‹ Commentaire sur la règle de Saint BenoîtChapitre 23 sur 171 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Tout ce qui précède nous a fait connaître la constitution oi^anique de la société monastique. Dorénavant, jusqu'au chapitre VIII, il sera parlé de l'individu et de son programme de perfection surnaturelle : c'est la portion de la Règle qui forme ce qu'on peut appeler la spiritualité de saint Benoît; c'est la constitution spirituelle des moines. Nous nous rappelons avec quelle insistance N. B. Père marquait dans le Prologue qu» le développement de la vie chrétienne se réalise par la pratique des bonnes œuvres et l'exercice constant de toutes les vertus : il décrit maintenant cette activité ordonnée. La longue énuraération du chapitre IV cataloguera les principales formes sous lesquelles eUe se traduit; et de petits traités seront consacrés ensuite aux dispositions fondamentales d'obéissance, de recueillement et d'humilité.

Instrumenta honorum operum. La sagacité des commentateurs s'est exercée à préciser la signification de ces trois mots. L'apôtre saint Paul ayant parlé deux fois de l'armure du chrétien, N. B. Père voudrait-il indiquer ici les qualités intérieures dont nous devons être munis — halilus adivi quitus instruimur — pour accomplir en eiTet toutes bonnes œuvres? Ou bien saint Benoît considère-t-il les textes scripturaires dont sont formés presque tous les versets de ce chapitre comme de vrais instruments, des procédés d'une efficacité assurée, destinés à nous faire pratiquer les bonnes œuvres? comme si, pour réaliser le bien, nous n'avions besoin que d'entendre les sollicitations divines. D'une façon moins subtile, on pourrait donner au mot instrumenta son seîxs de textes authentiques, qui ont valeur juridique, et traduire : les règles des mœurs, les formules pratiques du bien. H signifie encore outils, attirail, appareil, ressources, et, dans l'espèce, les outils avec lesquels s'opère le bien, tous les procédés, tout l'appareil des vertus, en définitive les vertus et les bonnes œuvres elles-mêmes. Tel est, semble-t-il, le sens le plus conforme à la pensée de saint Benoît ; il parlera, en terminant ce chapitre, des « instruments de l'art spirituel », et présentera le monastère comme « l'atelier » où l'on apprend à les manier (1) ; c'est

(1) C'est probablement un souvenir de Cassien, disant des jeûnes, des veilles^ etc.,

parce qu'il s'agit réellement des bonnes œuvres qu'on pourra les dire (idimpl.€ta.

Un mot sur les sources du chapitre IV. La série presque entière des instruments se trouve dans la seconde partie de la première EpUre Décrétcde de saint Clément (1) ; mais on a reconnu depuis longtemps (2) que cette seconde partie était apocryphe et l'œuvre d'Isidore Mercator. Il existe sûrement des analogies entre le chapitre de saint Benoît et le début de la Doctrine des Apôtres (reproduit dans le livre VII des CanstitutioTis apostoliques); l'un et l'autre, par exemple, commencent par l'énoncé du double commandement de la charité ; D. Butler estime pourtant qu'on ne saurait trouver la preuve certaine d'un emprunt (3). On pourrait rapprocher aussi le passage de la samte Règle des quarante-neuf sentences publiées par le cardinal Pitra sous le titre : Dodrina Hosii episcopi (f 397) (4); ou bien des Monita de Porcaire, abbé de Lérins (fin du cinquième siècle) (5) ; ou encore de la Dodrina d'u,! évêque Séverin, qu'on n'est pas encore parvenu, que je sache, à identifier (6). Chez les philosophes païens er.x-mêmes, nous trouvons des formulaires analogues : voir, par exemple, les Sentences attribuées aux Sept Sages de la Grèce (7), les Sentences en prose qui précèdent les Disiicha Gaionis, et les Sentences de SeQ:tus, dont saint Benoît citera un fragment au chapitre VII (-). Toutes les civilisations nous ont laissé des spécimens de littérature gnomique : c'est à ce genre que se rattachent les Proverbes et l'Ecclésiastique. Nous sommes naturellement portés à mettre notre vie morale en devises, à la traduire en axiomes pratiques ; il nous semble qu'il y a facilité plus grande pour le bien, lorsque nous arrivons à une formule brève, pleine, bien frappée, qui porte comme une gracieuse invitation dans sa perfection même. Les vieilles règles monastiques s'exprimaient d'ordinaire sous cette forme sententieuse et

qn'Qs Bont perfectionis instrumenta (Conlat. I, vii). Aillears, Cassien mentionne les insirumenia virtuium {Conlat. VI, x) ; et saint Benoît reproduira cette expression au dernier chapitre de sa Règle. Insirumenia a encore le sens de documents, d'archives.

g) WiLBiLLON, Vetera Analecta, t. II, p. 94, note c (édit. 1723).

(3) • S. Ben' dict and the duae viae », dans The Journal of Theologieal Studies, Januaiy IblO, p. 2b:d. Voir aussi dans la même Revue, January 1911, p. 2G1, un article où D. BuTi ER traite des sources du chapitre iv ; il démontre que le Syniagma doctrinae, dit de S. Athakase (P. G., XXVIII, 835), ne doit pas être rangé parmi les sources de saint Benoît

f4) Ancdecta sacra et classica, p. 117. 6) Réédités dans la Revue iénédidine, octobre 1909. Voir aussi une ancienne traductfon de VAdmonitio ad monachos de S. Basile, rééditée dans la même Revue, avril

(6) Pez, Thésaurus Anecdoiorum novissimus, t. IV, P. II, col. 1-4 ; ou dans Fabmcius, BibliotheM latina mediae et infimae aeialis, t. II (ad calcem).

(7) Mullach, Fragmenta Phibsophorum graecorum, t. I, p. 212 sq.

(8) Ibid., p. 523 sq. — Cf. Weyman, Wochenschrift fiir klass. Philologie, 1896, p. 209.

QUliLS SONT LES INSTRUMENTS DES BONNES ŒUVRES 71

sobre (1). Et c'est chez elles, c'est dans la sainte Écriture, c'est un peu partout, que N. B. Père semble avoir glané ses soixante-douze instruments des bonnes œuvres : il n'est pas prouvé, jusqu'ici, qu'il n'ait fait que copier, en les modifiant plus ou moins, une ou plusieurs collections antérieures.

Il serait superflu de vouloir ramenjer les instruments à une distribution méthodique et au développement d'un plan unique, saint Benoît n'ayant songé à rien de semblable. Il se borne à placer en tête ce qu'il y a de plus considérable et d'élémentaire ; il groupe les sentences qui se rapportent à un même but et sont reliées par quelque analogie. Nous remarquerons que les maximes de la perfection surnaturelle voisinent avec les préceptes essentiels du christianisme : c'est que ceux-ci renferment dans leur simplicité même toute la doctrine morale et qu'ici, comme dans le Prologue, comme dans les chapitres qui vont suivre, N. B. Père conçoit la sainteté monastique sous la forme d'un épanouissement régulier, normal, tranquille du baptême.

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