‹ Commentaire sur la règle de Saint BenoîtChapitre 24 sur 171 · QUAE SINT INSTRUMENTA BONORUM OPERUM · texte numérisé non relu

QUAE SINT INSTRUMENTA BONORUM OPERUM

Primiim instrumentum (2) : In primis, Dominum Deum diligere ex loto corde, tota anima, tota virtute.

In primis : oui, à tous points de vue, c'est bien le premier des instruments. D'abord, le précepte est universel. H se trouve déjà tout entier dans la loi mosaïque (Deut., vi, 5) ; et le Seigneur n'a eu besoin que de le rappeler (Marc, xii, 30). Os ne saurait méconnaître toutefois que le Nouveau Testament lui ait donné une place de plus grand honneur. H y a eu sous la loi nouvelle une plus large et plus intime effusion de l'Esprit de Dieu : Caritas Dei diffusa est in cordibus nostris per Spiritum Sanctum qui dattis est nobis; et la charité filiale est, selon l'enseignement de l'Apôtre, la caractéristique de la nouvelle alliance.

C'est un précepte compréhensif et complet. H nous est agréable de voir concentrer en une obligation unique tous les devoirs de la vie chrétienne. L'esprit est plus attentif lorsqu'il n'a qu'une chose à regarder, la volonté plus décidée lorsqu'elle n'a qu'un but à poursuivre, l'âme plus sereine et plus joyeusement persévérante lorsqu'elle a tout ramené à l'unité. On ne nous demande que d'aimer. Toute vie morale se résiune là. Dilige, et quod vis fac, disait saint Augustin ; et avant lui,

(1) Voir, par exemple, les Règles de S. Macaire, de S. Pacôme (clix), etc.

(2) Les mots Primum instrumentum ixe se lisent pas dans les manuscrits ; le numérotage des instruments ne s'y trouve pas non plus,

l'Apôtre, attribuant à la charité les actes de toutes les vertus particulières, avait établi que la charité suffit à elle seule, mais qu'en dehors d'elle rien ne suffit (I Ck)R., xiii).

C'est un précepte facile, et du côté de son acte et du côté de son objet, n n'est besoin ni d'être grand, ni d'être riche, ni d'être en santé, ni d'être intelligent pour aimer. C'est l'acte le plus spontané et le plus simple ; c'est un acte premier auquel nous avons été préparés dès l'enfance, grâce aux sourires et à la tendresse qui ont accueilli notre vie ; Dieu l'a provoqué ainsi de manière à se l'assurer. L'acte est facile du côté de son objet : car il est aussi naturel d'aimer Dieu que de le connaître, et à cela suffisent les seules facultés de l'homme. Sans doute un tel amour, tant qu'il n'a point pour racine une faculté surnaturelle, ne saurait nous porter jusqu'à Dieu ; mais il reste que Dieu est naturellement aimable. Surnaturellement, il l'est à bien des titres ; il s'est fait connaître à nous par les bienfaits généraux du christianisme et par cette révélation de sa bonté qui est impliquée dans chacune de nos existences. H nous a donné ce qu'il faut pour l'aimer surnaturellement, pour lui rendre une tendresse égale à la sienne. Et il a ajouté le précepte : diliges ; or, le précepte a son efficacité propre pour nous faire connaître et aimer Dieu ; car, enfin, celui-là seulement qui aime, celui-là seulement qui est bon et beau a le droit d'exiger d'être aimé, celui-là seulement qui aime sans partage a le droit d'exiger un amour sans partage. C'est vraiment chose aisée et douce que d'aimer notre Dieu, Père, Fils et Saint-Esprit, la tendresse, la beauté et la pureté infinies.

La seule objection que l'on puisse élever est celle-ci : « Je le veux, aimer est nécessaire et suffit ; mais en fin, aimer est-il si facile? Moi, je n'ai jamais re icontré Dieu nulle part. Puis, j'ai vécu longtemps étranger et inattentif à lui. Je ne conteste la réalité ni de sa beauté ni de son amour pour moi, mais tout cela est d'un monde très spirituel où je n'ai guère accès. Et je suis, d'ailleurs, de trempe positive, plutôt sèche et froide, le surnaturel n'éveille chez moi nulle émotion. » Il y a, à la base de cette objection, une fausse définition de la charité. La charité, selon saint Thomas, est amitié entre l'homme et Dieu ; et un païen nous avertit qu'une amitié vraie s'applique à vouloir et à écarter les mêmes choses : Eadem velle, eadem nolle, ea demum firma amicitia est. Aimer Dieu, c'est vouloir ce que Dieu veut et faire ce que Dieu demande, c'est unir pratiquement notre volonté à la sienne. N'est-ce pas la doctrine du Seigneur lui-même en saint Matthieu (vn, 20 sq.) : Ex fructihus eorum cognoscetis eos. Non omnis qui dicit mihi : Domine, Domine, intrahU in regnum caélorum, sed qui facit voluntatem Patris mei qui in caelis est. Ni l'exaltation des pre-, mières heures de la vie spirituelle, ni même le plaisir épuré et très noble qui est le rejaillissement sur tout l'être d'une charité éprouvée déjà, ne sont nécessaires et ne constituent des indices infaillibles de notre

intimité avec le Seigneur. Toutes ces formes de joie sont simplement surajoutées à la charité comme un encouragement ou comme une avance de salaire et d'hoirie. H est même constant que, pour parvenir, sinon encore à la sainteté, du moins à un certain degré d'amour véritable, il faut savoir être fidèle sans plaisir, dans l'aridité et jusqu'au milieu des bourrasques intérieures qui font frémir la sensibilité entière.

Nous n'avons qu'à continuer la lecture du primum instrumentum pour reconnaître le caractère et la mesure de notre charité. Il faut aimer « avec son cœur », c'est-à-dire non pas nécessairement d'un amour affectif et ressenti, mais enfin avec l'intime de soi-même. Nulle difficulté, semble-t-il. Pourtant, il y a toujours danger, dans une vie régulière et liturgique, de n'aimer Dieu qu'avec ses lèvres, dans la routine des prestations matérielles. C'est la tendance judaïque, dénoncée maintes fois et flétrie par les Prophètes et par le Seigneur. Elle peut naître d'une occupation très chère, qui draine à son profit le meilleur de notre attention et ne laisse à Dieu que le maigre hommage d'un ritualisme obligé. Aimer « avec tout son cœur », ce sera faire rayonner en nous la charité, incliner devant Dieu l'intelligence et la volonté, et par elles les forces inférieures elles-mêmes ; et c'est précisément afin de mieux embrasser le tout que l'amour se ramasse au centre et au nœud vital : Deus meus, volui, et legem tuam. in medio cordis mei.

Tota anima. Sans prétendre donner une valeur exclusive et souveraine à ces exégèses, peut-être pourrait-on considérer ici l'âme comme principe de la vie et de la continuité de la vie, puisque, l'âme se retirant, la vie cesse. Aimer Dieu de toute son âme suggérerait alors la loi de continuité dans l'adhésion à lui, qui doit régir notre activité surnaturelle. Cette continuité a ses degrés. On rencontre des grâces extraordinaires, des grâces de présence intellectuelle et de contemplation infuse; mais elles sont accordées le plus souvent à ceux qui usent bien de la grâce commune. Il est normal que notre pensée soit tournée d'une façon assidue vers celui à qui nous avons fait profession d'appartenir. Non sans doute que nous puissions à chaque instant formuler un acte de charité, mais nous pouvons vivre habituellement sous son influence. Dieu est simple, il est souple comme un parfum et peut pénétrer toute notre vie. Le meilleur travail intellectuel n'est-il pas celui qui s'accomplit sous son regard? Avec un peu d'entraînement, le contact avec Dieu devient familier : « Notre cœur est là où est notre trésor » ; et notre esprit revient à lui de façon formelle, aussitôt qu'une autre occupation ne le confisque jIus. Toute vie est une adaptation à des conditions de milieu : l'atmosphère où se développe la vie surnaturelle est la charité, la paisible et perpétuelle attention au Seigneur.

Nous devons aimer tota virtute, c'est-à-dire avec toutes nos puissances, de teUe sorte qu'elles s'emploient sans réserve au profit de l'amour et de

Dieu. Ceci est la condkion même de l'amour : toute dilection réelle est absolue et sans limites ; dà^ lors qu'on aime, on ne discute plus, on se donne entièrement, on tente au besoin l'impossible. La charité n'excepte rien. Elle veut s'emparer de tous nos instants, diriger toutes nos démarches, ordonner toutes nos affections. Et lorsque nous avons épuisé la longue série des sacrifices, lorsque nous avons courageusement fait disparaître l'une après l'autre les idoles qui encombraient notre âne, il reste ordinairement une idole dernière, non pas la plus grossière, ni peut-être la plus aimée, une idole quelquefois toute petite et ridicule, mais c'est la dernière ; et c'est là que le moi, débusqué de partout, s'est réfugié tout entier. Si nous ne voulons pas demeurer éternellement sur place, il faut nous armer de beaucoup de résolution et de délicatesse et couper l'amarra

Page 1