‹ Commentaire sur la règle de Saint BenoîtChapitre 16 sur 171 · PROLOGUE · texte numérisé non relu

PROLOGUE

Ah ! la bonne souffrance ! Ce sont les travaux d'approche de Dieu, et comme l'autre purgatoire, celui-ci conduit droit au ciel. Non illico pavore 'perierritus réfugias viam saluiis. Il ne faut pas s'effarer, perdre la tête, capituler et s'enfuir. Ceux qui acceptent sans faiblir ces exigences divines ; ceux qui, au lieu d'écarter la main du médecin et de mendier un peu partout des consolations, conservent assez de vigueur et de sangfroid pour ajouter une part de mortification intérieure et sarcler leur jardin, comme dit sainte Thérèse, ceux-là ont de l'avenir. Ceux qui, sous le pressoir, disent des tendresses à la justice infinie et, à travers leurs larmes, la bénissent de tout ; qui déclarent avec Job : quand bien même il me tuerait, j'espérerais en lui ; qui acceptent pour des siècles ces sévérités ardentes, pourvu que Dieu se donne enfin : ceux-là sont les candidats de la sainteté, Dieu leur sera aimable dans le temps et dans l'éternité. Ceux qui ne font rien de tout cela, je crois qu'il faut les plaindre ; Us ignoreront à jamais la joie la plus profonde qu'il y ait au cœur d'une créature, la joie qui fut au Calvaire, la joie d'être à Dieu sans réserve, comme une chose dont il fait ce qu'il veut, comme un trophée qu'il emporte où il lui plaît.

Que la souffrance vienne d'une façon disséminée ou sous une forme massive, qu'elle vienne de Dieu ou des hommes, elle est toujours supportable, si nous continuons de prier et d'être très fidèles à nos devoirs d'état. Le temps, cette merveilleuse invention de la miséricorde divine, n'émiette-t-il pas d'ailleurs, en quelque sorte, et n'atténue-t-il pas toutes nos douleurs : momentmieum et levé trihulationis nostrae? (II Cor., iv, 17) Même ici-bas, la souffrance ne durera pas toujours. Combien de temps? aussi longtemps que Dieu voudra ; aussi longtemps qu'il restera en nous quelque chose à brûler. C'est donc en partie notre générosité personnelle qui fixe la durée de la souffrance. A la longue, nous consentons à la solitude, nous y prenons goût ; des choses qui, autrefois, nous semblaient si nécessaires, ne nous intéressent même plus ; nous accomplissons sans effort ce qui nous avait d'abord paru impossible. Les passions tiraillent bien encore quelquefois notre vêtement de chair, mais leur voix se fait, de jour en jour, plus lointaine. Retinelant nugae nugarum et vanitates vanitatwm, antiquae amicae meae, et succutiehant vestem meam carneam, et submurmurabant : Dimittisne nos?... Et audieham eas jam longe minus quant dimidius, non tanquam liiere contradicentes eundo in ohviam, sed veluti a dorso mussitantes, et discedentem quasi furtim veïlicantes, ut respicerem (1).

Proœssu vero conversationis et fidei (2)... L'habitude des observances

(1) S. AuG., Confess., 1. VIII, c. xi. P. L., XXXII, 761.

(2) S. Pach., Reg., cxc : ... Prolatae fratres conversationis et fidei. Mais saint Benoît se souvient plutôt de Cassien, Conlat. III, xv. Cassien, ayant rappelé après saint Paul (Phil., i, 29) qu'il nous faut souffrir avec le Christ, ajoute : Hic quoque et

monastiques, l'habitude de l'attachement à Dieu, l'habitude intellectuelle de voir notre vie dans sa relation à Dieu, tout cela nous désencombre et nous vide. Le cœur se dilate, s'élargit à la taille de Dieu : Dieu est au 1a ge chez nous, il y est libre et souverain. Et notre âme aussi est à l'aise chez elle : Viam mandatorum tuorum cucurri, cum dilatasti cor meum... Latum mandatum tuum nimis. Tous les conflits sont apaisés ; il n'y a plus que docilité joyeuse, une sainte et douce confiscation de notre volonté par la volonté du Seigneur, une appartenance plénière à toutes ses conduites. Une source de tendresse a jailli des profondeurs de notre désert, et ses eaux, d'une douceur sans nom, pénètrent comme un parfum liquide jusqu'aux confins des régions dévastées. C'est le toucher délicat de Dieu et son baiser substantiel. Et l'âme s'en va, elle court, elle chante : DUaUUo corde, inenarrabili dilectionis dulcedine curritur via mandatorum Dei

... ut ab ipsius numquam magislerio discedentes, in ejus doctrina usque ad mortem in monasterio persévérantes, passionibus Christi per patientiam participemus, ut regni ejus mereamur esse consortes.

Des éditeurs ont cru que cette dernière phrase se rattachait logiquement et grammaticalement à speramus; ils ont traité comme une parenthèse le passage intermédiaire. Mais rien n'oblige à lire ainsi, et cette longue parenthèse semble peu conforme à la manière d'écrire de saint Benoît.

Le monastère est une école où l'on apprend à adorer Dieu ; cette école ft un maître et n'en a qu'un : N. B. Père a prononcé son nom quand il a parlé de « la voie des commandem.ents de Dieu ». Le maître, c'est Notre-Seigneur Jésus-Christ, puisque c'est par son Verbe que Dieu nous dit toutes choses. Saint Augustin a relevé maintes fois la nécessité du maître intérieur dans l'ordre des deux connaissances, naturelle et surnaturelle. L'enseignement extérieur ne fournit jamais la lumière ni l'impression intellectuelles ; toute sa fonction se borne à donner l'éveil et l'exemple, à analyser, à évoquer le lien inaperçu qui existe entre les principes et les conclusions ; en dehors de Dieu, il n'y a vraiment que des moniteurs. Quand l'Écriture, ou les Pères, ou l'Église nous parlent, c'est toujours l'enseignement de Dieu : doctrina ejus.

D n'y a pomt de silence pour le Verbe, et la vie monastique nous est décrite comme une attention et une docilité constantes à cette voix qui

inîiium canversaiionis ac fidei nostrae et passionum tolerantiam donari noMs a Domino àeclaravit.

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