CHAPITRE II
CE QUE DOIT ÊTRE l'ABBÉ
Pour que notre vie soit vraiment cénobitique et conventuelle, et ne consiste pas dans la simple juxtaposition d'hommes réunis sous le même toit, avec la devise de Thélème : « Fais ce que voudras », elle doit être déterminée par une règle ; mais la règle elle-même serait insuffisante et inefficace sans l'intervention d'une autorité vivante. Nulle société n'échappe à cette nécessité d'avoir un maître. Et saint Benoît parle d'abord de l'Abbé, parce qu'il le considère comme la clef de voûte de l'édifice qu'il veut construire, comme le fondement sur lequel tout repose, l'élément qui coordonne les membres divers, la tête et le cœur d'où part tout l'influx vital. C'est la reine qui fait la ruche, et il est d'expérience qu'un monastère ressemble à son Abbé, Montrer ce que doit être celui-ci, c'est donc en même temps dessiner par avance la physionomie de la société monastique. Aucune règle n'avait encore donné une charte des devoirs de l'Abbé aussi complète, et bien qu'il emprunte plus d'une idée à ses devanciers (1), par exemple à saint Basile et à saint Orsiesius, N. B. Père fait dans ce chapitre œuvre tout à fait originale.
QuALis ESSE DEBEAT ABBAS. — Abbds, qul praeessG dignus est monasterio, semper meminisse débet quod dicitur, et nomen majoris factis implere. Christi enim agere vices in monasterio creditur, quando ipsius vocatur praenomine, dicente Apostolo : Accepistis spiritum adoptionis filiorum in quo clamamus : Abba, pater.
Saint Benoît ne consent pas à s'occuper de celui qui serait Abbé pour son plaisir ou pour l'ostentation, mais de celui-là seulement qui est digne d'être à la tête du monastère. 11 en est digne dans la mesure où il prend
(1) Cf. Haeft., 1. III, tract, v.
conscience, par une réflexion assidue, de ce qu'implique le nom qu'il porte et s'efforce de justifier par ses œuvres ce nom de supérieur et de premier. C'est une question de loyauté, d'eurythmie morale : il doit y avoir harmonie entre une chose et son nom, entre l'homme et son titre distinctif, entre une nature et l'activité destinée à la traduire. Dans son seul nom bien compris, l'Abbé trouvera, avec la source, le caractère et l'étendue de son pouvoir, la mesure de sa responsabilité (1).
L'autorité abbatiale a sa source en Dieu ; elle ne vient pas de la communauté, encore que la communauté désigne la personne qui en sera le sujet. Elle vient de Dieu deux fois, comme autorité et comme autorité spirituelle. Toute autorité est divine. Ceux qui, de nos jours, s'attachent à l'ingrate besogne de construire une morale sans obligation ni sanction ne font que reconnaître l'impuissance absolue des hommes à créer une once d'autorité. Il peut y avoir surprise, contrainte, suggestion : il n'y a pas d'autorité. Un homme vaut un homme : ni l'habileté, ni la force, ni même la supériorité intellectuelle ne suffisent à créer un droit réel au pouvoir ; les anarchistes ne l'ignorent pas. Il faut renoncer à l'hypothèse du contrat social, du plébiscite originel ayant pour dessein de déclarer que la société existerait (2). C'était chose bénie lorsque l'autorité civile d'autrefois s'exerçait par des êtres consacrés par l'onction royale et régnant « par la grâce de Dieu ».
Mais ici nous sommes dans l'ordre surnaturel, oiî le pouvoir ne tend à rien moins qu'à régir des âmes et à les sanctifier : il ne peut venir que d'une investiture divine spéciale : Nec quisquam sumit sibi honorem, sed qui vocatur a Deo. Sans doute, selon les termes du droit canonique, l'autorité de l'Abbé est ordinaire ; mais au regard de Dieu pourtant elle n'est que déléguée. L'Abbé est le lieutenant, l'ombre du Seigneur. Il y a lieu de regarder de près cette subrogation divine : c'est à elle qu'est attachée la doctrine du chapitre entier. Le monastère est vraiment pour saint Benoît « la maison de Dieu » (chap. LUI) ; en ce sens d'abord que Notre-Seigneur Jésus-Christ y habite, qu'il en est le centre : la joie de notre vie conventuelle consiste à être groupés tous ensemble autour de lui. Mais il n'y habite pas comme dans un précaire ou une chambre d'hôtel ; il est le seul vrai propriétaire du monastère, avec domaine éminent et domaine utile. Il en est aussi l'Abbé ; et si le Seigneur se présentait visiblement, c'est à lui qu'iraient toute obéissance et tout honneur ; la crosse devrait être mise aussitôt dans sa main (3).
(1) Clericus qui Christi servit Ecclesiae, interpretatur primo wcahvlum suum, et nominis definitione prolata, nitatur esse quod dicitur (S. Hiebon., Epist. LU ad Nepotianum^ 6. P. L., XXII, 631).
(2) Lire Bossuet, Cinquième avertissement sur les lettres du ministre Jurieu, chap. XXXVI et suiv.
(3) Lire dans le Héraut de V Amour divin de S" Gertrude le chap. ii du 1, IV : le Seigneur présidant au chapitre l'office de Prime.
Mais ce serait si doux et si facile d'obéir au Seigneur directement? — Une l'a pas voulu, et pour bien des motifs. D'abord c'eût été déjà la condition de l'éternité. Et puis est-il bien sûr que nous ne lui eus^^ions jamais désobéi? Sa présence visible eût donné à nos fautes un caractère plus grave, plus voisin de la réprobation. Il ne nous a pas même confiés à des argûs : peut-être auraient-ils manqué de condescendance pour nos lenteurs ; ou bien nous nous serions inclinés à raison de la supériorité de leur nature, et Dieu eût couru le risque de n'être pas le motif de notre soumission. Son procédé est toujours le même : il se dit et il parvient à BOUS sous des fé^pèces infimes : par la Création, par l'Incarnation, par l'Eucharistie, par ses prêtres. C'est une miséricorde; le Fils de Dieu, selon l'Apôtre, debuit per omnia fratribus similari, ut misericors fieret...' in €0 enim in quo passus est ipse et tentatus, potens est et eis qui tentantur auxiliari (IIebi;., ii, 17-18). L'Abbé est une créature humaine comme nous, fragile comme nous, plus infirme peut-être que nous. Il a son tempérament et ses habitudes : ne nous arrêtons pas à l'écorce, reconnaissons la réalité de Dieu en lui, croyons que c'est le Christ, comprenons que l'on veut exercer notre foi : Chrisii enim agere vices in monasterio ereditur. S'il est aimable, s'il est grincheux, s'il est vieux, s'il est jeune, a c'est l'Abbé d'aujourd'hui, si c'est l'Abbé d'hier, il n'importe, c'est le Seigneur.
Son nom même est expressif de cette substitution : on l'appelle, comme le Seigneur, Abbé, c'est-à-dire Père. Et à ces chrétiens parfaits que sont les moines, on peut appliquer ce que l'apôtre saint Paul disait à ceux qui étaient régénérés dans le Christ : Accepistis Spiritum adopiionis fliorum in quo damamus : Alba, Pater (Rom., viii, 15). Une difficulté : c'est à la première Personne de la sainte Trinité que s'adresse l'appellation des chrétiens et non à la seconde ; ils disent : Ahha, Pater^ pour imiter le Fils de Dieu parlant à son Père (Marc, xiv, 36). Le texte allégué par saint Benoît prouve-t-il vraiment que l'Abbé porte un des noms du Christ, et que le Christ puisse être appelé Père? On peut répondre que saint Benoit n'entend pas donner à sa citation la valeur d'une démonstration rigoureuse ; il remarque seulement que l'Abbé porte un nom « divin », et le texte sacré qui s'offre spontanément à sa pensée lui paraît justifier cette doctrine. Aussi bien la théologie nous apprend que le titre de Père se peut donner soit à la seule première Personne, lorsqu'elle est envisagée dans sa relation avec la seconde, soit aux trois Personnes réunies loisqu'on les envisage comme essence unique ad intra et comme unique principe d'agir ad extra; chez Dieu, selon l'axiome formulé par le concile de Florence : Omnia snnt unum, uhi non obviât relationis cppjdtio.
Ideoque Abbas nihil extra pracepturrl Domini (quod absit) débet aut docere, aut consliiuere, vel jubere; sed jussioejus vel doctrina, fermentum divinaejustitiae indiscipulorummenlibus conspergatur.
Le pouvoir de l'Abbé est divin ; c'est un pouvoir paternel ; c'est un pouvoir absolu, et il ressemble en cela à la paternité divine plus encore qu'à la patria potestas romaine, familière à saint Benoît ; mais ce n'est point un pouvoir illimité et arbitraire. Nulle autorité ne s'exerce légitimement au delà de ses limites ; et les limites de chaque autorité sont celles qu'a fixées la concession divine. Dieu n'appuie plus, on ne peut plus mettre à son compte, toute décision en faveur de laquelle il n'a point donné délégation, à fortiori celle qui militerait contre lui : Dieu ne saurait être divisé contre Dieu. Or, précisément parce que le pouvoir de l'Abbé vient de Dieu et qu'il participe à la force et à l'étendue de celui de Dieu, l'Abbé ne doit s'en servir que pour les fins et les intérêts de Dieu et selon les procédés de Dieu même. Le Seigneur ne s'est pas dessaisi : même entre les mains de l'Abbé, l'autorité demeure son bien. Le bon sens le dit. C'est là ce qui fait la simplicité, la sécurité et l'ordre parfait de notre vie.
Eien, par conséquent, dans l'enseignement, dans les dispositions générales ou dans les ordres particuliers de l'Abbé ne sera étranger ou contraire à la loi du Seigneur : à Dieu ne plaise, qiwd absit (1) ! car ce serait monstrueux. Mais, bien loin d'abuser du pouvoir pour satisfaire ses passions et jeter dans les âmes de ses disciples le mauvais levain des faux docteurs (Matth., xvi, 6, 11-12), que par sa doctrine et ses commandements l'Abbé répande abondamment en elles le ferment de la divine justice (Matth., xiii, 33) : c'est par lui que le Seigneur veut naître et grandir dans les âmes (2).
La remarque de saint Benoît n'est point une invitation, adressée aux moines, de regarder par-dessus l'épaule de leur Abbé, afin de s'assurer s'il est dispensateur fidèle et s'il gouverne correctement. L'esprit filial,
(1) D. Butler adopte, comme plus autorisée, la leçon : Nihil extra praeceptum Domini quod sit...
(2) N. B. Père s'est souvenu de S Basile rappelant au supérieur qu'il est minister Chrisii et dispensator mysteriorum Dei; timens ne praeler voluntatem Dei, vel praeter quod in satris Scripturis evidenter praecipitur, vel dicat aliquid, vel imperet, et inveniatur tanquam falsus testis Dei, aut sacrilegus, vel introducens aliquid alienum a doctrina Domini, vel certe subrelinquens et praeteriens aliquid eorum quae Deo plaeita sunt. Ad f mires autem esse débet tanquam si nutrix foveat parvulos su<)s, etc. {Reg, contr., xv). Cf. iUd., CLXXXiv.
d'accord avec l'axiome de droit commun, fera toujours, en cas de doute, présumer en faveur du supérieur ; l'attitude contraire tendrait à humilier toute autorité et à énerver toute discipline. Les hommes n'ont pas besoin d'être invités à désobéir. On excepte les cas, bien entendu, où une autorité dévoyée prescrirait des choses peu morales ou notoirement contraires à la Règle. C'est pour prévenir et corriger les abus qu'ont été instituées les visites canoniques. Mais saint Benoît suggère un autre procédé.
Memor sit semper Abbas quia doctrinae suae vel discipulorum obedientiae, utrarumque rerum, in tremendo judicio Dei facienda erit discussio ; sciatque Abbas culpae pastoris incumbere, quidquid in ovibus paterfamilias utilitatis minus potuerit invenire. Tantum iterum liber erit, si inquieto vel inobedienti gregi pastoris fuerit omnis diligentia attributa, et morbidis earum aclibus universa fuerit cura exhibita : pastor earum in judicio Domini absolutus, dicat cum Propheta Domino : Jmtitiam tuam non abscondi in corde meo, veritatem tuam et salutare tuum dixi; ipsi aufem contemnentes spreverunt me. Et tune demum inobedientibus curae suae ovibus poena sit eis praevalens ipsa mors.
H y a, dans le gouvernement des sociétés, un problème qu'on n'est pas encore parvenu à résoudre d'une façon définitive : c'est la conciliation des deux éléments : pouvoir et liberté. On n'y arrive que de loin en loin, et Tacite remarquait, au début de sa Vis d'Agricola, que l'empereur Nerva avait eu cette chance : Quamquam... Nerva desar res olim dissoddbiles miscuerit, principatum ac îibertatem... Les modernes y travaillent sans cesse ; c'est dans ce dessein qu'ils font des constitutions et des actes additionnels, qu'ils les revisent, qu'Us proclament la séparation des pouvoirs, qu'ils s'ingénient à les pondérer, qu'ils morcellent l'autorité afin que les parties se fassent équilibre, qu'ils laissent aux mains de celui qui préside à la chose publique le moins d'initiative possible. Le plus souvent on n'échappe à la dictature d'un seul que pour devenir la proie d'une dictature oligarchique. Et cette liberté individuelle que Ton prétendait rendre inviolable, nous savons bien, nous autres, ce qu'elle devient. H reste acquis que le seul frein vraiment efficace de l'activité
humaine est la conscience, et que c'est dans l'intime de l'homme qu'il faut pénétrer pour la contenir et la diriger.
Saint Benoît a été le plus avisé des constituants. H a établi une autorité ; il a pourvu à la désignation du sujet de cette autorité par le moyen des intéressés eux-mêmes (chap. LXIV) ; il a remis aux mains de l'élu un pouvoir d'une étendue extrême ; et il a simplement rendu ce pouvoir responsable devant le Seigneur. C'est la seule garantie qu'il ait fournie aux moines. Si l'Abbé a la foi et s'il tient à son salut, il n'y a pas pour lui de meilleur a.iguillon et de meilleur frein que celui-là; si l'Abbé est un indigne, tous autres procédés, hormis la déposition, seront inefficaces ; s'il est simplement faible et distrait, N. B. Père lui répète souvent quelle responsabilité il encourt, et il veut qu'il s'en souvienne perpétuellement : memor sit semper... Il semble même que saint Benoît ait moins redouté l'excès que le défaut dans l'exercice de l'autorité.
La matière de la responsabilité de l'Abbé et de son jugement est double : sa propre doctrine et l'observance de ses disciples, utmrumque rerum, souligne saint Benoît (1). Sans doute, les fautes sont personnelles ; néanmoins, l'Abbé répondra de l'obéissance des siens, en ce sens qu'il doit maintenir le joug, et faire sentir discrètement l'influence salutaire de l'autorité. Il ne peut se désintéresser. Il portera au redoutable tribunal de Dieu le fardeau des fautes conventuelles qu'il a connues, qu'il n'a pas voulu corriger. Un courant régulier est établi entre lui et les siens : ses actes à lui vont vers eux comme influence, les leurs remontent vers lui comme à leur principe. Le Père de famille l'a fait pasteur et lui a confié ses brebis : il s'attend à les retrouver toutes, devenues fortes et prospères. Que l'Abbé sache bien qu'on lui imputera à faute tout mécompte, tout détriment survenu au troupeau : quidquid utilitatis minus potuerit invenire.
H n'est qu'une hypothèse (2), fort triste d'ailleurs, où la responsabilité du pasteur sera dégagée : c'est lorsque le détriment ressenti par Dieu ne sera réellement pas le fait de l'Abbé. Son troupeau était turbulent et indocile. H n'a pas laissé pourtant de lui donner tous ses soins et d'appliquer toutes sortes de traitements à ses maladies morales. S'il en est ainsi, l'Abbé sera acquitté et absous au jugement du Seigneur, et il pourra lui dire avec le prophète David (Ps. xxxix, 11), avec Ézéchiel (xx, 27) et Isaïe (i, 2) : « Je n'ai point caché votre justice dans mon cœur ;j'ai annoncé votre vérité et votre salut ; mais eux, ils en ont fait fi et m'ont méprisé. » Qu'alors enfin et pour conclure, les brebis rebelles à ses soins et à son traitement, au lieu de la santé dont elles n'ont pas voulu, obtiennent comme châtiment la mort elle-même ; que la mort l'emporte et qu'elle ait le dernier mot : poena sit eis praevalens ipsa mors (3).
^1) Cfr. S. Orsiesii Doctrina, x, xi.
(2) D. Butler lit : Tantundem iterum erit, ut, st, etCg
(3) Cf. S. Greo. U.,Dial., 1. II, c. m,
Ergo cum aliquis suscipit nomen Abbatis, duplici débet doctrina suis pracesse discipulis; id est, omnia bona et sanctafactis amplius quam verbis ostendere, ut capacibus discipulis mandata Domini verbis proponat; duiis vero corde et simplicioribus, factis suis divina praecepta demonstret. Omnia vero quae discipulis docuerit esse contraria, in suis factis indicet non agenda; ne aliis praedicans, ipse reprobus invenialur. Nequando illi dicat Deus peccanti : Quare tu enarras justitias meas, et assumis testamentum meum per os tmim? Tu vero odisti disciplivam, et projecisti sermones meos post te. VA, Qui in fratris tui oculo festmam vidcbas, in tuo Irabem non vidisti?
L'Abbé n'a donc point reçu de Dieu sa dignité et son nom pour y trouver les satisfactions de la vanité ou de la paresse : il est à la tête des siens, le début du chapitre nous en avertissait déjà, pour leur être utile et les mener à Dieu, prodesse magis qmm pra esse, dii-a N. B. Père au chapitre LXIV. Nous savons aussi que la responsabilité de l'Abbé est engagée doublement : sur sa doctrine et sur l'obéissance de ses disciples. Saint Benoît examine maintenant plus à loisir ces deux points. B donne au mot doctrine sa signification la plus étendue : c'est à la fois l'enseignement proprement dit et le gouvernement des âmes : tout ce qui forme des « disciples », tout le programme de l'Abbé qui est un père et un maître. Dans la suite du chapitre, il seja question successivement et de l'enseignement et du gouvernement de l'Abbé ; N. B, Père terminera en lui rappelant qu'il rendra compte à Dieu de l'obéissance de tous ses moines comme de sa propre fidélité.
Son premier devoir est d'enseigner ; par conséquent il doit étudier, et il doit savoir (1). Les chrétiens et les moines sont fils de lumière. On ne se sanctifie pas mécaniquement, mais par l'épanouissement de l'intelligence surnaturelle. Tout va bien dans un monastère où règne l'amour de la doctrine. Mais encoi*e que chaque religieux puisse s'appliquer à cultiver lui-même sa foi, il reste pourtant que la vie de chacun et l'unité conventuelle ont besoin de la doctrine de l'Abbé. Les livres, par cela même qu'ils parlent à tout le monde, ne s'adressent à personne en parti-
(1) Cf. Mabillon, Traité des études monastiques, P, I, cbap. nii
eulier : il faut la parole vivante d'un maître. Et saint Benoît indique d'un mot la matière de l'enseignement abbatial : omnia hona et sanda, tout ce qui est bon, tout ce qui est saint, tout ce qui est apte à conduire à Dieu ; cela seulement nous intéresse ; on étudie le reste dans d'autres écoles. C'est une science dont le dessein est moral et pratique.
Il s'agit si peu de science humaine ou de spéculation sèche en matière théologique ou scripturaire, que N.B. Père demande à l'Abbé de distribuer sa doctrine en même temps par des paroles et par des actes, et plus encore par l'exemple que par la parole (1). H est d'expérience commune que nous enseignons plus par notre vie que par nos discours, et l'exemple, quel qu'il soit, impressionne d'autant plus profondément qu'il tombe de plus haut. Aussi le motif pour lequel N. B. Père réclame cette double forme de doctrine, est-il précisément de rendre la vérité accessible à toutes les âmes dont se compose ordinairement une communauté, y compris celles que l'enseignement didactique tout seul ne parviendrait pas à atteindre efficacement.
n est des âmes ouvertes, capaces, chez qui l'intelligence est absolument droite, confiante, d'accord par avance avec la doctrine, chez qui la volonté est résolue, active, tellement conjuguée avec l'intelligence qu'elle va spontanément dans le sens de la lumière. A ces trempes fines, élevées et fortes, il suffit de proposer le bien, de dire la pensée de Dieu, pour qu'elles s'y rangent d'elles-mêmes avec aisance et avec joie. Elles réalisent un peu l'homme idéal de Platon, chez qiu le A-oyo? est souverain, la lumière toujours efficace, la vérité toujours décisive, qui ne fait le mal que malgré lui et par ignorance; elles rappellent plutôt encore le type angélique. Et, sans vouloir faire un ange de chacun de nous, il est clair pourtant que dans une communauté d'aujourd'hui ces âmes accueillantes sont le plus grand nombre, parce que nous bénéficions d'un long passé de christianisme, de l'éducation, des conditions de la vie sacerdotale. Mais, au temps de N. B. Père, on rencontrait des trempes frustes et des esprits bornés, duri corde et simpliciores. Pour ceux-là, s'il en est encore, la dignité de vie et la régularité de l'Abbé, le contact assidu de sa piété vaudront toutes les exhortations. Même il est nécessaire d'ajouter que l'Abbé agit sur sa communauté non seulement par sa doctrine parlée et par ses exemples, mais encore par ses tendances, par son esprit, par le motif profond de son action. C'est une sorte d'aimantation secrète, un entraînement auquel les âmes ne résistent pas ; et c'est ainsi que peu à peu un monastère prend la physionomie de son Abbé. Saint Benoît ne dit rien explicitement du devoir de la résidence ; mais il est
(1) La recommandation est fréquente chez les anciens ; cf. S. Basil.. Reg. fus., XLiii. — S. Nil., Epist, l III, Ep. CCCXXXII. P. G., LXXIX, 642. — Cass., Conlat. XI, IV.
bien évident que l'Abbé ne saurait enseigner et édifier s'il est sans cesse à courir les chemins.
La question de savoir si le législateur est soumis à sa propre loi ne se pose pas ici ; l'Abbé n'est pas législateur, il est le gardien de la Règle, et envers elle il est deux fois redevable : pour l'observer en tant que moine, pour la faire observer en tant qu'Abbé. Quelle autorité aura son enseignement le jour où sa parole sera d'un côté et ses actes de l'autre? Il n'y a pas seulement, dans cette contradiction flagrante, détriment et danger pour les religieux : saint Benoît ajoute qu'il y a pour lui un grave péril. Alors qu'il prêche aux autres le salut, ne va-t-il pas, lui-même, mériter la réprobation (I Cor., ix, 27)? Dieu soulignera, en prononçant la sentence, tout ce qu'il y a d'odieux dans l'écart voulu entre les sévérités du moraliste et le relâchement scandaleux de sa propre conduite (Ps. xlix, 16-17 ; Matth., vu, 3).
Non ab eo persona in monasterio discernatur. Non unus plus ametur quam alius, nisi quem in bonis actibus aut obedientia invenerit meliorem. Non convertonti ex servitio praeponatur ingenuus, nisi alla rationabilis causa exsistat. Quod si ita, justifia dictante, Abbati visum fuerit, et de cujuslibet ordine id faciat; sin alias, propria teneant loca ; quia sive servus, sive liber, omnes in Christo unum sumus, et sub uno Domino aequalem servitutis militiam bajulamus : Quia non est personarum aœeptio apud Deum. Solummodo in hac parte apud ipsum discernimur, si meliores aliis in operibus bonis et humiies inveniamur. Ergo aequalis sit omnibus ab eo caritas ; una praebeatur omnibus, secundum mérita, disciplina.
Saint Benoît envisage maintenant le gouvernement abbatial : il établit, dans ce paragraphe, comment il doit être équitable ; il montrera, dans le suivant, comment il doit être mesuré et discret. Que l'Abbé ne fasse point acception de personnes : c'est le principe général. L'acception de personnes consiste à regarder, dans les œuvres de la justice distributive, non aux titres, aux droits, aux éléments de la cause, mais à la personne elle-même. L'Écriture met souvent l'homme en garde contre cette tendance au favoritisme et à des préférences injustifiées (1); et saint Benoît n'a eu qu'à développer une pensée familière aux anciens
(1) Lev., XIX, 16 ; Prov., xxiv, 23 ; Jac, ii, 1 sq. — Cf. S. Th., Il* II", q. Lxra,
législateurs monastiques (1). Ici encore, le pouvoir de l'Abbé doit se calquer sur celui de Dieu, car « il n'y a point chez Dieu acception de personnes » (Rom., ii, 11 ; Col., ht, 25) (2). Il faut noter toutefois que la ressemblance n'est pas complète. Dieu donne à chaque être sa nature, et il demeure pleinement libre dans la mesure des perfections surajoutées à cette nature : il donne à son gré ; et cette souveraineté est plus manifeste encore dans l'ordre surnaturel. Hormis contrat et promesse, Dieu est affranchi, quand il donne, de tous titres et de tous considérants. Mais il n'en va pas de même de l'Abbé, qui ne pose point comme Dieu dans la personne préférée ce qui justifie la préférence, et ne peut que reconnaître les titres réels à une distinction.
L'équité de l'Abbé portera sur deux points : la préférence intérieure et privée, la préférence extérieure et publique, celle qui se traduit dans l'ordonnance hiérarchique du monastère ou la désignation aux offices. Les motifs tirés de la sympathie naturelle, de la parenté, de la communauté d'origine, sont des titres insuffisants à une distmction quelconque. De même il ne suffit pas du tout qu'un homme soit de relations agréables, bien élevé, de noble extraction, qu'il ait occupé autrefois une haute Bituation, pour être par cela même appelé à une grande charge ; et l'âge ne suffit pas non plus. Ici, la responsabilité de l'Abbé est plus gravement engagée que lorsqu'il s'agit de préférences strictement personnelles. Afin d'être complet, ajoutons que l'Abbé ne doit jamais laisser s'établir à côté de lui, dans une personne ou dans un groupe, un pouvoir étranger qu'il subisse ou avec lequel il lui soit nécessaire de compter. Le péril peut exister si l'Abbé est de caractère impressionnable, un peu faible, ou s'il se fait vieux. Grâce à l'abdication partielle du pouvoir, un certain sentiment vague d'insécurité et de trouble se glisse çà et là dans les esprits. D'instinct, nous aimons mieux obéir à un homme qu'à plusieurs. L'Abbé est responsable, lui tout seul ; c'est à lui, et non aux influences éventuelles, que se sont confiés ses enfants. Il doit avoir sa pensée, il doit savoir ce qu'il veut, y marcher avec douceur, sans se laisser détourner ni par sympathie et sotte tendresse, ni par pusillanimité, ni par fatigue.
Le motif élevé pour lequel tous ont le même droit radical à l'affection de l'Abbé est emprunté par N. B. Père à saint Paul (I Cor., xii, 13 ; Gal., m, 28). Hier encore avant le baptême et dans la vie séculière, il y avait un Juif et un gentil, un Grec et un Barbare, un homme libre et un esclave, un homme et une femme ; mais, depuis que nous avons été portés par le baptême et par la foi en Notre-Seigneur Jésus-Christ, toutes ces distinctions s'évanouissent ; et malgré la diversité de nos conditions individuelles, malgré la pluralité de nos natures, nous sommes tous
(1) Par exemple : Reg. I SS. Patrum, xvi ; Reg. Orientalis, i ; surtout la Lettre de S. CÉSAiRE, ad Oratoriam Abiatissam (IIolstenius, op. cit., P. III, p. 31-32),
(2) Cf. Deut., X, 17 ; Job, xxxiv, 19.
BE en Nôtre-Seigneur Jésus-Christ. C'est partout la même filiation divine, c'est le même sang qui circule dans toutes les veines, c'est le même nom, le même Esprit, la même nourriture, la même vie. Et ce nivellement s'est accompli non par la diminution d'aucun, mais par l'élévation de tous à la taille du Seigneur : in mensuram aetaUs ple7Ùtudinis Chrisii (Eph., iv, 13). C'est partout même liberté et même noblesse; c'est partout aussi la même servitude glorieuse qui vaut tous les royaumes (I Cor., vn, 22). Dans la société naturelle, les distinctions de caste subfiistent encore ; mais elles disparaissent dans la société toute surnaturelle qu'est la iamille monastique. Nous ne sommes tous que des soldats accomplissant le même service sous l'étendard d'un même Seigneur, Ii'Abfoé ne doit voir les siens que comme Dieu les voit.
Et c'est toujours le même principe qui permettra à l'Abbé de ne pa» prendre à la lettre et matériellement le précepte : Non ah eo persona in monasterio éiscematur. On ne lui demande pas de faire passer sur tous «n niveau ris:oureuK. de viser à l'égalité mathématique, de distribuer les charges au hasard. Dans le monde nouvea\i où tous sont égaux et un. Dieu lui-même use de discernement et de distinction : sa te:;dre fb v» v€a"s ceux qui ressemblent davantage à son Fils, qui sont plus profondément entés en lui ; ses confiances ne sont pas les mêmes pour tous, car il y a des fonctions multiples à rempUr dans le grand corps de l'Église, et elles exigent des aptitudes variées. L'Abbé pourra donc témoigner pluB d'affection à celui qu'il croira meilleur, c'est-à-dire, précise saint Boioît, à celui qui sera plus obéissant, plus humble, plus riche en bonnes œuvres. La raison de l'affection, c'«st la beauté : là où il y a beauté plus grande, il y a titre à plus d'affection. Encore fant-il que l'Abbé se garantisse de l'illusion. Mais ceci ne regarde que sa conscience. Il donnera de même les charges à son gré, mids à condition de veiller à ce qu'il y ait adaptation, proportion réelle entre \m oifice et son titulaire. Une cause raisonnable, le mérite, la justice, pourront lui permettre de faire quelques €xceptianB à la loi de l'ordre hiérarchique telle que la définira le chapitre LXIIL, à la règle qui veut que chacun occupe la place correspondant à son entrée en religion. L'homme libre ou de sang noble, ingenuus, n^'aura point, en tant que tel, le pas sur celui qui vient du servage ; mais d'autres motifs pourront le désigner au choix de l'Abbé : sa noblesse d'hier ne saurait être un déshonneur. La roture non plus n'en est pas un ; et quel qu'ait été le rang social d'un moine, celui-oi pourra devenir d'objet d'une distinction justifiée : et de cujusUbet ordine id jaciat. Mais le piincipe général subsiste : même affection pour tous, même ligne d« conduite à l'égard de tous, en tenant compte d'ailleurs du mérite de chacun {disciplina a, dans la Règle, des significations diverses) (1).
(1) Ce paragraphe de N.B. Père nous rappelle un passage de S. Jérôme : .A?aja<
In doctrina namque sua Abbas apostolicam débet illam semper formam servare, in qua dicitur : Argue, obsecra, increpa. là est, miscens temporibus tempora, terroribus blandimenta, dirum magistri, pium patris ostendat afFectum : id est, indisciplinatos et inquietos débet durius arguere; obedientes autem, et mites et patientes, ut melius proficiant, obsecrare; négligentes autem et contemnentes, ut increpet et corripiat, admonemus. Neque dissimulet peccata delinquentium, sed mox ut coeperint oriri, radicitus ea, ut praevalet, amputet, memor periculi Heli sacerdotis de Silo.
Le gouvernement de l'Abbé doit être équitable : mais il ne le sera qu'à la condition d'être judicieux. On pourrait fort mal entendre la recommandation d'équité. Il en est qui ont condensé leurs expériences, souvent d'ailleurs superficielles et réduites, en quelques principes pratiques, en formules simples et d'une application facile. Pour résoudre tous les cas concrets qui se présentent, ils appliquent la formule, brutalement. La méthode est unique et invariable. Elle laisse la conscience en repos, parfois même lorsque la mesure devient meurtrière. Nous sommes tous, plus ou moins, prisonniers de notre personnalité : c'est à travers nous que nous voyons tous les autres ; nous nous persuadons que les procédés qui nous ont réussi doivent servir à tous. On ne peut cependant pas traiter l'être vivant comme une abstraction ; les hommes ne sont pas non plus une matière à expériences ; chacun d'eux est un petit monde. Au lieu de le faire entrer d'emblée dans notre système, de l'emprisonner dans notre moule mental, il vaudrait mieux lier connaissance avec lui, voir ce qu'il a dans le cœur, comment il pense, comment il veut, comment il souffre. La vraie méthode, ici, est peut-être de n'en avoir pas. Puisque l'Abbé est dépositaire du pouvoir de Dieu, il doit imiter cette discrétion et cette souplesse de la Providence qui dispose tout avec autant de douceur
religio nosira personas accipere nec œndiiiones hormvMm, sed animas inspieU singuh' rum. Servum et nobilem de moriius pronuntiat. Sola apud Deum libertas est, non servira peccaiis. Summa apud Deum est nobilitas, clarum esse viriuiibus... Frustra sihi aliquis de nobiliiate generis applaudit, cum universi paris honoris et ejusdem apud Deum pretH sint, qui uno Christi sanguine sunt redempti; nec inlerest qua quis conditione natus sU^ cum omnes in Christo aequaliter renascamur. Nam et si obhviscimur quia ex uno omnes generati sumus, saltem id semper meminisse debemus quia per unum ormes regeneramuf {Epist. CXLVIII ad Celantiam, 21. P. L., XXII, 1214),
82 COMMENTAIRE SUR LA RÈGLE DE SAINT BliNOIT
que de force, et qui, selon la parole de la théologie, s'adapte merveilleusement à la condition de nos natures individuelles : Unicuique providet Deus secundiim modum suae naturae.
In doctrina sua : c'est, en général, l'enseignement pratique, la direction et le gouvernement des âmes ; mais saint Benoît a surtout en vue le devoir de la correction. H se réfère aux conseils que l'Apôtre donnait à Timothée : Praedica verhum; imta opportune, importune; argue, ohsecra, increpa in omni patientia et doctrina (II Tim., iv, 2). Reprenez, conjurez, réprimez : ce sont trois attitudes diverses, nécessitées par la diversité même des caractères auxquels s'adresse la correction (1), et appropriées aux trois catégories d'esprits que N. B. Père énumérera, quelques lignes plus loin : pour la première on reprend, pour la seconde on exhorte, pour la troisième on réprime et on punit. Mais, avant d'en venir au détail de ces attitudes, saint Benoît rappelle à l'Abbé la variété et la complexité de son rôle. Miscens temporibus tempora : l'expression est difficilement traduisible ; elle indique que l'Abbé doit mesurer son action aux circonstances de temps, de lieu, de personne, se conduire selon les conjonctures, se rappeler qu'il y a un temps pour toutes choses (Eccl., m), user tantôt de sévérité et tantôt de douceur, calquer en un mot ses dispositions sur les dispositions variables de chacun. Les paroles qui suivent expliquent bien la pensée de saint Benoît : l'Abbé mêlera les caresses aux menaces, il montrera tantôt les sentiments de sévérité du maître et tantôt ceux plus affectueux du père (2).
C'est afin d'aider l'Abbé dans le discernement des asprits que N. B. Père les répartit en trois classes. Indisciplinatos et inquietos (3) : des esprits indisciplinés et inquiets, non qu'ils soient formellement rebelles à la discipline, mais parce qu'ils sont, comme les enfants, mobiles et remuants. Us promettent et ne tiennent pas ; c'est à recommencer toujours. L'intelligence chez eux est insuffisamment développée, et ils n'obéissent qu'aux impulsions sensibles ; l'intelligence d'autrui viendra à leur secours ; et on prendra par leur sensibilité ceux qui ne sont abordables que par là. De telles natures doivent sentir le joug, et elles seront d'autant moins tentées do révolte qu'elles expérimenteront davantage la force de la discipline. Avec elles il faut parler haut et clair, et parfois ne pas se contenter d'exhortations, comme il sera dit bientôt.
La tâche est plus aimable avec « les obéissants, les doux, les patients » ; et, grâce à Dieu, ce sont les plus nombreux. Il n'est besoin que de les solliciter paternellement, de les encourager au bien et au mieux. C'est le
(1) ... Dicente Apostoh : Argue, ohsecra, increpa,cum omni patientia et doctrina.. ^ Decernendum est àb illo qui praeest, qualiter drca singulos debeat pietatis affeetum monstrare, et qualiter tenere deleat disciplinam {Reg. I SS. Patrum, v).
(2) Cf. S. Basil., Reg. fus., xliii ; Reg. contr., xxiii.
(3) Deux mots de S. Basile {Reg. contr., xcviii) : Tanquam inquietus et indi- $ciplinatus confundaiur.
caractère propre des vrais moines d'avoir l'oreille fine, de comprendre à demi-mot et de se ranger à une simple indication, épargnant ainsi à l'Abbé le désagrément d'une mercuriale.
Elle est pourtant indispensable, dit saint Benoît, lorsqu'il s'agit des négligents de parti pris et des méprisants résolus et systématiques. Ces gens-là sont dangereux, parce qu'ils exercent toujours une influence néfaste, non pas sur les moines qui tiennent fermement à Dieu, mais sur les trempes un peu oscillantes, distraites, de formation inférieure ; ils sont pour tous d'ailleurs un agacement et une gêne. Négligentes et contemnentes : leur vie d'hier s'est dépensée dans une longue inobservance, et leur vie d'aujourd'hui y demeure fixée ; essayez de vous attaquer à cette seconde nature, vous serez surpris de rencontrer une énergie sauvage, là où vous croyiez que le fond du caractère était la mollesse. Es dépensent, à défendre leur relâchement contre les efforts de l'Abbé et contre la visible réprobation des frères, plus de vigueur qu'il n'en faudrait pour se mettre résolument à la Règle. Ou bien ils cèdent à une disposition aigre et mécontente, à l'esprit de contradiction ; il leur est tombé dans l'âme une goutte de fiel de trop. Il est des esprits ainsi construits qu'ils sont toujours amoureux de la solution qui n'a pas prévalu : c'est très beau, je le veux bien, de se faire le paladin de tout ce qui ne réussit pas, c'est parfois bien encombrant aussi. Ailleurs, c'est la conviction profonde que l'on est incompris ; personne dans la communauté ne rend suffisante justice à notre valeur et à nos services. Sans doute le penchant secret de tout le monde est de s'estimer beaucoup, mais il est des natures qui s'estiment uniquement. Leur vie se dépense à discuter. Elles ont une opinion faite sur chaque chose et naïvement se persuadent avoir raison toujours, à propos de tout et contre tous. Jamais l'idée ne leur est venue que l'adversaire pouvait avoir un peu raison, lui aussi, et que leur infaillibilité personnelle pouvait se trouver légèrement en défaut. A cette barre de leur esprit c'est la communauté entière qui comparaît : ils l'enveloppent d'un jugement hautain et sommaire, quelquefois d'un qualificatif injurieux. Notez que ce sont le plus souvent ceux qui, dans le monde, eussent é é incapables de se gouverner sagement, leur judiciaire étant régulièrement absente et leur tempérament les portant à toutes les maladresses. Ils ont été accueillis avec bonté, avec pitié ; ils arrivaient meurtris et malades : ou a fait déborder pour eux la mesure de l'indulgence. Et soudain les voilà investis de la compétence et de l'habileté qui leur manquaient : ils critiquent, ils prononcent, ils réforment ! Saint Benoît avertit l'Abbé de les aborder avec résolution et de les réprimer avec force.
N. B. Père ne s'est pas dissimulé d'ailleurs le côté pénible d'une telle mission. C'est toujours chose embarrassante que d'aborder de front les inobservants, de les saisir à la gorge et de leur dire comme Nathan à David : Tu es ille vir. Il est si bon de ne pas se créer d'affaires et de vivre
tranquille ! Et puis on se dit : Mais cela ne servira à rien. J'en ai parlé déjà. C'est un rôle de Cassandre que d'en reparler encore. J'aurai une scène, des larmes, huit jours de mauvaise humeur obstinée, une fermentation violente de pensées révolutionnaires, peut-être le désir de rompre avec une vie devenue intolérable. Alors s'établit cette redoutable situai tion : d'un côté, la timidité et la résen^e ; de l'autre, une attitude de défense^ de défiance, et la disposition « de l'aspic, qui est sourd et qui se bouche les oreilles de peur d'entendre ». Il n'y a pas pour une âme de pire malheur que celui d'avoir forcé la vérité à se taire, d'avoh' pour ainsi dire découragé Dieu, qui désormais garde un eSrayant silence et ne s'irrite même plus.
Les prétextes ne manqueront pas à l'Abbé pour justifier son mutisme. La théologie morale n'admet-elle pas qu'il est des circonstances où mieux vaut refuser la lumière, parce que le seul résultat de l'avertissement serait de convertir un péché matériel en péché formel? Saios doute ; mais la même théologie reconnaît que ce droit à la réticence n'existe plus, toutes les fois qu'il y aurait pour la communauté détrunent, scandale ou déshonneur. L'Abbé ne peut pas fermer systématiquement les yeux : neque dissimulet peccita delinquentium (1) ; il est tenu de parler et de faire son devoir, alors même que les autres ne feraient pas le leur. Une parole qui est accompagnée de la grâce et trempée de charité produit toujours son œuvre. Même, saint Benoît demande que l'Abbé ne temporise pas, qu'il n'attende pas d'être absolument contraint par l'urgence du péril : dès que les mauvaises habitudes commencent à poindre, il doit les retrancher vigoureusement et jusqu'à la racine : radicUus amputet (2). C'est la vraie miséricorde (3), Ut praevalet est traduit diversement : tantôt « ce qui vaut mieux », ou bien « autant qu'il est en son pouvoir » ; plutôt « puisqu'il a l'autorité, qu'il l'a reçue pour cela ».
Afin de déterminer l'Abbé, N. B. Père l'invite à se souvenir de l'histoire tragique d'Héli (I Reg., ii-iv). Le grand prêtre n'avait point ménagé les avertissements à ses fils dépravés ; mais il avait le pouvoir, et le Seigneur exigeait de lui non seulement la réprhnande, mais l'amputation réelle et l'exécution. On sait les conséquences de sa faiblesse : une sanglante défaite d'Israël, la mort des coupables, sa mort à lui, la profanation de l'arche sainte tombant aux mains des ennemis, l'ignominie de la race. Les fautes tolérées doivent être expiées tout comme les autres, mais c'est la famille entière qui expie. Si voilée que soit la menace, la responsabilité de l'Abbé est cependant nettement saisie. Les maisons monastiques meurent rarement de faim ; elles meurent de blessures non soignées, de blessures où l'on ne verse ni le vin qui fortifie, ni l'huile qui
(1) Dissimulas peccata hominum (Sap., xi, 24).
(2) ... RadicUus amputavit (Cass., Conlat. XVI, vi),
(3) Cf. S, Basil., Beg. fus., xxiv, xxv ; Keg. coiUr., xvii, xxn^
CE QUE DOIT ÊTRE L'ABBÉ Sffi
adoucit, de blessures qui s'étendent et se gangrènent. Et s'il reste quelque; chose de ces maisons, ce n'est qu'un rejeton misérable et chétif, dont le Seigneur ne consentira plus à se servir (1).
Et honestiores quidem atque întelligibiles anîmos prima vel secunda admonitione verbis corripiat; improbos autem et duros ac superbos vel inobedientes, verberum vel corporis castigatione in ipso initio^ peccati coerceat, sciens scriptum : Stultus verbis non corrigitur. Et iterum : Percute filium tuum virga, et liber abis animam ejus a morte.
L'Abbé se résignera donc à corriger. Encore faut-il qu'il \e fasse avec sagesse, sans se laisser emporter pas* son tempérament ou par son zèle ; Baint Benoît le lui répète, en précisant quelle doit être la nature de cette correction, dont il n'a parlé encore que d'une manière trop générale. Il ne se souvient plus que de deux groupes d'esprits, mais qui coïncident avec les trois précédents. On n'en viendra pas tout de suite aux sévérités avec les natures fines et capables d'intelligence : la réprimande verbale suffira, une première et une seconde fois. Mais ceux qui sont de- trempe servile, durs de cœur ou violents, superbes et réfractaires, c'est par les verges ou tout autre châtiment corporel qu'il faut les dompter, et dès que commence à se révéler l'habitude mauvaise.
N. B. Père fournit aussitôt la raison de ces répressions vigoureuses : « Celui qui manque d'intelligence ne peut être corrigé par des paroles. » C'est un souvenir des Proverbes (xviii, 2; xix, 19). L'Écriture sainte considère que l'enfant a droit à la correction : il' faut la lui assurer, comme on lui assure la nourriture ; après tout, il n'en mourra pas : il vivra au contraire de la vraie vie : Noli suUrahere a puero Msciplinam; si emm percusseris eum virga», non morietur. Tu virga percuiics euni et animam ejus de inferno liherahis (Prov., xxui, 13-14). Qui pareil virgae odit filium suum {lUd., xiii, 24). Dans le De institutïone oratoria, Quintilien, le précepteur des petits-neveux de Domitien, voulait que l'enfant fût accoutumé à la vertu avant même de savoir ce que c'est. Il faut créer en lui des couples mentaux : le bien a d'abord été pour nous ce qui se traduisait en caresses et en friandises, le mal ce qui entraînait le
(1) Ce que saint Benoît dit ici de la correction a fourni la matière du troisième livre de la Régula Pùsioralis de S. Gkégoire le Grand; tout l'ouvrage d'ailleurs n'est qjie le commeaitaire élargi de ce chapitre ii.
pain sec, le fouet ou la retenue. Ne rougissons pas de ces humbles origines de notre être moral. H n'est pas impossible que l'abaissement universel des caractères tienne à une certaine absence de virilité dans la répression. Lorsque l'enfant n'a pas sept ans, pourquoi le punir : il est si jeune ! Quand il en a huit, pourquoi le punir : il est si grand ! De la sorte, il est toujours trop tôt ou trop tard pour apprendre à l'enfant ce qu'est le devoir et queUe est la part de mortification qui entre nécessairement dans le concept de la vie chrétienne ; on fait ainsi des tyrans et des petits monstres. Depuis saint Benoît, les caractères et les coutumes ont changé. Il y a sans doute dans les monastères d'aujourd'hui moins d'enfants et de barbares que de son temps} et en tout cas l'usage des verges et de la prison, très en honneur pendant de longs siècles monastiques, a disparu de nos mœurs. On rencontre pourtant encore des enfants gâtés, des violents et des rebelles, pour lesquels certains châtiments corporels seraient souverainement bienfaisants.
L'Abbé se souviendra néanmoins de la formule du chapitre LXIV : Pnidenter et cum caritate ea amputet, prout vident cuique expedire. Les âmes ont plutôt besoin d'être portées que poussées. Le monastère n'est pas une fournaise, dont l'Abbé, comme un cyclope, attise le feu. La réforme des passions et le développement de la vie surnaturelle ne s'obtiennent pas par mie série de procédés violents et rapides. Il y a chez les âmes — et chez Dieu — des lenteurs que doit respecter l'Abbé.
Meminisse débet semper Abbas quod est, meminisse quod dicitur, et scire quia cui plus committitur, plus ab eo exigitur; sciatque quam diflicilem et arduam rem suscepit, regere animas, et multorum servira moribus. Etalium quidem blandimentis, alium vero increpationibus, alium suasionibus, et secundum uniuscujusque qualitatem vel intelligentiam ita se omnibus conformet et aptet, ut non solum detrimenta gregis sibi commissi non patiatur, verum etiam in augmentatione boni gregis gaudeat.
H est dit de Moïse, au livre des Nombres, qu'il était le plus doux de la terre; et pourtant, à certaines heures, il est visible que la mesure débordait. Mais il avait le sens très élevé et très surnaturel de ne manquer de patience que devant le Seigneur. Cela lui arriva aux Sepulera concupiscentiae, lorsque le peuple, fatigué de la manne, se mit à se lamenter et
à larmoyer, au souvenir des bons poissons qu'on mangeait en Egypte. Le Seigneur s'irrita, et à Moïse aussi la chose parut intolérable. Et il dit au Seigneur : Cur imposuisti pondus universi populi hujus super me? Numguid ego concepi omnem hanc multitudinem, vel genui eam, ut dicas mihi : porta eos in sinu tuo, sicut portare solet nutrix infantulum...? Non possum solus sustinere omnem hune populum, guia gravis est mihi. Sin aliter tihi videtur, ohsecro ut interficias me (Num., xi). On dirait que saint Benoît a pressenti qu'un mouvement de secrète protestation pouvait aussi s'élever dans le cœur de l'Abbé, à la vue du programme vraiment surhumain qui vient de lui être si complaisamment détaillé. Et il semble qu'à cet endroit la Règle aurait pu glisser, selon sa coutume, une parole d'encouragement, atténuer et calmer par une formule rassurante les soucis de l'Abbé : mais saint Benoît est sans ménagement pour lui, et toute la finale du chapitre n'a d'autre intention que de le maintenir de force dans l'austère contemplation de son devoir.
En effet, dit saint Benoît, votre charge est lourde. Rappelez-vous sans cesse ce que vous êtes, rappelez-vous le nom qu'on vous donne : vous êtçs Abbé, et on vous appelle Père. Vous n'êtes pas un prince, ni un grand seigneur, ni un administrateur civil : vous êtes Père. Toute cette famille est vôtre. Dieu vous l'a confiée, comme un dépôt cher à son cœur, et devant lui les âmes ont une valeiu: infinie. Celui qui est le maître de notre vie l'emploie à son gré : vers les uns vont ses tendresses, vers les autres ses confiances ; il y a la vocation de Jean, si douce et si simple 5 il y a la vocation de Pierre ; nous ne choisissons pas. Que l'Abbé se souvienne aussi du jugement de Dieu : ses confiances sont des comptabilités. Dieu ne donne pas aux hommes pour qu'ils se fassent un jouet de ses cadeaux ; l'autorité, l'infiuence, la richesse sont des talents confiés, et dont il nous réclamera l'intérêt en termes rigoureux et juridiques : on vous a confié davantage, on exigera de vous davantage (Luc, xii, 48) (1).
Et que l'Abbé sache combien est difficile et ardue la charge qu'il a reçue de gouverner les âmes et de se faire le serviteur de tous en se pliant aux mœurs de chacun. Souvent même les hommes ne semblent guère soucieux d'alléger son fardeau ; dans un monastère, toutes les passions immortifiées et devenues ainsi causes de souffrance se déchargent comme naturellement sur l'Abbé. Mais saint Benoît ne songe point à ce surcroît irrégulier ajouté à sa tâche : selon lui, elle est délicate d'abord parce qu'elle concenie des âmes. Dans un être matériel, les réactions sont connues d'avance et elles échappent au caprice; mais une nature spirituelle n'agit point mécaniquement ; il faut lumière et patience pour la bien connaître et pour composer avec elle. Si encore toutes les âmes
(1) Saint Benoît a pu s'inspirer ici immédiatement de la Dodrina S. Orsiesii, xv (voir la note de D. Butler); ou de S. Jérôme, Epist. XIV, 9. P. L., XXII, 353; ou de S. Augustin, Quaestionee in Heptat., 1. III, xxxi. P. L., XXXIV, 689-690.
86 ressemblaient ! Mais des causes multiples et d'ordre sensible concourent à faire de chacune d'elles quelque chose de très personnel : l'hérédité, une première pulsation vitale donnée par l'âme au corps qui commence avec elle et déterminant en quelque sorte toute l'allure de notre vie, l'appajrtesaiice subie ou voulue aux influences animales, c'est tout cela qui crée notre tempérament. Le programme de chaque âme est de se libérer, de se racheter des influences sensibles, par l'éducntion, par l'effort vigoureux, par la vie surnaturelle qui confisque l'activité entière au profit de Dieu. L'autorité de l'Abbé nous est donnée précisément pour nous aider à conquérir cette possession de nous-mêmes. C'est à lai à proportionner son action aux ^spositions morales de tous. L'un a besoin de bonnes paroles et de caresses, l'autre de réprimandes et de châtiments, un troisième d'exhortations persuasives : en un mot, chacun éoit être traité selon sa trempe, selon son d^ré d'intelligence. Rien ne marque mieux la physionomie familiale du monastère que cette insistance de saint Benoît à exiger de l'Abbé qu'il connaisse tous les siens et conduise individuellement chacun d'eux.
C'est là encore ce qui limite la composition numérique d'une commu- ■auté : car si les moines sont multitude. l'Abbé ne sera plus qu'un général en chef, auteur d'un plan sommaire dont les officiers assureront l'exécution. H n'est point défendu pourtant à l'Abbé de songer à l'augmentation numérique de son troupeau. Et c'est bien d'un accroissement de quantité, augmentatio, que parle N. B. Père, en suggérant d'ailleurs aussitôt l'idée d'accroissement en vertu : boni gregis. Comprenons bien sa pensée. Lorsqu'il recommande à l'Abbé la démission de soi et la condescendance habile au prix desquelles il ne souffrira nul dommage dans ses brebu», ce n'est pas une promesse qu'il lui fait, ni un résultat assuré qu'il énonce ; il lui indique seulement les intentions qui doivent diriger sa conduite. L'Abbé pourrait-il espérer un succès que le Seigneur lui-même n'a pas obtenu? Il est des âmes que ni la patience, ni la tendresse, ni la sévérité ne peuvent vaincre, et pour lesquelles on ne peut plus que prier et souffrir. Saint Benoît, semble-t-il, dit à l'Abbé : Vous voulez vous réjouir de l'accroissement d'un troupeau fidèle? Soignez bien les âmes qui vous sont confiées, occupez-vous de ce que voua avez : vous obtiendrez ainsi ce que vous n'avez pas encore. Les monastères fervents se recrutent d'eux-mêmes, et beaucoup plus par la bonne odeur de leur observance que par des procédés humains et des provocations indiscrètes. Dieu dispose de telle sorte les événements et les cœura que sa famille s'accroît sans cesse ; et si parfois le recrutement languit ou s'arrête, il ne faut pas perdre confiance : comme aux origines de Cîteaux, un saint Bernard surviendra, avec de nombreux compagnons.
Ante omnia, ne dissimulans aut parvipendens saîutem animarum sibi commissarum, plus gerat soUicitudinem de rebus transitoriis et terrenis atque caducis; sed semper cogitet quia animas suscepit regendas, de quibus et rationem redditurus est. Et ne causetur forte de minori substantia, meminerit scriptum : Primum quaerite regnum Dei et jmtitiam ejus, et haec omnia adjicientur vobis. Et iterum : Nihil deest timentibus eum.
La sollicitude de l'Abbé ne s'égarera point dans de fausses directions. Elle ne se laissera pas distraire par la préoccupation exagérée du recrutement, ni par le souci des questions financières et matérielles. Sur ce dernier point, la tentation peut être plus pressante et plus perfide; c'est pourquoi N. B. Père insiste davantage. Car enfin, il faut vivre, il faut grandir, il faut payer ses dettes, il faut bâtir. Et, pour cela, il faut se faire connaître, se créer de hautes et fructueuses relations, écrire des livres et les vendre, faire valoir les terres du monastère, acheter du bien, que sais-je? rentrer, en un mot, dans une multitude d'affaires auxquelles il semblait qu'on avait renoncé par l'état religieux.
B est sûr que l'Abbé ne saurait se désintéresser des finances du monastère sans imprudence et sans une espèce de trahison : il est redevable à la conmiunauté de sa vigilance et de son effort sur ce point. H suffit, pour le comprendre, de réfléchir aux maux sans nombre qu'amène l'incurie; il n'est aucunement souhaitable à l'honneur religieux de passer par la faillite. Et non seulement il faut vivre, mais une certaine aisance est indispensable pour que tout aille bien et pour que les moines restent fidèles à la pauvreté. Le désordre, les dépenses excessives, les dilapidations, l'insouciance du lendemain, ne sam'aient être considérés comme la forme authentique d'un gouvernement abbatial.
Aussi bien, ce que réclame saint Benoît, c'est que le soin des intérêts matériels n'entraîne jamais l'Abbé à négliger ou à traiter comme chose secondaire, et dont on se décharge volontiers sur d'autres, la formation et le salut étemel des âmes qui lui sont confiées : dissimulans aut parvipendens. Les âmes sont la vraie richesse du monastère, et que valent, comparées à elles, ces choses « transitoires et terrestres et caduques (1) »?
(1) (Prima eemsa) diseidii, qme nasci solet de rehts caducis atque terrenia (Oass,, Conlat. XVI, ix).
60 COMMENTAIRE SUR LA RËGLl' DE SAINT BENOIT
Sans doute, l'Abbé doit être un administrateur avisé des biens temporels, puisqu'ils ont un caractère sacré du fait de leur appartenance au Seigneur 5 mais les âmes sont à Dieu bien davantage, et c'est d'elles aussi, d'elles surtout, qu'il devra rendre compte : Sed semper cogitet quia animas suscepit regendas, de quihus et rationem redditurus est (1).
Et, pour que l'Abbé ne soit pas tenté d'alléguer la modicité des ressources du monastère, qu'il se souvienne de ce qui est écrit en saint Matthieu (vi, 33) et dans le psaume xxxiii (10). Dieu s'est engagé. Si la maison est fervente, les ressources comme les postulants, viendront, à l'heure de Dieu et dans la mesure voulue par lui. Aux monastères fidèles et qu'il aime, le Seigneur donne le nécessaire ; quelquefois un peu moins, de peur que l'aisance n'incline les moines et l'Abbé à se dispenser de la confiance en Dieu. Les mondains nous demandent : N'est-il pas vrai que certaines expressions du chapitre vi de saint Matthieu semblent excéder les lois de la prudence humaine? quel est donc leur sens véritable? — Celui-ci : Dieu veut nous induire à la confiance et marquer que nulle préoccupation ne doit prévaloir sur elle; il se sert, dans ce dessein, de divers exemples propres à l'inspirer, mais sans nous dire pourtant que nous sommes dispensés d'agir : au fond, les lis et les oiseaux sont actifs. Nous pouvons bien croire aussi qu'il y a des délicatesses que le monde ne saurait saisir, des conseils évangéliques qui ne peuvent se réaliser que dans le monastère, plus affranchi des conditions créées, appartenant davantage à Dieu. Et c'est à raison de la juridiction éminente exercée par la Providence sur ceux qui sont à elle, que la confiance devient une loi, plus encore peut-être que la prudence : car, après tout, la confiance est vertu théologale, la prudence vertu morale seulement ; et, tandis que je ne suis pas obligé d'observer sempefr et pro semper la prescription de la prudence, jamais je ne suis dispensé de la confiance absolue.
Sciatque quia qui suscepit animas regendas, praeparet se ad rationem reddendam. Et quantum sub cura sua fratrum se habere scierit numerum, agnoscat pro certo quia in die judicii ipsarum omnium animarum est redditurus Domino rationem, sine dubio addita et suae animae. Et ita timens semper futuram discussionem pastoris de creditis ovibus, cum de alienis ratiociniis cavet, redditur de suis sollicitus.
(1) Semper cogitans {praeposita) Deo se pro vohis reddituram esse rationem (S. Aug., EfisU CCXI, 16, P. L., XXXIII, 966). —Dodr. S. Orsiesii, xi.
Et cum de admonitionibus suis emendationem aliis subministrat, ipse efficitur a vitiis emendatus.
N. B. Père ne craint pas les répétitions lorsqu'il s'agit de rappeler à l'Abbé le prix des âmes, le caractère délégué de son pouvoir, le sévère jugement qui l'attend. Alors qu'au tribunal de Dieu chacun répondra pour soi, l'Abbé répondra et pour lui-même, et pour toutes les âmes qui ont été remises à sa sollicitude, pour chacune d'elles en particulier : ceci est incontestable, indubitable, jyro certo, sine dubio. Il faudrait être insensé ou avoir perdu la foi pour ne pas être impressionné par des affirmations comme celles-là. Il faudrait aussi une forte dose d'illusion pour désirer charger ses épaules d'un pareil fardeau et surajouter aux problèmes de son âme les problèmes de l'âme d'autrui.
Puisque l'Abbé a consenti, sur l'invitation de Dieu, à se faire le serviteur de tous ; puisque son pain quotidien est le travail, le souci, la souffrance, il a bien quelque droit à la prière des siens et à leur pitié. C'est au nom de la responsabilité assumée par les prêtres et par les évêques que l'apôtre saint Paul, dans un texte dont se souvenait sans doute N. B. Père, supplie les chrétiens de rendre, en obéissance et en docilité aimante, ce qu'ils reçoivent de dévouement et de bienfaits : Ohedite praepositis vestris et subjacete eis : ipsi enim pervigilant, quasi rationem pro animahus vestris redditjH, ut cum gaudio hoc faciant et non gementes : hoc enim non expedit vohis (Hebr., xiii, 17). Rendez l'exercice de leur charge facile et doux ; faites qu'ils la remplissent avec joie et non avec tristesse, car cela ne vous serait nullement avantageux à vous-mêmes j la fatigue que cause à l'Abbé une communauté difficile et grondeuse se traduit toujours pour elle en un gros détriment.
S'il est vrai que les Abbés font leurs moines, il est sûr que les moines font leur Abbé et que le monastère est une école de sanctification mutuelle. Les deux dernières phrases de ce chapitre le rappellent à l'Abbé, sinon pour le rassurer, car elles sont austères encore, du moins pour fortifier son courage. La pensée constante de l'examen que le pasteur (1) devra subir un jour au sujet des brebis qui lui ont été confiées, le soin qu'il apporte à mettre en règle les comptes d'autrui le rendront plus attentif à son compte propre : le premier bénéfice de sa charge sera donc pour lui un accroissement de vigilance intérieure. Le fait seul d'avoir à porter d'autres âmes l'invite tout naturellement à veiller sur lui. On se laissait peut-être aller un peu lorsqu'on n'était que soi ; mais on s'observe davantage lorsqu'on est père de famille, lorsqu'on est le lieutenant de Dieu, lorsque des faiblesses comme celles d'autrefois
1) Il s'agit plutôt' ici de l'Abbé que du Pasteur divin.
auraient désormais une portée redoutable et un retentissement chez autrui. Obligé de procurer par ses instructions l'amendement des autres, l'Abbé s'affranchira en même temps de ses propres misères et redoublera de fidélité dans sa vie. Ceux pour qui l'exercice de la parole est autre chose qu'un vain amusement, sont les tout premiers à en recueillir le fruit. Nous aimons l'harmonie et la continuité morale; et sous cette influence, plus encore que pour nous éviter le Medice^ cura teipmm, nous travaillons peu à peu à rétablir l'accord entre nos enseignements et nos actes.
H est, pour l'Abbé, une plus grande compensation, dont saint Benoît ne parle pas : c'est l'avantage que procure le contact assidu avec les âmes qui sont bonnes. Ce contact est le plus assainissant qui existe et ressemble à une sorte de sacrement. Par ce fait, d'abord, que les âmes sont à l'Abbé un encouragement et un exemple; mais surtout parce qu'elles lui sont comme une vision anticipée de Dieu. Plus grand est l'effet et plus voisin de sa cause, plus aussi la connaissance que nous prenons de la cause est achevée ; et ici l'effet est non seulement cette œuvre de Dieu qui s'appelle une âme spirituelle, mais encore tout le travail par lequel Dieu s'applique à la transformer et à l'unir à sa Beauté. L'Abbé peut faire ainsi une théologie sérieuse. Et, jusqu'au jour oii il contemplera Dieu face à face, il ne le verra nulle part plus clairement que dans les âmes, dans la pureté de leur cristal vivant. 11 n'aura pas de peine aloi-s à se tenir très près du Seigneur, ce qui est son unique sauvegaide et sa consolation la plus assurée.