QUE LES MOINES NE SE DÉFENDENT PAS L'UN L'AUTRE
sur des faits qui ne sont connus que de l'Abbé et qu'il lui est interdit de livrer. On défend donc son parent, ouvertement, ou bien de façon discrète et habile ; on se décerne une sorte de tutelle officieuse et comme un droit de protection : aut quasi tueri.
Peut-être les parentés les plus redoutables ne sont-elles pas celles du sang, mais les parentés du choix, celles que créent des recherches assidues et exclusives. Ce qu'on appelle les amitiés particulières doit évidemment être banni d'un monastère. Ce n'est pas après avoir renoncé aux affections naturelles les plus vives et les plus légitimes que nous songerons à nous en créer de factices et de ridicules. H ne serait besoin d'insister que là où se rencontreraient des trempes mièvres, frivoles et un peu malsaines. Chez les moines, on doit aimer comme chez les anges de Dieu : Erunt sicut angeli Dei in caelo; l'affection mutuelle des anges ni ne les détourne du Seigneur, ni ne diminue leur soumission et leur obéissance. Elle ne leur cause ni trouble, ni anxiété, ni jalousie. Ils se rencontrent avec joie ; ils ne se recherchent pas.
Le péril que signale saint Benoît pourrait exister aussi dans les petites coteries ou amitiés particulières à plusieurs, et jusque dans certains groupements réguliers : par exemple, lorsque plusieurs moines sont réunis habituellement en vue d'une œuvre commune. Et alors voici le très curieux phénomène que l'on peut parfois observer : ces religieux, ensemble, ou s'entendront, ou discuteront souvent. Mais qu'Us s'entendent ou s'entendent moins bien, ils n'en forment pas moins une raison sociale, un état dans l'état. On ne pourra toucher à aucun sans provoquer chez tous un choc en retour, un mécontentement, des murmures. C'est la mise en commun de tous les griefs ; et parfois même une langue, un argot spécial est créé pour les traduire et les échanger. Aux commentaires des actes de l'autorité se joignent les condoléances auprès des victimes. Plusieurs réflexions de N. B. Père laissent deviner qu'il y avait dans les monastè: es de son temps des esprits brouUlons, des agitateurs inconscients, des diplomates de métier, par tempérament ou par manie. Ils groupent les mécontents, s'appliquent à envenimer dans les âmes les petites blessures d'égoïsme. Tous leurs traits sont enveloppés de sousentendus, d'atténuations hjrpocrites, de protestations d'obéissance quand même, ponctuées de soupirs, etc. Et, naturellement, il y a toujours dans ces condoléances un prétexte de charité, de pitié, d' « indépendance de caractère », de piété même. Comme les illusions sur ce terrain sont faciles !
En réalité, c'est le scandale et la division qui commencent dans la communauté : Exinde gravissima occasio scandalorum oriri potest En même temps, c'est le plus mauvais service qu'on puisse rendre au frère ainsi défendu : qui sait si notre parole imprudente et légère ne sera pas pour lui le germe d'une véritable apostasie? C'est aussi injustice et souvent calomnie vis-à-vis de l'Abbé : car l'Abbé ne saurait, sans passer ,
au parlementarisme, s'appliquer k justifier devant ses moines toutes les décisions qu'il a prises. Enfin ces petites frondes monastiques ne manquent jamais d'une part de suffisance naïve, puisqu'on sem-ble revendiquer pour soi-même un gouvernement dont l'Abbé est reconnu pratiquement incapable.
Nous comprenons maintenant les fortes expressions dont se sert saint Benoît : Summopere praecavendum est, ne quavis oceasîone... née gtiolibd modo..., dans aucune circonstance et de quelque façon qu'on procède | nous comprenons aussi le « très sévère châtiment » prononcé contre les violateurs de cette règle (1). Il va de soi néanmoins qu'il est pleinement régulier et très méritoire d'aider son frère à porter un châtiment ou une obédience difficile. Il est charitable aussi, et pour l'Abbé et pour le moine, si l'on croit qu'il y a peu de proportion entre la faute et la peine, si l'on connaît des circonstances atténuantes, ou si l'on est renseigné sur la eituation vraie, d'aborder humblement l'Abbé lui-même et de l'éclairer.
(1) Saint Benoît n'est pas plus sévère que les anciens législatenra monastiqnes : Qui eonsentU peccaniibus et delendii alium dtlinquentem, nialedicius erii apud Deum ei hommes, et corripietur increpaliom severissima (S, Pach., Eeg., cLXXvi). — Voir aussi S. Basile, Reg. conir,, xxvit