‹ Commentaire sur la règle de Saint BenoîtChapitre 164 sur 171 · DU BON ZÈLE QUE DOIVENT POSSÉDER LES MOINES · texte numérisé non relu

DU BON ZÈLE QUE DOIVENT POSSÉDER LES MOINES

tU Deus? de saint Michel. Et N. B. Père nous parle ici des deux zèles, comme saint Augustin avait parlé des deux amours (1).

Le zèle, c'est l'ardeur secrète, le bouillonnement de l'âme, sa chaleur, sa ferveur. Dans la sainte Écriture et les Pères le mot « zèle » désigne le plus souvent une mauvaise tendance de l'âme : la jalousie, l'envie, l'âpreté dans la poursuite d'une satisfaction égoïste, même aux dépens du prochain. C'est dans ce sens que l'emploie Cassien au chapitre vi de sa pe Conférence et aux chapitres xv et xvi de la XVIII®; dans ce sens également que N. B. Père recommande : Zelum et invidiam non hahere (chap. IV : soixante-cinquième instrument) et à l'Abbé : ...Ne forte invidiae aut zeli flamma urat animam (chap. LXV). Saint Jacques avait parlé le premier du « zèle amer » : Qiu)d si zelum amarum hahetis, et conlentiones sint in cordihis vestris, nolite gîoriari et mendaces esse adversus veritatem... Uhi zelus et contentio, ihi inconstantia et omne opus pravum (Jac, m, 14, 16). Ce mauvais zèle conduit droit à la mort, écrivait déjà saint Clément de Rome : to etç ôàvarov àyov CvjXoç : Qui ad mortem addu^it zelus (2). Mais il y a aussi un bon zèle, une sainte ardeur, « le zèle de Dieu », que saint Benoît signalait en passant, au chapitre LXIV (3). Il nous dira bientôt comment se traduit ce zèle ; il remarque seulement ici quel est son fruit dans les âmes : dégager des mauvaises passions et mener à Dieu (4).

C'est donc bien du dedans que part la direction de toutes nos démarches morales ; c'est à l'intime, c'est à l'âme que regarde N. B. Père, et c'est là qu'il voudrait provoquer un mouvement décisif. La seule question est de savoir ce que nous portons dans le cœur. Qui sait s'il ne faudra pas répondre : « Je m'aime beaucoup moi-même ; il n'y a guère que moi pour moi. Il y a chez moi une grande ardeur d'affirmation personnelle ; j'appartiens à corps perdu à mon système, c'est-à-dire à mes illusions. Et comme je ne suis pas seul au monde et qu'il y a autour de moi une multitude d'autres moi qui me limitent et prétendent me réduire, mon zèle devient facilement une ardeur d'impatience, de colère, de contestation, de révolte : zelu^ amaritudinis malus ». Demeurer neutre nous est interdit. Il n'y a pas de pui'e correction extérieure qui vaille ni qui tienne. Si nous nous fixons dans une attitude inerte et glacée, nous avons déjà choisi la mort. Laissons plutôt l'Esprit de Dieu allumer en nous la flamme

ri) De CiviiateDei, 1. XIV, c. xxvin. P. L., XLI, 436.

^ (2) Epist. ad Cor., ix (Funk, Opéra Patrum Apost, I, p. 72). Cité par D. Butler ainsi que « l'ancienne traduction latine ».

(3) Cf. Cass., ConJat. II, xxvi ; VII, ii, xxvi, xxxi ; XII, i ; XIII, vm ; XVII, xxv.

— S. Basil., Reg. contr., lxxviii.

(4) S. JÉRÔME, dans son Commentaire sur Ezéchiel (1. V, cap. xvi. P. L., XXV, 166), cite comme « de l'Evangile » cette phrase que nous n'y trouvons plus, mais qui rappelle un passage de l'Ecclésiastique (iv, 25) : Est confusio quae ducit ad mortem, et est confusio qme ducit advitam. Il cite encore ces paroles dans sa Lettre LXVI, 6. P. L., XXII, 642,

— Cf. II Cor,, VII, 10.

du bon zèle qni s'appelle la charité. Ama et fae quod vis. Celui qui î«in« Dieu porte en quelque sorte la règle en soi. Et lorsqu'une ferveur de foi et de tendresse anime nos œuvres, tout va biwi. Les mauvaises habitudes, quelque invétérées qu'elles soient, ne sauraient résister à cette flamme vivante et toute divine. Tel est le z^e, dit saint Benoît, que doivent entretenir et exerce les moines « avec un très fervent amour ». Et voici spécialement à quoi s'appliquera cette émulation sainte.

... id est, ut honore se invicem praeveniant. Infîrmitates suas sive corporum sive morum patientissirae tolèrent; obedientiam sibi certatim impendant. Nullus quod sibi utile judicat sequatur, sed quod magis alii. Caritatem fraternitatis casto impendant amore.

C'est toujours de charité qu'il est question et de charité fraternelle : In hoe cognoscerU omnes quia discipuli mei estis, si diledionem habiœiHis ad invicem (Joann., xiii, 35). Elle se manifeste par les égards et les prévenances mutuelles, et N, B. Père rappelle la sentence de l'Épître aux Romains (xn, 10) déjà citée au chapitre LXIII, La charité se traduit encore par le support affectueux des infirmités morales ou corporelles des frères (1) ; et nous pourrions ajouter : par l'acceptation tranquille de nos propres misères. Les maux comme les biens, tout est commun dans le monastère. Peut-être même n'est-ce pas seulement l'infiiraité du prochain qu'il nous faut supporter avec une patience inlassable, paiiejiiissimef mais encore sa diversité. Nous venons tous ex diversis provinciis. Celui-ci arrive des brumes du Nord ; celui-là a mûri sous le grand soleil du Midi j tel vient de la Bourgogne et a peut-être quelques gouttes de son vin dans les vmes ; tel autre est Breton et bien de sa race. Or, le Seigneur demande que nous sachions nous prêter aux trempes diverses et que nous ne trouvions jamais insupportable un rapprocherait qui s'est fait en lui et par sa grâce. Supportons encore les supériorités du prochain j supportons la confiance et Taffection qui vont vers lui. Souvent le Seigneur permet sur ce point une souffrance aiguë, afin de nous mettre en demeuie de chercher une affection plus haute, où nous ne redoutions plus de rivalité : Alter altenus onera portcUe et sie adimplehitis legem Christi (Gal., vi, 2).

(1) Réminiscence de Cassten : {Lazaras) infirmifatem corporis patientissime toleravii {Conlat. VI, m). Is vere et non ex parte perfedus est, qui et in eremo squalorem solitudinis et in coenoMo infirmitatem fratrum aequali magnanimitate sustentât {Conlat. XIX, ix)<

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