DE LA TABLE DE L'ABBE
nos Abbés mangent toujours avec nous, sauf lorsqu'ils sont malades et, exceptionnellement, lorsqu'ils reçoivent certains hôtes (1). Partout où l'on a voulu s'en tenir pratiquement au sens littéral de la Règle, des abus se sont produits. Et par esprit de réaction, avec une indignation d'ailleurs trop justifiée, les commentateurs du dix-septième siècle, D. Martène, D. Mège, D. Hugues Ménard, protestent contre une interprétation aussi redouta' le. Pour eux, le texte ne peut signifier que ceci : la table de l'Abbé accueillera les hôtes, mais au réfectoire commun, et à une place d'honneur spéciale. Et tous s'ingénient pour résoudre les difficultés qu'on leur oppose.
Car l'interprétation contraire a ses tenants. Bernard du Cassin, Haef ten, Perez, Calmet, ne consentent pas à torturer le texte de la Règle, qui est fort clair, et que corroborent d'ailleurs d'autres prescriptions de N. B. Père. H est dit, par exemple, au chapitre LUI : Coquina Ahhatis et hospitum per se sit, ut incertis Jioris supervenientes îiospites, qui numquam desunt monasterio, rton inquiètent jratres. Ne semble-t-il pas, d'après ces paroles, que l'Abbé et ses hôtes ont réellement leur cuisine à part et un réfectoire particulier (2)? Le motif que donne saint Benoît pour justifier cette mesure, c'est que l'heure de l'arrivée des hôtes étant incertaine et variable, il n'y aurait point coïncidence entre le repas qu'on doit leur servir, et celui, toujours à heure fixe, de la communauté. Il faut donc, pour les hôtes, des cuisiniers spéciaux et table à part. L'Abbé prendra place à celle-ci, non pas, bien entendu, à tout moment du jour, mais aux heures oii auront lieu les repas principaux des hôtes, la communauté gardant son régime et son horaire. Aussi bien, on ne saurait faire attendre aux hôtes leur dîner jusqu'à none, pendant le Carême monastique. Et c'est pourquoi N. B. Père a prescrit, toujours au chapitre LUI, que l'Abbé ou celui qui préside la table des hôtes, prior, rompe le jeûne, nisi forte praedpuus sit ille dies jejunii, qui non possit violari : car, dans cette dernière hypothèse, les hôtes comme les moines doivent attendre l'heure canonique. n faut bien admettre, en tout cas, que les jours où l'Abbé rompt le jeûne régulier propter hospitem, il mange à un autre moment que les frères, et — à moins qu'il ne fasse un second repas ! — n'apparaît point auréfectoii-e commun ce jour-là... « Mais alors, les hôtes ne manquant jamais au monastère, l'Abbé est, en bloc, dispensé du jeûne depuis le 14 septembre jusqu'au Carême?... » Nous ne devons pas prendre d'une façon matérielle et absolue cette réflexion de saint Benoît que les hôtes ne manquent jamais ; et, tandis qu'il la formulait, il prévoyait sans doute que l'Abbé serait libre quelquefois. Ce qui ne peut être entendu qu'à la lettre, ce
(1) Cf. Episi, 1, I, Ep. XXVIII. P. L., CLXXXIX, 133.
(2) Cf. Reg. I SS. Patrum, viii : Venientihus fratrilus ad horam refedionis, non licebit peregrino fratri cum fratriius manducare, nisi cum eo qui praeest Paire, ut possit aedificari,
410 COMxMENTAIRE SUR LA RÈGLE DE SAINT BENOIT
sont les prescriptions suivantes : Jejunium a priore frangatur... et encore : Mensa Abiatis ciim hospUibus sit seniper.
Pourtant, au prix de bien des subtilités, les tenants de l'hypothèse du réfectoire commun ont réponse à tout, même à la dif&culté que leur crée cette remarque de N. B. Père : QvLoti'-s tamen minus sunt Jiospites, quos vuU de fralribus vocare, in ipsius sU potestate. Elle s'entend très bien d'un réfectoire séparé, auquel l'Abbé pouvait appeler, lorsqu'il n'y avait pas affluence de convives, tel ou tel frère peut-être connu des hôtes ou plus apte à les édifier. Mais pourquoi, dans un réfectoire commun, appeler quelques frères près de soi et des hôtes? Afin de leur procurer l'aubaine d'un bon dîner? Afin de ne pas laisser l'Abbé et ses convives dans un isolement, d'ailleurs relatif? Notez que dans ce réfectoire commun on est silencieux et attentif à la lecture : inensis fratrum edentium ledio déesse non débet (chap. XXXVIII) ; les frères qu'on appellera à la table des hôtes et de l'Abbé causeront-ils donc pendant que les autres se taisent et suivent la lecture? Non, sans doute ; autrement, ce serait le pur désordre. Rien, dans la deseiiption de raccueil fait aux hôtes, au chapitre LUI, ne laisse entrevoir que les hôtes prennent leur repas en silence, dans le réfectoire des moines.
Et s'il pouvait encore demeurer un doute sur la réalité des deux réfectoires, il sufiirait de lire la troisième et dernière phrase du présent chapitre, qui nous semble décisive. C'est là, dit D. Martène après Hildemar, que triomphent les Abbates camalesl En effet, et il n'est vraiment que le préjugé honorable ou le parti pris résolu qui puissent contester. Si l'Abbé et les anciens n'ont cessé d'être présents au réfectoire commun, à quoi bon recommander de laisser un ou deux anciens avec les frères dans l'intérêt de la discipline? Mais voici un dernier argument qu'on nous oppose : au chapitre XXXVIII, N. B. Père suppose le cas oii le supérieur voudrait, dans un dessein d'édification, prononcer quelques paroles. L'hypothèse de saint Benoît devient vaine, dit-on, si l'Abbé n'est jamais avec les mornes, mais bien avec les hôtes « qui ne manquent jamais au monastère ». Nous avons répondu déjà que ces derniers mois doivent être pris au sens large, et qu'en fait l'Abbé pouvait se trouver quelquefois avec la communauté : par exemple si les hôtes se présentaient après le repas de l'Abbé et des frères. Il faut observer aussi que le terme prior ne désigne pas exclusivement l'Abbé dans la Règle, mais un supérieur, quel qu'il soit ; et ici il peut s'appliquer à celui qui préside, en l'abaence de l'Abbé, le repas monastique.
Nous devons dire un mot des motifs auxquels obéissait saint Benoît eu prescrivant à l'Abbé de s'asseoir à la table des hôtes. Il se souvenait que saint Paul avait recommandé aux chefs de conmaunautés ecclésiastiques d'être hospitaliers. L'hospitalité était un exercice de charité et une preuve de fraternité chrétienne très nécessaires à cette époque ; elle