DANS CETTE RÈGLE
Ce dernier chapitre contient tout un trésor de doctrine pratique. H nous éclaire même à nouveau sur cette question, souvent agitée par les moralistes et à laquelle N. B. Père a déjà répondu : Quel est le premier principe directif de toute notre activité morale? Nous connaissons bien la réponse : ^< Vivez conformément à ce que vous êtes, et grandissez ». Notre unique loi est de progresser, d'aller de l'avant, de tendre au parfait. Or, pour cela, deux choses sont nécessaires : un aiguillon intérieur : c'est le zèle, c'est la sainte émulation, c'est la ferveur de charité dont il était question au précédent chapitre ; il faut encore une carrière où l'on puisse ainsi se mouvoir et courir, dit saint Benoît : et c'est de quoi il est parlé maintenant.
De eo quod NON omnis observatio justitiae in hac sit Régula constituta. — Regulam autem hanc descripsimus, ut eam observantes in monasteriis, aliquatenus vel honestatem morum, aut initium conversationis nos demonstremus habere.
Voici donc la Règle promise à la fin du Prologue et du premier chapitre. Nous l'avons composée avec soin, afin de déterminer l'observance, dans nos monastère» de cénobites. Il suffira que nous y demeurions fidèles pour faire preuve, sinon d'une sainteté extraordinaire, tout au moins d'une certaine dignité de mœurs et d'un commencement (1), d'un essai de vraie vie monastique : on ne sera plus tenté de nous confondre avec les gyrovagues et les sarabaïtes.
H se dégage de ces paroles un parfum de simplicité chrétienne, qui
(1) Initium conversalionis : même expression dans Cassien, Inst.^ IV, xxxix. Voir aussi : Yerha seniorum i Vitae Patrum, V, xi, 29. Rosweyde, p. 611.
suffirait pour nous révéler la parfaite sainteté de N. B, Père. Cette candeur et cette mesure ne peuvent venir que de Dieu. Combien différente est la tendance de l'homme ! Ce qu'a fait l'homme est un chef-d'œuvre pour lui. Nous avons comme d'instinct la prétention d'enfermer le monde dans notre pensée ; ce que nous faisons est toujours définitif et achevé. Seuls, les vrais sages et les grands artistes échappent à cette fascination. N. B. Père est de ceux-là. La Règle lui apparaît comme une ébauche modeste, comme un exorde, comme une initiation à une vie supérieure. Nous savons quel démenti ont apporté les siècles à cette déclaration d'humilité. Et saint Benoît lui-même n'a pu se méprendre complètement sur le vrai caractère et la portée de son œuvre. Lui qui recommande à l'Abbé « de maintenir chacun des points de la présente Règle », lui qui a promulgué, coomie garantie de l'observance, tout un code pénal rigoureux : il ne saurait avoir maintenant pour dessein de diminuer notre vénération envers ce qu'U a appelé par deux fois « la sainte Règle » (chap. XXIII, LXV). Quand nous l'entendrons nous inviter à recourir aux enseignements de l'Éciiture et des Pères, sa pensée n'est cependant pas que nous introduisions, au hasard de nos dévotions, dans la forme de vie qu'U nous a donnée, toutes sortes d'éléments recueillis un peu partout ! N'a-t-U pas promis à la fin du chapitre VII que quiconque franchirait les divers degrés d'humilité parviendrait sûrement à l'union divine? N'est-ce pas un code complet de perfection monastique que 1» doctrine de sa Règle a prétendu esquisser? L'humilité profonde n'est jamais l'inconscience, et les « pieuses exagérations » sont peu conformes au tempérament de saint Benoît.
Comment donc justifier son extrême réserve? Rappelons-nous d'abord qu'U a écrit la Règle beaucoup moins pour des âmes parfaites que pour celles qui ont résolu de le devenu*. Il s'emploie à les préparer, à les affiner, à les acheminer par une voie aisée jusqu'à la consommation de la charité et à la sainte liberté des enfants de Dieu. La doctrine spirituelle de la Règle est complète ; mais à la manière d'un catéchisme, qui condense dans la simplicité naïve de son exposé la théologie tout entière, et n'a réellement besoin que d'être développé. Les observances de la R^le sont discrètes, triées avec soin, proportionnées aux forces moyennes de la nature humaine, sans aucun parti pris de mortification à outrance : mais les âmes qui ont faim de Dieu sauront bien être généreuses, aller un peu au delà, sous la conduite de l'obéissance, faire leur silence plus profond, leur oraison plus assidue, leur œuvre liturgique plus achevée ; surtout, elles pourront surélever jusqu'à l'infini le principe intérieur de leurs actes. Tout cela, la Règle ne le contient que virtuellement ; elle y invite, elle le suggère : minima inchoationis Régula. Aussi bien, quelle est donc la Règle créée qui n'éprouverait pas son insuffisance en face de cette zone illimitée de perfection qu'a ouverte la parole du Seigneur :