PROLOGUE
conversationis et fidei, dilatato corde, inenarrabili dilectionis dulcedine curritur via mandatorum Dei...
Nous sommes d'abord avertis affectueusement et en termes mesurés de ne pas trop nous étonner si nous rencontrons un peu de mortification et de douleur sur le chemin qui mène à Dieu. Après tout, il y en a aussi sur la route qui conduit à l'enfer ; il faut même moins de souffrance pour se sauver que pour se perdre ; et si nous étions demeurés dans le monde, nous aurions expérimenté, cruellement peut-être, qu'il est la terre classique du chagrin, de la contrainte, des servitudes et de l'ennui. Et la souffrance du monde est le plus souvent de mauvaise qualité, basse, impure, déprimante ; mais elle peut être aussi saine et féconde, par exemple celle que réclame l'apprentissage d'un métier et toute espèce de formation intellectuelle ou pratique. Pourquoi voudrions-nous avoir moins à souffrir pour devenir religieux que pour devenir artisan, soldat, explorateur? Bien de grand ne s'obtient sans sacrifice : Omnis gui in agone contendit, ah omnihm se abstinet; et illi guidem ut corrwptïhilem coronam accipiant, nos autem incorruptam (I Cor., ix, 25).
n est, dans l'ordre moral, des gens qui ne souffrent plus : ceux qui appartiennent au bien sans réserve et dont la vie est devenue un paradis anticipé; N. B. Père décrira plus loin ce bienheureux état des âmes parfaites. Ceux qui appartiennent au mal, également sans réserve, et dont la conscience est endormie, cautérisée, ne souffrent pas non plus : mais qui leur enviera jamais ce calme effrayant? Dans l'innombrable catégorie de ceux qui souffrent, il y a ceux qui font le mal sans pouvoir échapper au remords et goûtent déjà ainsi quelque chose de l'enfer ; il y a ceux qui font le bien habituellement, mais qui sont encore sollicités par le mal, et les degrés de cette classe sont aussi variés que les âmes.
Nous avons dit, c'est vrai, un adieu loyal au monde et brûlé nos vaisseaux, mais nous n'avons pas encore fait connaissance avec Dieu ; nous vivons comme suspendus entre ciel et terre, nous ressentons le vide, dont la nature a horreur. H faut mourir, de cette mort volontaire et précieuse devant Dieu ; il faut entreprendre une nouvelle édition, une refonte complète de nous-mêmes. Rien ne se bâtira sans cette destruction préalable ; et c'est pourquoi N. B. Père pose en principe que la voie du salut non est nisi angusto initio incipienda. Quam angusta porta et areta via est quae ducit ad vitam! avait dit le Seigneur (Matth., vu, 14). La porte est étroite, et nous sommes énormes ; nous sommes atteints d'obésité morale, pour avoir entassé en nous des affections, des habitudes, des systèmes, pour nous être répandus extérieurement sur toutes choses et avoir entraîné à notre suite mille impedimenta; l'heure est venue d'y renoncer ; nous ne passerons qu'à la condition de nous dégrossir : rappe-
lons-nous la fable de la belette ! Et cette diminution ne se fait pas sans douleur.
La cause de notre souffrance est donc unique, l'égoïsme, mais ses occasions et ses instruments sont multiples. Il y a d'abord les souffrances de la Règle ; c'est à elles que N. B. Père fait spécialement allusion ici, encore que son texte puisse très bien s'entendre de toute douleiu: monastique. Remarquons les termes dont il se sert pour caractériser ces rigueurs, n y en aura le moins possible, paululuni. Ce ne sont pas des limitations et des vexations arbitraires, laissées à l'initiative du religieux, pas même, dirait-on, au choix du législateur ou du supérieur; elles se présenteront d'elles-mêmes, processerit, elles n'existeront que parce que la situation le réclame, elles seront déterminées par la nature des choses, elles naîtront des conditions mêmes de la société monastique, où, comme dans toute société, la paix ne règne qu'à raison des abandons partiels librement consentis par chacun. Parfois aussi, la mortification aura pour dessein la sauvegarde de notre charité envers Dieu ou la correction de nos mœurs. Dictante aeguitatis ratione : tout est soumis à la loi d'une sage discipline.
D'autres souffrances viennent de nous-mêmes, de notre imagination maladive. Il en est que nous nous créons les uns aux autres. Les plus redoutables viennent de Dieu. Dieu aime les âmes, perles précieuses achetées au prix du sang de son Fils : Domine, qui amas animas! Mais il n'aime pas leur gangue, leur boue. Il veut être dans notre âme comme un être spirituel dans un être spirituel, comme une force dans une force qui se prête et qui accueille, et il veut que le mobile et le moteur soient proportionnés l'un à l'autre. Et Dieu, qui intervient personnellement, d'une façon immédiate et directe, à chacune des étapes de notre vie surnaturelle, se charge lui-même de nous purifier. C'est lui seul qui peut pénétrer dans les profondeurs de notre être, et jusqu'aux fibres les plus délicates. Il s'y emploie vraiment bien, par un procédé silencieux, intérieur et caché, adapté à notre situation de contemplatifs. Nous voici face à face avec Dieu ; toutes les distractions se sont évanouies ; nous sommes perdus dans la solitude, abandonnés dans un désert. Nous prenons une conscience aiguë de l'infinie pureté de Dieu et aussi de notre indignité personnelle; la lumière inexorable tombe d'aplomb sur toutes nos souillures, sur toutes les plaies de notre cœur, et nous nous seutcns sans défense devant la représaille divine. Ego vir videns paupertatem meam in virga indignationis ejus (Thren., m, 1). C'est le purgatoire. C'est le supplice de saint Barthélémy. Comme Prométhée, nous sommes liés à notre rocher : le vautour divin viendra nous ouvrir la poitrine et y ronger tranquillement et sans trêve tout ce dont Dieu ne veut pas. On a mal partout ; toute l'âme est endolorie. Volontiers on s'en prendrait à tout et à tous.