DE LA CONVOCATION DES FRÈRES EN CONSEIL
dedans comme au dehors, les frères s'abstiendront avec scrupule de critiquer ses déterminations. Ce n'est pas toujours par la résistance ouverte que se traduit la volonté propre contrariée, mais encore, et surtout chez les natures timides, ou délicates, ou bien élevées, par des murmures secrets : c'est la pire des dispositions. La première fois qu'il est fait mention dans la Règle de la âisci-plina regularis (nous la décrirons plus loin), c'est lorsqu'il s'agit de réprimer, par un châtiment sévère, cet esprit réfraetaire et frondeur.
Mais saint Benoît a grand soin de rappeler à l'Abbé qu'il y a pour lui aussi une justice. Toutes ses résolutions doivent être prises dans la crainte de Dieu et conformément à la Règle. Qu'il sache bien, et sans Pombrc d'un doute, qu'il rendra compte de chacune d'elles au Juge souveraiû^ment équitable. C'est Dieu qui se résers^e d'apprécier chez l'Abbé l'abus du sens propre ; la perspective d'une disciplina regularis divin© écartera de lui toute velléité de tyrannie.
Si qua vero minora agenda sunt in monasterîi ntilitatibus (1), seniorum tantum ulatur consiîio, siciit scriplum est : Omnia foc cum consilio, et posi facium non pomilebis.
C'est la seconde hypothèse, le cas des affaires moins importantes : nous en avons dit un mot dès le début du chapitre. Il faut bien comprendre la pensée de l'Ecclésiastique (xxxii, 24). Sans doute l'Abbé devra Bé garder d'une confiance illimitée en sa compétence et en son jugemerit ; le pouvoir absolu est dangereux surtout pour celui qui l'exerce. Mais enfin il ne faudrait pas prendre trop à la lettre le mot omnia. Même lorsqu'il s'agit de mesures graves, il est d'expérience que l'Abbé fera mieux parfois de ne consulter que sa conscience. Remarquons de plus qu'un échec ne suffirait pas à démontrer qu'il a agi témérairement. Et lorsque l'Écriture lui dit que, s'il prend conseil, il n'aura pas à se repentir dans la suite, elle ne lui promet pas la réussite et l'infaillibilité. Elle n'afiirme pas davantage qu'en cas d'insuccès il pourra rejeter la responsabilité sur autrui et se laver les mains de ce qui est adveniï.
Les temps ont changé depuis saint Benoît. Il avait écrit la R^ie avec sa conception de la patria potestas, de la toute-puissance paternelle, telle
sicut aliqui œdices habent, sed sicut in ilb quem manibus suis seripsit, proterve oui jons monasterium reperiiur. Unde inielligilur quia foris nullam., intus autem esse coriieKiionem permisit amicam. On voit bien d'ailleurs que certains copistes et commentatears ont été ici un peu embarrassés. Cf. Paul Diacre, in h. l, (1) Monasterii utilitas : Cass., Inst., VU, ix.
qu'elle était impliquée dans le droit romain. Chez les supérieurs comme diez les moines, la foi était vive et l'on s'accommodait fort bien d'un gouvernement absolu. Mais, lentement, les vieux cadres ont un peu cédé sous la poussée de mœurs différentes. A dire vrai, la démocratie ne s'est pas plus introduite dans l'Église que dans la famille monastique ; il est incontestable pourtant qu'une valeur plus grande a été donnée peu A peu à l'individu. Sans doute aussi des expériences fâcheuses ont montré à quelles imprudences peut se laisser entraîner un pouvoir pratiquement sans limite. Il n'est pas jusqu'à la Commende elle-même qui n'ait mis les individus en demeure de prendre leurs précautions contre un pouvoir à vie, sans contrepoids et parfois très séculier. C'est dans ce dessein qu'ont été conçus et la triennalité des Abbés, et les moyens variés dont la pensée commune est de réduire, quelquefois même d'infirmer l'autorité abbatiale. Les constitutions de chaque Congrégation énumèrent un certain nombre de cas oii l'Abbé doit obtenir le consentement du conseil de communauté, du conseil des sénieurs, voire du Chapitre général, et les affaires sont souvMit décidées au scrutin. Nous ne croyons pas qu'un Abbé ait rien à r^retter de la liberté et de l'initiative d'autrefois. Il suffit que les dispositions législatives actuelles viennent de l'Église pour mériter d'être bien accueillies ; mais, encore une fois, il faut reconnaître qu'elles sont justifiées par le souci de conjurer les mesures arbitraires et périlleuses. Aussi bien, dans les communautés sagement gouvernées et de bon esprit, les choses se passent toujours comme au temps de saint Benoît : un mouvement de confiance filiale fait remettre aux mains de l'Abbé la décision d'affah-es qu'il connaît mieux que personne ; on ignore les conflits entre l'Abbé et son conseil, et tout se fait d'un commun accord.