‹ Commentaire sur la règle de Saint BenoîtChapitre 165 sur 171 · DU BON ZÈLE QDE DOIVENT POSSÉDER LES MOINES · texte numérisé non relu

DU BON ZÈLE QDE DOIVENT POSSÉDER LES MOINES

Obéissez-vons à Tenvi les uns aux autres, continue N. B. Père. Au lieu de poursuivre des fins qui satisfassent son égoîsme, que chacun rechercîie plutôt toutes les occasions d'obliger ses frères (1). C'est la grande loi du christianisme, c'est l'antipode de l'animalité, puisque l'animal et l'homme animal n'ordonnent toutes choses qu'à leur profit. L'Apôtre dessinait d'un trait une société qui n'était qu'à demi convertie : Omnes quae sua simi quaerunt, non quae surit Jesu Christi (Philipp,, n, 21) ; et, quelques lignes avant, il avait indiqué l'idéal d'une communauté chrétienne : Non quae sua sunt singidi considérantes, sed ea quae àliorum {Ibid., 4). Et saint Benoît termine la série des recommandations qui assurent la paix familiale par ce conseil tout gracieux, emprunté encore à l'apôtre saint Paul : qu'ils acquittent leur dette d'une chaste tendresse de frères (Rom., xn, 10 ; I Thess., iv, 9 ; Hebr., xni, 1. Voir aussi ï Petr., i, 22 sq.). D'un mot est souligné ce caractère de pureté surnaturelle qui fait le charme et la réalité durable des affections monastiques.

Deum timeant; Abbatem suum sincera et humili caritate diligant; Christo omnino nihil praeponant, qui nos pariter ad vitam aeternam perducat. Amen.

Jusqu'ici, les conseils de N. B. Père ont porté spécialement sur nos relations avec nos frères et nos égaux, sur ce qu'on pourrait appeler la coordination sociale; maintenant, semble-t-il, ils ont trait à nos relations avec ceux qui sont placés au-dessus de nous, à la subordination sociale : et c'est l'union de ces deux éléments qui constitue le lien d'une famille monastique.

Deum timeant Qu'ils craignent Dieu, comme des serviteurs consciencieux, comme des fils. Nous la connaissons bien, cette crainte chaste, qui demeurera aux siècles des siècles : Umorcastus perm^nens in saeculwm saeadi; c'est la disposition bénédictine par excellence. EUe doit être perpétuelle en nous ; c'est l'aiguillon de notre zèle ; c'est l'expression pratique de notre charité. Et peut-être même le texte le plus autorisé est-il celui-ci : Garitatem fraternitatis caste impendant. Amore Deum timeani : nous retrouvons une formule identique au Pontifical romain dans la Préface si vénérable de la consécration des Vierges : Amore te timeant (2).

« Qu'ils ne préfèrent au Qirist absolument rien. » C'est le vingt et

(1) Sitque inter eos pax et concordia, et liienter majoriJms subjiciantur, sedentes, ambulantes, ac stantes in ordine suo, et invicem de humilitate certantes (S. Pach., Reg., clxxix).

(2) D. G. MoRrN a fait le même rapprocliement : Vers un texte iéfiniiif de la rè^le à» S, Ben<Ât i Revue Bénéd., octobre 1912, p. 408-409,

unième instrument des bonnes œuvres, une devise empruntée à saint Cyprien et à saint Antoine. H est simple, en un jour de sincérité et de joie spirituelle, d'affirmer au Seigneur qu'on ne lui préfère rien absolument : il est plus simple encore, hélas ! de se dédire d?ns le détail de la vie. Et pourtant Dieu aime que nous lui répétions ces paroles d'élection. Elles sont riches de foi, d'espérance, de charité. Le Seigneur a pitié de notre désir et il fait que, peu à peu, nous devenons vrais : il n'y a plus que lui en nous ; une réponse est donnée enfin à cette tendresse sans date, sans fond, sans bornes qui nous enveloppait à notre insu. Et comme pour garantir l'autorité de l'Abbé, comme pour établir une dernière fois qu'elle découle bien de Dieu, qu'elle est le sacrement du Seigneur parmi nous, saint Benoît fait une place à l'Abbé entre Dieu le Père et son Christ. Et il demande encore à la charité la norme sûre de nos relations envers l'Abbé. Il dit : Abbatem suum : c'est le nôtre. Nous l'avons élu peut-être, c'est entre ses mains que nous avons fait profession. Nous aurons du respect pour tous les prélats qui sont au monde; mais celui qui est le père de notre famille monastique et de notre âme a im titre spécial à notre affection. Elle sera « sincère » : et par conséquent à l'épreuve d'une observation, d'une sévérité. Elle n'aura jamais le caractère de la flatterie ni de la mièvrerie : elle sera vraie, et d'âme, et de fol Saint Benoît la veut « humble », et ceci doit être bien compris. Sans doute il est normal qu'une sainte et joyeuse liberté règne dans nos rapports avec celui dont la fonction, notait plus haut N. B. Père, est de servir, non de dominer : mais liberté n'est pas sans-gêne. Le fabuliste nous a décrit l'impertinence des grenouilles envers leur roi soliveau :

Il en vint une fourmilière; Et leur troupe à la fin se rendit familière Jusqu'à sauter sur l'épaule du roi I

L'humilité consistera à garder son rang. Peut-être la vénération seraitelle plus facile, si l'autorité se tenait à distance, se retirait dans une pénombre glorieuse et se faisait princière ; mais telle n'est point la famille de saint Benoît, oïl l'Abbé vit au milieu de ses moines. Il y a pourtant une nuance de mesure, de discrétion, de respect filial dont nul ne doit se départir, et qui ne manque jamais dans une âme attachée au Seigneur. Le chapitre se termine par un souhait. Aimant nos frères, craignant Dieu d'une crainte d'amour, aimant notre Abbé, adhérant sans partage à celui qui s'est défini « la Voie, la Vérité et la Vie », puissions-nous tous ensemble, conventuellement, parvenir à la vie étemelle (1) 1

(1) L'Amen ne se trouve ni dans les meilleurs manuscrits, ni dans les plus anciens commentateurs.

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