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CHAPITRE PREMIER

n est possible de distribuer logiquement les soixante-treize chapitres de la Règle en différents groupes, à la condition d'observer que ces divisions n'ont point d'arêtes vives, et que N. B. Père, comme tous les anciens, alors même qu'il s'agit de dispositions législatives, donne à sa pensée une forme vivante et souple, sans souci des redites et d'un apparent désordre.

Dans toute société véritable, deux éléments sont à distinguer : la constitution et la législation. Saint Benoît décrit brièvement, dans les trois premiers chapitres, la structure organique de la société monastique : ce qu'elle est substantiellement, ce qu'elle n'est pas (I); son fondement et son lien : l'autorité de l'Abbé (II) ; ses membres et leur part dans le gouvernement (III). Vient ensuite ce qui a trait à la forme spirituelle de notre vie, à l'éducation surnaturelle de chacun (IV- VII). C'est là ce qui nous semble former la constitution du monastère; le reste est relatif à sa législation : nous en reconnaîtrons plus tard les subdivisions.

De generibus monachorum. — Monachorum quatuor esse gênera manifestum est. Primum coenobitarum, hoc est monasteriale, militans sub régula vel Abbate.

Le premier mot de la sainte Règle est celui de « moine » (2). H vient du grec n-ovaxo;, dont la signification primitive est la même que celle de H-ovoç : seul, unique, simple. Lorsque, dans l'antiquité chrétienne, certains

(1) Nous traduisons les titres des chapitres. Encore qu'ils soient donnés par tous les manuscrits, avec quelques légères variantes, les critiques se demandent s'ils sont réellement de saint Benoît. Les motifs allégués contre cette attribution ne sont pas toujours bien convaincants; voir, par exemple, Wolfflin, Benedidi Régula monachorum, Praef., p. x. Nous reproduisons le texte latin des titres au début de ia première péricope de chaque chapitre.

(2) Haeft., 1. III, tract. I, De nomine monachonimt

fidèles s'isolèrent, tout en restant dans le monde, des conditions de la vie ordinaire, et bientôt de la société elle-même, afin de se livrer, seuls ou en commun, aux pratiques de l'ascétisme surnaturel, on les nomma parfois [xova'^ot, fxovaCovteç : les séparés, les isolés, les solitaires (1); et l'appellation est courante au quatrième siècle. Un poète païen du début

du cinquième, originel :

Rutilius Numatianus, souligne méchamment son sens

Squalet lucifugis insula plena viris :

Ipsi se monachos graio cog'nomine dicurUf

Qîiod soli nullo vivere teste volunt (2).

L'idée d'unité qu'implique le nom des moines a permis de les définir de façons diverses renfermant toutes une part de vérité : ceux qui vivent dans la solitude (3), ceux qui veulent introduire l'unité et la simplicité dans leur vie, ceux qui s'occupent de Dieu seul et ne songent qu'à s'unir à lui. Monachi, hoc est, Christiani, gui ad unum fidei opus, dimissa soecularium rerum muUimoda actio7ie, se redigunt, dit Paul Orose (4) ; et saint Denys (5) : « Nos pieux maîtres ont nommé ces hommes tantôt thérapeutes, à cause du culte sincère par lequel ils adorent la divinité, et tantôt moines, à raison de cette vie d'unité sans partage par laquelle, ramenant leur esprit de la distraction des choses multiples, ils le portent vers l'unité divine et vers la perfection du saint amour ».

Dans la pensée des anciens, le nom de moine est générique : il désigne toutes les catégories de fidèles qui ont renoncé au monde pour se vouer à la perfection ; pendant longtemps, être religieux et être moine fut tout un, et les choses sont encore telles en Orient. Mais, avec l'apparition des formes de vie religieuse consacrées plus directement au ministère des âmes, le tenne de moine est devenu spécifique : il n'appartient plus actuellement qu'aux fils de saint Benoît et à ceux de saint Bruno, encore que la coutume se soit établie en France de le donner à ceux de saint François et de saint Dominique ; saint Thomas et saint Bonaventure avaient seulement revendiqué pour leurs frères, dans leur polémique avec l'Université de Paris, la qualité de religieux.

Si nous voulions aujourd'hui tracer la carte de la vie religieuse, établir une classification, nous pourrions répartir assez exactement les religieux en cinq groupes, d'après leur ordre d'apparition historique (je ne dis rien des religieuses, qui sont de physionomie innombrable et de toute couleur):

(1) Cf. Cass., Conlat XVIII, v.

(2) Itinerarium, 1. I, 489 sq.

(3) S. Augustin explique comment les cénobites eux-mêmes, encore que plusieurs numériquement, peuvent cependant être appelés fAÔvoç, puisqu'ils n'ont qu'un cœur et qu'une âme {Enarr. in Ps. cxxxii, 6. P. L., XXXVII, 1732-1733),

(4) Histor., 1. VII, c. XXXIII. P. L., XXXI, 1146. (6) De Eierarchia ecclesiasiica, c. vi.

les moines, les chanoines réguliers, les [rati ou religieux mendiants, les clercs réguliers, les séculiers réunis en congrégation avec ou sans vœux.

A l'époque de saint Benoît, on comptait seulement quatre espèces de moines ; et la division était si manifeste et si constante que N. B. Père n'insiste pas. Saint Jérôme et Cassien (1) avaient signalé, pour l'Egypte, trois espèces de moines. Saint Benoît reproduit en partie leurs paroles | et il mentionne, comme Cassien (2), une quatrième catégorie. Mais, tandis que Cassien y fait entrer les faux anachorètes, transfuges de la vie cénobitique, elle comprend pour saint Benoît (3) l'espèce des moines vagabonds et coureurs, les « gyrovagues ». Cassien et les Pères d'Orient les connaissaient bien (4), mais la triste institution avait pris de tels développements que saint Benoît put lui donner son nom propre : il se trouve chez lui pour la première fois, mais peut-être existait-il déjà dans l'usage.

Les cénobites (ceux qui vivent en commun : xoi'voç, pi'o;) sont cités les premiers, parce que saint Benoît, à la suite de beaucoup de Pè es (5), leur donne ses préférences. Cassien, voyant dans la chrétienté de Jérusalem une vraie famille religieuse, les considérait comme les premiers, même historiquement (6), Puisqu'il sera parlé des cénobites à loisir au cours de cette Règle qui leur est destinée, saint Benoît se borne à signaler en quelques mots leurs traits caractéristiques. Us ont la vie commune ; ils habitent dans un monastère, qui est le cadre de la stabilité. Us militent, c'est-à-dire qu'ils tendent ensemble, dans un effort commun et conver-

(1) Tria sunt in Aegypto gênera numachorum. TJnum, Coenobitae, quod iUi Sauses gentili lirigua vocant, nos in commune viventes possumu-s appellare. Secundum, Anor eJwreiae, qui soli liabitant per déserta... Tertium genus est quod Remoioth dicunt, deterrimum atque neglecium... Ri Uni vel terni, nec multo plures simul habitant, suo arbi' iratu ac ditione viventes (S. Hieron., Epist. XXII, 34 P. L., XXII, 419). Cassien a reproduit ce tableau en le complétant : Tria sunt in Aegypto gênera monachorum, quorum duo suni optima, tertium tepidum atque omnimodis evitandum. Primum est, coenobiotarum, qui seilicet in congregatione pariter consistentes unius senioris judicio gubernantur... Secundum anachoretarum, qui prius in coenobiis institua jamqae in aduali conversaiione perfedi solitudinis elegere sécréta... Tertium reprehensibile Saralaitarum est. — (Anachorefae) in coenobiis primum diutissime commorantes, omnem patientiae ac discretionis regulam diligenter edocti, ... dirissimis daemonum proeliis congressuri pénétrant heremi profunda sécréta. — Émersit post haec illud deterrimum et infidèle monachorum genus... etc., bini vel terni in ceUulis commorantur, twn conlenti abbatis cura atque imperio gubemari... etc... (Conlat. XVIII, iv; Inst., V, xxxvi [cf. aussi Conlat. XVIII, vi] ; Conht. XVIII, vii).

Toutes les anciennes formes de la vie monastique, même les moins recommandables, sont représentées, aujourd'hui encore, sur la « sainte montagne de l'Athos ».

(2) Conlat. XVIII, viii.

(3) Saint Benoît range dans la classe des sarabaïtes ces moines qui vivent seuls, en faisant leur volonté propre : ... aut certe singuli sine pastore.

(4) Cf. D. Besse, les Moines d'Orient, chap. ii.

(5) Par exemple S. Jean Chrysost., In Mattk, Hom. LXXII. P. G., LVIII, 671- 672. — S. Basile, Reg. fus., ru. — S. Jérôme, Epist. CXXV, 9. P. L., XXII, 1077,

(6) Conlat. XVIII, v.

gent, vers un même but, une même victoire : la perfection et la perfection conventuelle. Ils ont une règle : de telle sorte que les conditions foncières de leur vie soient fixées et nullement laissées à l'arbitraire; ce n'est pas d'ailleurs nécessairement une règle écrite, ce peut être un ensemble de coutumes. Vel Abhate : remarquons une fois pour toutes que dans la langue de saint Benoît la disjonctive vel a souvent la valeur de la copulative et : c'est le cas p ésentement. Si précises que soient la règle ou les coutumes, il y a mille choses qu'elles ne déterminent pas ; c'est au pouvoir ^^vant de l'Abbé qu'il appartient d'interpréter la règle et d'en établir le sens. Les cénobites ont à leur tête un Abbé, c'est-à-dire un père : ils constituent donc une famille.

Deinde secundum genus est anachoretarum, id est, eremitarum, horum qui non conversionis fervore novitio, sed monasterii probatione diuturna, didicerunt contra diabolum, multorum solatio jam docti, pugnare ; et bene instructi fraterna ex acie ad singularem pugnam eremi, securi jam sine consolatione alterius, sola manu vel brachio, contra vilia carnis vel cogitationum, Deo auxiliante, sufliciunt pugnare.

La deuxième espèce de moines est celle des anachorètes (ceux qui vivent à l'écart, dans la retraite : àvà, /w?£w) ; saint Benoît ne les distingue pas, comme le fera saint Isidore (1), des ermites ou habitants du désert (ipr^uo:). La vie anachorétique a toujours existé dans l'Église (2), mais elle n'est plus représentée aujourd'hui que sous sa forme mitigée, chez les Chartreux, les Camaldules... ; sans doute y a-t-il encore quelques ermites dans les solitudes et des reclus près de certains monastères. A l'origme du monachisme, les anachorètes furent innombrables, et c'est même par eux que la vie religieuse a commencé, dès le troisième siècle, avec saint Paul de Thèbes, saint Antoine, saint Hilarion, imitateurs d'Élie et de samt Jean -Baptiste. Les lois ecclésiastiques n'avaient pas encore eu le loisir de réglementer l'état religieux : se faisait anachorète qui voulait, avec ou sans maître, sous le costume et le régime de son choix. Et nous savons de quelle façon très simple N. B. Père lui-même devint «mite et fit profession (3),

(1) De ecdesiasticis offidis, 1. II, c. xvi. P. L., LXXXIII, 794-795.

(2) Cf. Vacant-Mangenot, Dictionnaire de Théologie^ art. Anachorète»

(3) S. Greg. m., Dial, 1. II, c. i.

H connaissait donc par son expérience personnelle la vie anachorétique ; il l'avait pratiquée avec une ardeur généreuse. H n'ignorait ni ses charmes, ni les tentations terribles et les illusions extraordinaires auxquelles elle se prête aisément (1). L'homme ne se suffit pas : nms avons besoin d'un appui, et nous le trouvons dans un milieu social intelligent et aimé. H nous faut des exemples, des encouragements, des directions. Mais il n'y a aucune émulation surnaturelle dans la solitude. Nous n'avons point dans la présence, le regard, l'exemple d'autrui ce supplément extérieur de conscience, qui est à la fois si précieux, si sûr et si doux. Nous n'avons point à exercer la charité fraternelle, ce qui est pourtant le plus clair indice que nous ayons de notre charité envers Dieu. Dans la solitude, l'imagination se monte, les sens s'exaspèrent ; et, pour peu que le diable intervienne directement, c'est le désarroi complet, c'est le vice ou le désespoir. Et puis n'est-ce pas la paresse, l'instabilité, la superbe, une misanthropie naturelle, qui poussent telle âme au désert? Il ne suffit pas de fuir les hommes pour échapper à la tyrannie de ses passions, comme le prouvent maintes histoires racontées dans les Vies des Pères, par exemple celle du moine porté à la colère qui, s'étant échappé du monastère pour n'avoir plus l'occasion de se fâcher, la retrouva bientôt dans les indocilités de sa cruche (2). On peut lire les observations de saint Ephrem sur les périls de la vie érémitique et, à une époque postérieure, celles de saint Ives de Chartres (3).

Bien loin de méconnaître la sublimité de la vie anachorétique, N. B. Père l'estime trop parfaite pour être accessible à toutes les âmes, et il élève très haut les conditions préalables à une entrée prudente dans une telle voie. Avec Cassien, saint Nil (4) et d'autres anciens, il requiert d'abord que le candidat ne soit plus dans la jeune ferveur de sa conversion, de sa vie religieuse {conversionis ou conversationis). Les moines sont comme le vin, qui se bonifie en vieillissant. La ferveur et le bouillonnement des débuts sont nécessaires, puisque c'est grâce à cette fermentation que l'âme se défait d'une multitude de petites impuretés qui l'alourdissent. Mais cette forme de ferveur est transitoire ; à mesure que le travail intérieur d'élimination s'accomplit et que les éléments étrangers se précipitent, elle fait place à une ferveur de charité épurée, claire, defaecata. L'ermite futur devra donc faire ses preuves, pendant de longues années, dans un monastère, apprendre la tactique spirituelle et passer maître dans l'art de combattre le diable, avec le

(1) Lire toute la Conférence XIX de Cassien.

(2) Verha Seniorum : Vitae Patrum, III, 98. Rosweyde, p. 516.

(3) S. Ephr., De humilitate, c. lviii sq. (0pp. graec. lat., t. I, p. 316-317). Paraen. XXIII, XXIV, XXXVIII, XLII (t. II, p. 102, 107, 136, 164). — Yvon. Carnot., Epist. CXCII et CCLVI. P. L., CLXII, 198, 260.

(4) Tmdatus ad Eulogium, 32. P. G., LXXIX, 1136. EpisL, 1. III, Ep. LXXII* P. G., LXXIX, 422.

secours, « la consolation » (TrïsaxXriffK;) de tous ses frères. C'est seulement lorsqu'D se sera bien exercé, bien entraîné, dans le rang et la lutte collective, pour le combat singulier du désert, qu'il sera capable d'affronter, sans appui étranger désonnais, ne comptant plus que sur Dieu et sur la vigueur de sa main et de son bras, la lutte contre les vices de la chair et de l'esprit. Enfin la permission de l'Abbé garantira le moine de toute présomption (1).

La carte de la vie religieuse s'est modifiée, mais la nature humaine est demeurée la même, et la tentation de quitter la communauté pour f e faire ermite est de tous les temps. Ce désir peut apparaître dès le noviciat, soit que Dieu appelle réellement une âme dans la solitude, soit que notre égoïsme, affolé par tous les renoncements qu'exige une vie si nouvelle, nous persuade à tort que nous nous sommes trompés, que nous n'avons pas assez de silence, que toutes sortes de contacts ennuyeux déconcertent la liberté de notre prière. La tentation peut naître plus tard et venir d'un tempérament maladif et misanthrope ou d'un mysticisme de mauvais aloi ; sous prétexte que la contemplation pure est l'idéal, et la vie cartusienne reconnue plus parfaite par l'Église, on fatiguera son Abbé jusqu'à ce qu'il ait consenti à un départ qui n'est souvent que le prélude de tristes pérégrinations. Ou bien on cherche à se constituer un peu de vie anachoré tique à l'intérieur du monastère. On se fait une petite vie à part ; on se tient à distance de l'Abbé et des frères. Les conditions de paix et de loisir qu'offre le monastère profitent non plus à Dieu et à la charité, mais au moi. Hélas ! il n'y aura jamais une ombre de vrai bonheur pour ce moine ; il ne rencontrera jamais Dieu ; il mourra prosaïquement, captif de ses aises et de ses manies de vieux garçon, pétrifié et bouffi dans son égoïsme. Retenons bien la recommandation de l'Apôtre : Consideremus invicem in provocationem caritatis et ionorum operum, non deserentes colledionem nostram, sicut consuetudinis est quihusdam, sed consolantes, et tanto magis quanta videritis appropinquantem diem (Hebr., X, 24-25).

Tout en maintenant le principe des vocations extraordinaires, il est permis de considérer la vie cénobitique comme plus naturelle que la vie anachorétique. Non est honum esse hominem solum. Le silence absolu, dit sainte Hildegarde, est « inhumain », c'est-à-dire au-dessus ou au-

(1) Cf. SuLP. Sever., Dial. I, c. xvii. P. L., XX, 196. Les conciles ont dû souvent s'occuper des anachorètes, et celui de Vannes, en particulier, décrétait en 465 : 8ervandum quoque de monachis, ne eis ad solitarias cellulas liceal a congregatione discedere, nisi. jork prohalis post emeritos labores, aut jnopler infirmitaiis necessitatem asperior ab aibalibus régula remittatur. Quod ita demum fiet, ut inlra eadem monasterii septa manentes, tamen sub abbaiis poieslate separaias habere cellutus permitlaniur (Mansi, t. VII, col. 964). L'histoire montre que la vie anachorétique a presque toujours été tempérée de cénobitisme, et que les solitaires d'Orient se groupaient en communautés, ou du moins prenaient des compagnons, acceptaient des disciples, se visitaient de loin enloinj

dessous de rhuraanité (1). Toutes choses ne se font bien qu'en famille : les étoiles elles-mêmes sont groupées en constellations. Rachetés tous ensemble dans le Seigneur, nous nous sanctifions tous ensemble en lui, pour communier tous pleinement à cette société si étroite des Personnes divines : Quod vidimus et audivimus annuntiamus vohis, ut et vos societatem haheatis noMscum, et societas nosira sit cum Pâtre, et cum Filio ejns Jesu Christo (I Joann., i, 3). Notre vie d'éternité sera donc, elle aussi, cénobitique ; et saint Thomas explique comment la société de nos amis deviendra, même alors, un élément de béatitude (2). Il y a sagesse à ne pas concevoir notre vie du temps sur un plan différent de l'éteraelle.

Tertium vero monachorum deterrimum genus est saiabaitarum, qui nulla régula approbati, experientia magistra, sicut aurum fornacis, sed in plumbi natura molliti, adliuc operibus servantes saeculo fidem, mentiri Deo per tonsuram noscuntur. Qui bini aut terni, aut certe singuli sine pastore, non dominicis, sed suis inclusi ovilibus, pro lege eis est desidoriorum voluptas : cum quidquid putaverint vel elegerint, hoc dicunt sanctum, et quod noluerint, hoc putant non licere.

N. B. Père a éliminé la vie anachorétique, parce que la prudence l'interdit à la grande majorité des hommes ; il repousse, pour de tout autres motifs, le régime des sara' aïtes. qui est, dit-il, détestable. Cassien attribue au mot « sarabaïte » une origine égyptienne : Ab eo quod semetipsos a eoenohiorum congre gationibus sequestrarent ae singillatim suas curarent nécessitâtes, Aegyptiae linguae proprieiate sarabaitae nuncupati sunt (3)'; peut-être vient-il plutôt du terme araméen sarai, qui signifie rebelle, réfractaire (4). Pour comprendre comment il a pu se rencontrer, durant plusieurs siècles, des moines comme ceux que décrit maintenant saint Benoît, rappelons-nous que l'Église n'avait pas encore entouré l'accu de l'état religieux d'une série de précautions destinées à éloigner les indignes, les incapables, les instables. On pouvait se borner à prendre soi-même ou à recevoir un habit religieux, à se couper les cheveux ; puis,

(1) Requlae S. Bened. Exphnatio. P. L., CXCVII, 1056.

(2) 8. Th., !• Il-, q. iv, a. 8.

(3) Conlat XVIII, vu.

(4) Cf. Calmet, in h. l. — Gazet, dans sa note sur le passage précité de Cassien*

sans noviciat préalable, sans faire partie d'une communauté régulièrement constituée, pourvu qu'on témoignât, par certains actes extérieurs, avoir renoncé au monde et s'être tourné vers Dieu, on était moine et, selon la langue du temps, « converti ». On était tenu à la chasteté, à un certain degré d e pau\Teté ; mais oii était l'obéissance?

Les sarabaïtes auraient pu dire : « Mais nous reconnaissons théoriquement que l'obéissance est impliquée dans le concept du monachismej nous sommes même tout disposés à obéir ; qu'ajouterait à la perfection de nos dispositions intérieures la prestation matérielle de l'obéissauce? » Saint Benoît prévient et déjoue de tels sophismes. C'est seulement Tobéissance effective et pratique qui montre la réalité des dispositions intérieures ; et l'on n'obéit que si l'on est commandé, si l'on a une règle. Or, les sarabaïtes n'ont aucune règle pour les éprouver, pour les authentiquer vrais religieux : nulla régula approbati. C'est l'expérience qui sert de pierre de touche, qui enseigne au moine et aux autres ce qu'il vaut réellement, experientia magistra (1). Loin d'être cet or véritable qui se soumet volontiers à l'épreuve de la fournaise et qui en sort victorieux, pur de tout alliage, celui qui ne consent pas à passer au creuset d'une règle est convaincu d'avance d'être mou et vil comme le plomb. La vie des sarabaïtes est un mensonge patent. Ils mentent tout à la fois au siècle et à Dieu : au siècle, dont ils ont dépouillé la livrée extérieure et à qui néanmoins leurs œuvres restent fidèles ; à Dieu, qu'ils trahissent tout en professant lui être consacrés. Leur vie est séculière, alors que leur tête est rasée.

Mais encore, s'ils n'ont pas de règle écrite, peut-être ont-ils une règle vivante dans la personne d'un Abbé? Non : ils se réunissent deux ou trois, de telle sorte que nul ne s'arroge une autorité quelconque ; ou même, ce qui est plus commode encore, ils vivent seuls, dans un ermitage. Et ils constituent ainsi un bercail sans pasteur, un bercail qui n'appartient point à un maître, ni au Seigneur, mais qui est bien à eux : non dominicis sed suis inclusi ovilibus. Leur règle, c'est ce qui leur plaît, c'est leur désir, leur caprice du moment. Non qu'ils se proposent formellement d'appartenir à leur seule volonté propre : ils se persuadent peut-être obéir à une règle ; mais ils se créent à eux-mêmes la règle des mœurs. Ce qu'ils ont pensé et résolu, ils l'appellent saint (2), et ce qu'ils ne veulent pas, ils l'estiment illicite.

Nous avons là, et dans des termes d'une énergie singulière, la description d'un état psychologique qui est trop commun et qui constitue le plus redoutable des périls. Si la race des sarabaïtes a disparu historiquement, l'esprit qui l'animait peut toujours renaître. L'homme a la triste

(1) Cette leçon est plus autorisée à tous points de vue que la leçon experientia magistri; elle est empruntée à Cassien, Conlut. XIX, vii.

(2) Réminiscence d'un proverbe romain, cité plusieurs fois par S, Augustin ;

facilité de voir les choses non comme elles sont, mais comme il est, de faire le monde à son image et ressemblance. Dans l'ordre moral et de la volonté, où l'erreur ne se traduit pas, comme dans une expérience de laboratoire, par le châtiment matériel et immédiat d'un insuccès ou d'une explosion, nous arrivons à colorer toutes nos décisions, à canoniser ce que nous faisons, à adorer ce qui nous plaît. C'est l'illusion (1). Grâce à elle, on en vient à motiver les actes les plus injustifiables par des considérations de bon ordre et à ériger en prescriptions de la conscience ce que suggèrent les pires passions. Quel est le révolutionnaire qui se propose simplement de troubler l'ordre social? l'hérétique qui ne se persuade pas servir l'Église? Et quand les moines de Vicovaro essayèrent d'empoisonner saint Benoît, leur bonne foi féroce dut s'appuyer sur de hautes considérations d'intérêt général. Nulle part on n'arrive plus aisément que dans la vie religieuse à se cautériser la conscience et à la retourner bout pour bout ; l'axiome antique se vérifie : Corruptio optimi pessima. Et c'est le résultat de tout un travail de diplomatie intérieure, d'une opération de chimie mentale : « J'ai voué la perfection. Elle m'impose un joug que je n'ai plus le courage de porter : faudra-t-il donc abandonner le monastère? Je suis un ancien maintenant ; cette obéissance menue est bonne pour la période de formation. Après tout, n'y a-t-il pas des accommodements avec la loi, des interprétations légitimes? Ceci encore n'est-il pas la perfection? » Et on convertit doucement la loi en. sa volonté, jusqu'à ce que la fascination du moi occupe tout le champ de la vision intérieure ; l'apostasie complète arrivera à son heure. Sans doute, toute tendance à s'isoler de la communauté, toute culture irrégulière d'une idée personnelle n'aboutit pas à de pareils excès : mais il suffit de savoir de quels précipices est bordé le chemin des sarabaïtes et oii il peut aboutir, pour que la prudence nous fasse un devoir de l'éviter. Si nous pouvions profiter des effroyables expériences d'autrui ! Il n'y a de sécurité que dans la voie de l'obéissance absolue et dans la vie conventuelle régie par un Abbé.

Quartum vero genus estmonachorum, quodnominatur gyrovagum, qui tota vita sua per diversas provincias ternis aut quaternis diebus per diversorum cellas hospitantur, semper vagi et numquam stabiles, et propriis voluptatibus et gulae illecebris servien-

celui-ci rappelle que Tychonius fait dire aux Donatistes : Quod volumus sandum est. Epist. XCIII, 14, 43. P. L., XXXIII, 328, 342. Contra Epist. Parmeniani, 1. II, c. XIII. P. L., XLIII, 73. Contra Cresconium Donatistam, 1. IV, c. xxxvii. P. L., XLIII, 672.

(1) Lire, dans les Conférences spirituelles du P. Faber, celle qui traite des illusions*

tes, et per omnia détériores sarabaitis; de quorum omnium miserrima conversatione melius est silere quam loqui.

H semble qu'il soit difficile de trouver une forme de vie religieuse plus dégradée que celle des sarabaïtes : pourtant, il y avait pis encore. Après tout, les sarabaïtes pouvaient prier et travailler ; leur bercail n'était pas celui du bon Pasteur, mais enfin ils en avaient un, ils avaient un commencement de demeure monastique ; peut-être rencontrait-on çà et là de bonnes âmes parmi eux ; en tout cas, le spectacle de leur inobservance n'était que pour quelques-uns. Mais les gyrovagues étalent au grand jour et en tous lieux leur misère morale, et elle est sans mesure,

Ds ont fait le seul vœu de pauvreté et avec liutention de ne point s'enfermer dans une clôture, mais de s'en aller vivre, de par le monde, aux dépens d'autrui. Toute la vie se passe sur les chemins ; on voit du pays, on cause avec tous. On vient frapper dévotement à la porte des monastères et des ermitages, de telle sorte que le prétexte de la fatigue, le respect qu'inspire l'habit religieux, les soins attentifs que l'on accorde aux hôtes de passage, leur assurent une vie douce et une cuisine appétissante (1). Au bout de trois ou quatre jours, le gyrovague prend congé, la besace bien garnie de provisions. Il a grand soin de ne se fixer nulle part ; il aurait fallu prendre les mœurs de la « celle » qui offrait l'hospitalité. B disparaît au bon moment, et avant d'être rais eu demeure de prendre part au travail commun. C'est le parasite de la vie monastique, un vagabond plutôt qu'un moine (2). On devine le débraillé, la vulgarité, l'immoralité, le caractère redoutable de ces gens-là. Ils déconsidèrent la vie religieuse, et saint Augustin, dann un passage dont s'inspire N. B. Père, les dépeint comme étant suscités dans ce dessein par le diable : ... TammuUos hypocritas suh haiitu monacliorum usquequaqne dir spersU, circumeuntes provincias, nusquam missos, nusquam fixos, nusquam stantes, nusquam sedentes. Alii membra martyruni, si tamen martyrum^ veriditant, etc. (3).

(1) Cf. S. IsiDORi Peltts., Epist., 1. I, Ep. XLI. P. G., LXXVIII, 207.

Au lieu de vohiptalihus, les meilleurs manuscrits ont volunlalihus ; ce qui rappelle ce passage des Verba Seniorum : Oportet nos..., in conf/regatione manentes, non quae ru)stra sunt qiiaerere, neque servire propriae voluntati (Vilae Patrum, V, xiv, 10. Ros- WEYDE, p. 618). Voir aussi YHistoria monachorum de Rufin, c. xxxi. Rosweyde, p. 484.

(2) La Régula Magistri, xx, trace un portrait peu flatté du gyrovague ; lire aussi le chapitre viii des Constitutiones monasticae qui figurent dans les Œuvres de S. Basile. P. G., XXXI, 13G7 sq.

(3) De opère monachorum, c. xxviii. P. L., XL, 575. — Au livre X des Institutions, chap. VI, Cassien décrit le moine paresseux en des termes qui rappellent ceux de saint Augustin.

En résumé, ni recueillement, ni prière, ni travail, ni mortification, ni stabilité, ni obéissance ; et, sur tous ces points, les gyrovagues sont inférieurs aux sarabaïtes : et per omnia détériores sarahaitis. Saint Benoît, à la vue de ce spectacle, demande la permission de n'insister pas (1). {De quorum omnium, c'est-à-dire peut-être des sarabaïtes et des gyrovagues.) Imitons-le, mais à la condition de nous souvenir que les tendances à la gyrovagie peuvent réapparaître toujours. Il est facile d'aimer les sorties, les bons repas, la conversation des séculiers ; de se laisser glisser à prendre peu de soin de sa personne et à doimer à une tenue sordide ou à des bavardages avec les gens du dehors le nom de « la bonne simplicité »

His ergo omissis, ad coenobitarum fortissimiim genus disponendum, adjuvante Domino, veniamus.

Saint Jérôme s'exprimait à peu près dans les mêmes termes : His igip-r quasi quiiusdam pestihm exterminatis, veniamus ad eos qui pi res sunt et in commune habitant, id est quos vocari Coenohitas diximus (2), Laissons donc de côté ces caricatures de la vie monastique ; laissons même, et pour d'autres raisons, la vie érémitique, et commençons avec l'aide du Seigneur à organiser par une règle la race très saine et très forte des cénobites. Des exclusions seules qui font le thème de presque tout ce premier chapitre, se dégagent déjà les grandes lignes de la vie bénédictine : elle sera conventuelle, régie par l'obéissance, vouée à la stabilité.

(1) Ou lit aussi dans Rufin {Hist. mon., c. vu) : JJnde silere de his melius censeo, quam parum digne proloqui (Rosweyde, p. 4G4). Une formule analogue se trouve en Sal- LUSTE {Jugurtiia, xix); D. Butler fait remarquer qu'elle ressemble fort à un proverli8.

(2) Epist. XXII, 35. P. L., XXII, 419.

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