans les hôtes, nous ne rougirons pas de le vénérer profondément en eux. Devant tous ceux qui arrivent ou qui partent, on fera l'inclination ou la prostration, probablement selon la dignité de l'hôte (1). Nous avons dû abandonner l'usage de la prostration.

Suscepti autem hospites ducantur ad orationem, et postea sedeat cum eis prior, aut cui jusserit ipse. Legatur coram hospite lex divina, ut aedificetur, et post haec omnis ei exhibeatur humanitas.

La parenthèse fermée, saint Benoît reprend la description du cérémonial de l'hospitalité. L'hôte accueilli dans le monastère sera donc conduit tout d'abord à l'oratoire, comme U a été dit précédemment, puis salué et embrassé. Les frères, qui peut-être s'étaient réunis pour le recevoir, retournent à leur travail ; et pour demeurer auprès de lui, pour l'accompagner, il restera l'Abbé ou celui que l'Abbé aura désigné.

L'intention de saint Benoît est qu'on lise immédiatement aux hôtes, selon la coutume des anciens Pères, « la loi divine », c'est-à-dire un passage de la sainte Écriture ou des écrivains catholiques, quelque chose de ce qui est pour le moine lui-même matière de lecture spirituelle, lectionis divinae : on traite vraiment l'hôte comme quelqu'un de la famiUe. Cette lecture l'édifie et le prépare à bénéficier de son séjour dans la maison de Dieu. On a conservé au Mont-Cassin un recueil de petites exhortations à l'usage des hôtes : elles sont extraites de saint Grégoire. Tandis que l'âme reçoit la nourriture spirituelle, le repas matériel s'apprête à la cuisine. Mais les mœurs ont changé. Peut-être les voyageurs se sont-ils plaints qu'on les fît attendre trop longtemps le dîner et le repos... Toujours est-il que la coutume s'est introduite de ne leur lire la loi divine qu'au réfectoire.

Après la lecture, poursuit N. B. Père, qu'on traite l'hôte avec toute « l'humanité » possible, qu'on lui procure tous les soulagements dont il a besoin. Saint Benoît prend ici le mot humanitas dans le sens de soins et secours affectueux, comme l'ont fait Rufin (2) et Cassien (3), à qui cette expression est empruntée. Et la Règle indique toute une

(1) Saepe dixii (abbas ApoUo) de suscipiendis monachis, quod oportet adorare fratres advenientes i non enim ipsos, aiebat, sed Deum adorasli (Pallad., Hist. Laus., c. m. RoswEYDE, p. 761). — Cf. Rufin., Hist. monach., c. n. Rosweyde, p. 458. — Verha Seniorum : Vitae Patrum, III, 195. Rosweyde, p. 628-529, — Vita Porphyrii, xxxv, P. G., LXV, 1227-1228.

(2) Hàbelat (abbas Isidorus) hospitalem cellulam, in qua adventantes Ixospitio recipiat et omni humanitate refoveat {Hist. monach., c. xvii. Rosweyde, p. 476).

(3) Inst., V, XXIV ; Conlat. II, xxv ; XXI, xiv.

3tS COMMENTAIRE SUR LA RÈGLE DE SAINT BENOIT

série d'attentions délicates, elle décrit la petite fête qu'on fera pour l'hôte (1).

Jojiiniiim a priore frangatur propter hospitem; nisi forte praecipuus sit ille dies jejunii, qui non poLJsit violari. Fratres autem consuetudines jejuniorum prosequantur.

La plupart des hôtes étaient chrétiens : ils savaient ce que c'est qu'un jeûne ecclésiastique ; ni eux ni l'Abbé ne pouvaient s'en dispenser. Mais le supérieur pouvait enfreindre le jeûne régulier, moins sévère. La charité vaut mieux que le jeûne. Et peut-être l'hôte aurait-il mis un peu de timidité à user de la table monastique, si son commensal n'avait consenti à prendre que peu de chose (2). Au reste, saint Benoît note que Perception du jeûne rés^uiier ne concerne que les hôtes et le supérieur, et encore, selon le chapitre LVI, ceux des religieux qui l'assisteront à cette table ou qui l'y remplaceront. Les autres frères demeureront fidèles aux coutumes qui régissent le jeûne, de telle sorte qu'à l'occasion des hôtes le relâchement ne s'introduise jamais dans le monastère. Du reste, nous verrons bientôt comment l'organisation intérieure du service de l'hospitalité permettait de concilier la charité et l'observance.

Dans la formule omnis humanitas, certains commentateurs, par exemple Bernard du Cassin et Jean de Torquemada, ont cru reconnaître la permission de servir de la viande aux hôtes. Mais la pratique contraire était presque partout en vigueur, et les Cisterciens s'y tiennent habituellement. On ne vient pas dans un monastère pour y trouver bonne chère 5 un repas somptueux scandaliserait plutôt les hôtes (3). ÔNéanmoins, sans blesser les lois de la pauvreté et de la frugalité monastiques, nous ne devons pas leur imposer la sévérité de notre menu.

Aquam in manibus Abbas hospitibus det; pedes hofepitibus omnibus lam Abbas, quam cuncta con-

(1) Cumque saiuUms nos orasscl more sibi solito, pedes hospitum proprtis mamlmi lavât, et docere nos ex Scripturis quae ad aedificalionem vitae ac fidei pertinent, coepit.tt Et ut vidit nos, statim prior adoravit usque ad terram, et surgens oscuh nos suscepit tJhi autem ingressi sumus monasterium, oratione prius (ut moris est) data, pedes nostros propriis manibus lavât, et caetera quae ad requiem corporis pertinent adimpîevit (Runw., Hisl. monach., c. ir et vu. Rosweyde, p. 458, 464).

(2) Cf. Cass., Inst., V, xxiv-xxvi. Et ailleurs (Ôonlat. II, xxvi), le même Cassien remarque : Satis absurdum est, ut fratri, immo Christo mensam offerens non cum eo cihum pariter sumas aut ab ejus refectione te fadas alienum.

(3) A ceux qui s'étonneraient d'être trop bien traités, on pourrait faire lire l'anecdote racontée dans les Verba Seniorum / Vitae Patrum, III, 5, Rosweyde, p, 493,

gregatio lavet; quibus lotis, hune versum dicant : Suscepimus, Deus, misericordiam tiiam m medio templi fui. Pauperum autem etperegrinorum maxime susceptio omni cura sollicite exhibeatur : quia in ipsis magis Christus suscipitur (1). Nam divitum terror ipse sibi^ exigit honorem.

L'Abbé versera l'eau sur les mains des hôtes et leur lavera les pieds. Parce que l'Abbé tient la place du Christ dans le monastère, c'est à lui qu'est réservée une fonction qui rappelle la condescendance du Seigneur envers ses Apôtres, à la dernière Cène, et qui est expressive de l'humUité et de la charité chrétiennes. Verser l'eau sur les mains de ceux qui vont se mettre à table était, chez les anciens, le geste d'un serviteur ou d'un disciple (2) ; il devint, pour saint Martin (3), le geste d'un moine qui veut honorer ses hôtes; et saint Benoît en fit une règle. Cette pratique s'observe aujourd'hui encore, à la porte du réfectoire, lorsqu'un hôte y est introduit pour la première fois. Quant au lavement des pieds, tel qu'il figurait assez communément au programme de l'hospitalité antique, il ne convient plus à nos mœurs occidentales, et il est supprimé depuis longtemps : il s'agit d'honorer les hôtes, non de les gêner.

Comprenons bien dans quel sens la Règle veut que la communauté entière procède avec l'Abbé au lavement des pieds de tous les hôtes. Selon la remarque de D. Mège, les hôtes seraient fort à plaindre « s'ils devaient souffrir d'être lavés et relavés autant de fois qu'il y a de religieux ! » Le texte signifie probablement que tous les religieux devront remplir, à tour de rôle, cet office charitable ; c'est ainsi que les choses se sont passées autrefois dans beaucoup de monastères (4). On ne lavait pas les pieds de tous les hôtes, mais de quelques-uns seulement ; et cette faveur était réservée de préférence aux pauvres, comme y invitaient les mots qui, dans la Règle, suivent immédiatement le cérémonial de l'ablution, n n'est pas impossible non plus que la vraie pensée de N. B. Père soit que toute la communauté assiste habituellement à ce qu'on a appelé depuis le Mandatum, et qu'elle y prenne part, comme nous le faisons

(1) Ne avertas oculum^ aut inanem dimittas pauperem : ne forte Dominus in hospite aut in paupere ad te veniat (S. Macar., Reg., xx).

(2) Est hic Eliseus, fiLvus Saphat, qui fundebat aquam super manus Eliae (IV Reo., ni, 11). — CL S. Athanasii, Prooem. Viiae S. Antonii. P. G., XXVI, 839.

(3) SuLP. Sever., Vita B. Martini, xxv. P. L., XX, 171.

(4) Ainsi Pierre le Vénérable écrit h saint Bernard: Facinms quod possumus, et per totius anni spatium, unaquaque die tribus peregrinis hospitibus manus et pedes abluvmus, panem cum vino offerimus, Aibate in ordine stio id faciente, nullisque, nisi infirmis, qui haec implere non valent, exceptis {Epist., 1. 1, Ep. XXVIII, P, L., CLXXXIX, 131)*

le Jeudi saint ou la veille de la vêture d'un novice. Cette interprétation peut se réclamer, elle aussi, d'anciens usages. Il y avait chaque jour pour le Mandatum un moment déterminé : car on ne lavait pas ainsi, conventuellement, les pieds de chaque hôte dès l'instant de son arrivée, ce qui eût singulièrement troublé le bon ordre et déconcerté l'horaire. Dans les monastères du moyen âge on réunissait les hôtes, ordinairement au chapitre, avant ou après le repas, ou bien le soir après Compiles. Saint Benoît prescrit qu'après le Mandatum on récite une petite prière empruntée au psaume xlvii, afin de témoigner à Dieu de la gratitude pour la visite qu'il faisait au monastère dans la personne des hôtes.

Ainsi accueillis dans la famille, les hôtes se conformaient le plus possible à son résine et prenaient part à sa prière comme à ses travaux : mais de tout cela saint Benoît ne dit rien. Chez les moines de Nitrie, on laissait les hôtes se reposer pendant une semaine ; puis on occupait les uns à la cuisine, ou à la boulangerie, ou au jardin, les autres à la lecture et à l'étude. Jusqu'à midi, ils gardaient le silence dans l'hôtellerie, mais ils pouvaient parler ensuite (1). L'Abbé Isaïe invite les hôtes à rendre tous les services dont ils sont capables (2). La Règle du Maître veut que l'hôte qui prolonge son séjour au delà de quarante-huit heures soit contraint de tiavailler.

Coquina Abbatis et hospitum per se sit, ut incertis horis supervenientes hospites, qui numquam desunt monasterio, non inquiètent fratres.

L'organisation claustrale nécessaire pour faire face au devoir de l'hospitalité comprend deux éléments : la cuisine et les cuisiniers, l'hôtellerie et l'hôtelier.

Afin d'assurer l'ordre et la paix dans le monastère, saint Benoît le dote de trois cuisines : celle de la communauté (chap. XXXI), celle des malades (chap. XXXVI), celle de l'Abbé et des hôtes (chap. LUI). Grâce à cette séparation, les hôtes pourront survenir à toute heure, sans que leur arrivée et le souci de préparer leur repas soient ressentis par la communauté. On a cité souvent l'exemple de Cluny, où ensemble le Pape, l'empereur, plusieurs rois avec une suite nombreuse, pouvaient descendre sans que la régularité tranquille de la vie monastique en souffrît. Mais l'usage prévalut de bonne heure, en certains lieux, que l'Abbé mangeât avec ses hôtes au réfectoire commun et qu'une seule cuisine suffît

(1) Pallad., Hist. Laus., c, vii. Rosweydb, p. 713,

(2) Oratio III, 3. P. G., XL, 1110.

aux deux tables. Ou bien, comme le note Paul Diacre, les deux cuisines étaient juxtaposées, et un guichet permettait de faire passer les plats de l'une à l'autre.

In quam coquinam ingrediantur duo fratres ad annum, qui ipsum ôfficium bene impleant. Quibus, ut indigent, solatia administrentur, ut absque murmuratione serviant : et iterum quando occupationem minorem habent, excant, ubi eis imperatur, in opéra. Et non solum in ipsis, sed et in omnibus officiis monasterii ista sit consideratio : ut quando indigent, solatia accommodentur eis; et iterum quando vacant, obediant imperanti.

Deux frères sont désignés pour cette cuisine des hôtes. Tandis que les moines sont tous, à tour de rôle, chargés de la cuisine de la communauté et servent pendant une semaine, les cuisiniers des hôtes restent en fonction une année entière. Pourquoi ces différences? Parce que, la dignité des hôtes réclamant un service plus soigné que celui des religieux, on y affectait seulement les frères les plus habiles : qui ipsum ôfficium bene impleant; et on les y maintenait toute une année à raison même de leur dextérité et des habitudes acquises.

Et parce que le travail pouvait varier beaucoup selon le nombre des hôtes, la Règle veille, avec discrétion et avec prudence tout à la fois, à ce que nul ne soit accablé et à ce que personne pourtant ne demeure oisif. Lorsqu'il y aura afïluence de convives, on donnera de l'aide ; et, en revanche, lorsque l'hôtellerie sera vide ou à peu près, les moines qui y sont habituellement occupés, ne devront pas se considérer comme dispensés du travail conventuel : ils iront travailler là où l'obéissance les enverra. A cette occasion, saint Benoît rappelle la condition commune de tous les officiers du monastère, qui ne doivent jamais être surchargés et jamais non plus se soustraire à l'obéissance et au labeur quotidien : obediant imperanti (1).

Item et cellam hospitum habeat assignatam frater cujus animam timor Dei possideat; ubi sint lecli

(1) Le texte autorisé porte imperatiSé

strati sufficienter; et domus Dei a sapienlibus sapienter administretur.

H n'y a pas de monastère complet sans hôtellerie. On pourrait écrire toute une histoire des hôtelleries monastiques. Cette cella hospitum n'est évidemment pas une cellule, une pièce unique, où tous les hôtes reposeront pêle-mêle : c'est un logis, c'est tout un corps d'habitation. Dans la Vie de saint Benoît, lorsqu'il est question des plans du monastère de Terracine fournis en songe par le Patriarche, il est fait mention de l'endroit oii Ton reçoit les hôtes (1). Dès l'époque de N. B. Père probablement, l'hôtellerie était isolée du reste du monastère. La Règle n'a point déterminé sa place exacte ; mais la coutume monastique, conformément à. l'esprit et aux intentions de saint Benoît^ l'a placée à l'écart du cloître, du dortoir et du réfectoire des religieux, ordinairement tout près de la porte d'entrée. C'était déjà l'usage chez saint Pacôme.

A Cluny, oii l'hospitalité était largement exercée, le logis des hôtes se composait de deux parties : l'hôtellerie proprement dite, placée sous la juridiction de l'hôtelier et qui recevait les voyageurs riches ou aisés ; l'aumônerie, administrée par l'aumônier et qui accueillait les voyageurs pauvres, les pèlerins, les infirmes, les indigents du pays (2). C'est à l'aumônerie qu'avait lieu, chaque jour, le Mandatv.m, dont nous parlions naguère. L'histoire des « hospices » bâtis auprès des monastères et par leur soin se rattache à ce chapitre de l'hospitalité. Dès le sixième et le septième siècle, les hospices monastiques sont nombreux en Gaule.

Il y aura dans chaque cellule un ameublement convenable, moins pauvre sans doute que celui des religieux. Saint Benoît mentionne seulement le lit : n'est-ce pas ce dont l'hôte a le plus besoin, avec la table du réfectoire? Et, afin d'éviter d'être pris au dépourvu, on veillera à ce qu'il y ait un nombre suffisant de lits garnis : uhi sint ledi strati suffidenier.

N. B. Père a défini d'un seul mot les vertus qu'il réclame de l'hôtelier : <t la crainte de Dieu » lui doit être comme une clôture où son âme demeure ce ptive : cujus animam timor Dei possideat. H y a pour l'hôtelier des devoirs et des dangers spéciaux. On attend de lui de la prudence, de la perspicacité même; il lui faut de la charité, une patience inaltérable, beaucoup d'abnégation ; il lui faut à la fois de l'empressement et de la réserve. L'honneur de la communauté, son bon renom, l'édification des étrangers dépendent en grande partie de lui. C'est lui qui, le premier, entre en relations avec les postulants ; il prépare, discrètement, les voies au Maître

(1) S. Greg. m., Dial, L II, c. xxn.

(2) Cf. PiONOT, Histoire de Wrdre <fe Cluny, t II, p. 456-463,

des novices. Et l'on devine les périls de cette charge : la distraction de l'esprit, le dégoût des choses de Dieu, de l'office, d'une étude devenue si difficile, le souci exagéré des choses du dehors. Sous prétexte de s'accomrnoder à la mentalité de certains visiteurs, sa conversation ne doit jamais êtie séculière ; il est telles questions sur lesquelles il lui est bien permis d'avouer son ignorance : qui s'attend à rencontrer chez lui un correspondant de l'agence Havas? On ne lui demande pas davantcige de se constituer en permanence directeur et prédicateur. Enfin, un scrupule très délicat de désintéressement l'empêchera de faire tourner au profit de ses relations personnelles des sympathies qui s'adressent à d'autres frères ou à la communauté tout entière. En résumé, dit saint Benoît, l'hôtellerie, qui dans le monastère est à un titre particulier la maison de Dieu, doit être confiée à des gens sages, qui l'administrent avec sagesse.

Hospitibus autem, cui non praecipitur, nullatenus societur neque colloquatur : sed si obviaverit aut viderit, salutatis humiliter, ut dictum est, et petita benedictione, pertranseat, dicens sibi non licere coUoqui cum hospite.

Cette réflexion dernière nous donne toute la pensée de saint Benoît sur le caractère et la mesure de nos relations avec l'extérieur. L'hospitalité, telle qu'elle a été décrite dans ce chapitre, est un Office de foi, puisque c'est le Seigneur que nous recevons dans la personne des hôtes ; un office de charité aussi et d'évangélisation, car il n'est pas possible d'entrer en contact avec la dignité recueillie et aimable de la vie monastique sans y trouver un bénéfice surnaturel. Nous enseignons quelquefois par nos paroles, quelquefois par nos livres : nous enseignons surtout par notre vie. Sous cette forme-là, la doctrine ne saurait être contestée. Le livre des Actes nous a dit l'édification des âmes païennes au spectacle de la communauté chrétienne primitive. Elle est réelle, encore qu'inaperçue peut-être, l'impression produite sur tous ceux qui assistent à nos offices, et, à l'intérieur du monastère, sur les prêtres et les personnes cultivées, dont l'influence rayonne ensuite autour d'elles.

Mais saint Benoît a voulu que cet apostolat du dedans se concihât avec les conditions mêmes de notre vie, de telle sorte que l'exercice de la charité n'entraînât jamais une diminution de paix et d'observance. Déjà N. B. Père a prescrit certaines précautions ; il demande maintenant que les hôtes soient remis exclusivement aux soins de l'hôtelier, et les autres frères dispensés d'intervenir. On retrouve dans la plupart

des anciennes Règles des dispositions analogues (1). H est constant que ce sont les moines nonchalants, dissipés et bavards, qui sont les plus prorapts à se mettre en rapport avec le monde. Et c'est normal : par leur vie ils lui appartiennent déjà ; comme ils ne savent que faire de leur temps, ils en donnent à tout venant. Il n'est guère de point oii la nature se fasse davantage illusion. Ceux-là recherchent plus &y\dement les gens de l'extérieur pour qui les gens de l'extérieur sont un plus sérieux danger. Et quand bien même nous aurions tout ce qui est nécessaire pour édifier, nous ne saurions exercer selon Dieu, et avec profit, un apostolat qui n'est point guidé par l'obéissance.

S'il arrive, dit saint Benoît, qu'un moine fasse à l'improviste la rencontre d'un hôte, il se conduira avec politesse, il saluera avec l'humilité dont il a été question plus haut ; il fournira les indications réclamées ; puis il se retirera, s'excusant de ne pouvoir prolonger l'entretien. Nous n'avons pas à rougir de cet aveu. Encore une fois, c'est donner aux gens du monde une fausse idée de la vie monastique que de leur persuader, par un empressement exagéré ou par des conversations engagées tout aussitôt et sans permission préalable, que nous n'avons rien à faire, que tout nous est bon pourvu que nous échappions à la solitude et au silence. Prenons garde de leur laisser croire jamais que notre vie ressemble à la leur. Et si nous nous promenons dans le monastère avec des hôtes, respectons le silence des lieux réguliers : les visiteurs modéreront leur voix dans la mesure oii nous contiendrons la nôtre. Saint Benoît ajoute : et petUa henedictione : allusion à l'antique usage selon lequel un moine qui abordait un supérieur ou un ancien lui disait : Benedicite; on reconnaissait, par la même formule, la dignité surnaturelle des hôtes (voir le commentaire des chapitres LXIII et LXVI).

A travers les dernières lignes de ce chapitre, nous découvrons, une fois de plus, comme en un trait de lumière, quel est l'idéal monastique et ce que N. B. Père attend de nous. Nous ne sommes pas obligés de faire du bien — et souvent quel bien réel? — à notre détriment ; nous ne sommes pas tenus d'accomplir tout le bien qui est possible en ce monde, et à tout prix. Ce serait vraiment acheter trop cher l'influence et le renom que les acheter par l'abandon d'une partie essentielle de notre Règle. Et ceci

(1)S. P\CH.,i2egf., l-li. — S. Basil., Ee^. fus., xxxii-xxxiii. — CASs.,ins<., IV, xvi.— Saint Benoît cite textuellement la I'^ Règle des SS. Pèbes : Venientious {hospiiibus) nullus nisi unus cui cura circa hospitale fuerit injuncta occurrai et responsum det venientibus. Orare vel pacem of ferre non liceat ulli nisi primo mdeatur ah eo qui praeest Pâtre; ci oratione simul peracia, sequatur ordine suo pacis officium reddere. Née licebit alicui fratri cum supervenienie sermocinari; non sit ulli cura inierrogandi unde vcnerii, ad quid venerit, vel quando amhulaturus sit, nisi soli qui praeest Pairi, aut quibus ipse jusserit. Venientibus vero fratribus ad horam refectionis non licebit peregrino fratri cum frairibus manducare, nisi cum eo qui praeest Pâtre, ut possit aedificari. Nulli licebit cum eo hqui nec alicujus audiatur sermo, nisi divinus qui ex pagina proferatur, et ejus qui praeest Patris, vel quibus ipse jusserii loqui, ui aliquid de Deo conveniat (vm).

est plus incontestable encore depuis que d'autres Ordres ont pris, dans le travail de la prédication et du ministère pastoral, une place où nous ne sommes plus requis. 11 ne convient pas que nous désertions notre vie de prière et de silence pour devenir des clercs réguliers surnuméraires et d'occasion, pour éparpiller nos forces dans des œuvres très diverses, auxquelles nous sommes en général peu préparés. Nous avons le droit de nous en tenir aux conditions premières de l'institution monastique, à ce qui a toujours constitué, d'ailleurs, la part spéciale, normale, distinctive, des moines. Sauf de rares et parfois glorieuses exceptions, n'est-ce pas cela seulement que l'Église nous demande? Et de quoi le siècle fiévreux a-t-U plus besoin que du spectacle d'hommes ne vivant que de Dieu et que pour Dieu, assidus à la louange de sa Beauté et s'intéressant à toutes les manifestations de la vie catholique, grâce au procédé, sûrement efficace, de la prière liturgique?

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