‹ Commentaire sur la règle de Saint BenoîtChapitre 34 sur 171 · Mortem quotidie ante oculos suspectam Imbere · texte numérisé non relu

Mortem quotidie ante oculos suspectam Imbere

S'il est prudent de distinguer la source d'où découlent nos actes, il est indispensable aussi de reconnaître où ils nous mènent. Dans ces quatre sentences, N. B. Père nous avertit de songer à nos fins dernières : la mort, le jugement, le ciel ou l'enfer. C'est la vie tout entière qui prendra une physionomie différente, selon que nous la considérerons comme une promenade ou comme un voyage. Dans le premier cas, nous sommes libres de notre allure et de nos mouvements. Si c'est un voyage, si nous avons un but déterminé, et si les conditions mêmes de ce voyage sont teUes qu'il doit finir bientôt, peut-être de façon inattendue, et qu'il

(1) N. B. Père est d'accord avec S. Augustin : Non praesuniat de se, sentiaL $e Tiotninem, et respiciat didum propheticum : Maledidus omnis qui spem suam ponit in homine. Subducat se sibi, sed non deorsum versus. Subducat se sibi, ut haereat Deo. Quidquid boni habet, illi tribuat a quo factus est; quidquid mali habet, ipse sibi fecil. Deus quod in ilh malum est, non fecit {Serm. XCVI, 2. P. L., XXXVIII, 386). Une formule analogue se rencontre chez le philosophe néo-platonicien Porphyre : liâvtwv wv irpÔTTOfjiîv àYotOwv -rôv ôeèv aUiO'» ^^lyoûpLeÔsc rûiv lï xaxwv aiTtw ^(leîi; éo-fxév ol éÀôficVoi {Epist. ad Marcellam, xii). On peut aussi rapprocher de la doctrine de saint Benoît celle du concile d'Orange de 529 : Nemo liabet de suo nisi mendacium et peccatum. Si quid autem habet homo veritalis atque justitiae, ab illo fonte est, quem debemus sitire in hac eremo, ut ex eo quasi guttis quibusdam irrorati, non defîciamus in via (Can. xxii. Mansi, t. VIII, coL 716).

(2) Recommandée par la sainte Écriture (Eccli., vu, 40; Matth., xxiv, 42 sq.), cette pratique était familière aux anciens moines : Cogita apud temetipsum et dicito : utique non manebo in hoe mundo, nisi praesenti hac die, et non peccabis Deo... Ponatque siU mortem ante oculos {Reg. S. Antonii, xli, xlv). — Oporki monachum ut sttnper îugeai, semper suorum sit memor peccatorum et omni liora ponat sibi mortem ante oculos $uos (Vetba Seniorum : Vitae Patrum, III, 196. Rosweyde, p. 629).

serait simplement effroyable de n'arriver pas, ne serait-ce pas folie que de cheminer au hasard? Nous n'avons pas le droit d'oublier le jugement de Dieu qui nous attend. Nous n'avons pas le droit de nous soustraire à l'épouvante de l'enfer, comme si l'enfer ne nous regardait pas ! H n'y a pas deux christianismes ; et depuis qu'une créature a pu tomber des marches du trône divin au plus profond de l'abîme, il n'est pour nous de sécurité que dans un souci perpétuel de nos destinées. Nous y marchons. Le Seigneur lui-même s'appelle « Celui qui vient », <> £p/ô«.£voç. Et ceux qui ont l'âme tournée vers lui par la foi, par Tespérance et par la charité s'approprient la pajole de l'Esprit et de l'Épouse : Vmiy Domine Jesul

Car il y a quelque chose de bien meilleur encore que la crainte des jugements de Dieu : c'est le désir de l'éternité, la soif ardente de voir le Seigneur et d'être avec lui pour toujours. Saint Benoît indique d'un mot le vrai caractère de ce désir : il doit être surnaturel. Chez les jeunes gens parfois, dès le moment de leur conversion et dans le bouillonnement de la première ferveur, la hâte de l'éternité n'est qu'avidité sensible, curiosité légitime en soi, et cependant mêlée d'imperfection. Chex quelques-uns, ce désir naît de la délicatesse de conscience leur montrant les chances quotidiennes de contrister Dieu. Pour d'autres âmes, c'est fatigue, lâcheté, préoccupation d'en avoir fini avec les labeurs de la vie spirituelle. Mais le désir du ciel est de meilleur aloi quand il s'éveille vran la fin de nos jours : jamais, en effet, nous ne nous laissons attacher davantage au charme de la vie présente qu'à l'heure où elle décime ; et ils sont rares, ceux qui demandent à Dieu, lorsque la toile de leur vit est usée, de la déchirer enfin tout à fait.

H faut songer à la mort. Elle n'a rien d'effrayant pour un moine. C'est le paganisme, c'est notre imaghiation et notre sensibilité, qui nous ont habitués à envelopper d'épouvante ce dernier instant L'idée ou plutôt l'image de la mort implique toujours pour nous des scènes d'adieux et de larmes, des chants lugubres, l'horreur des cadavres et des tombeaux ; nos yeux d'enfant se la représentaient déjà sous la forme d'un squelette tenant une grande faux à la main, ou bien d'une tête décharnée avec des radius en sautoir. H est incontestable que la mort est l'indice du péché et son châtiment. Mais il est vrai aussi que le Seigneur lui-même a goûté de ce breuvage amer et nous a affranchis de la terreur que la mort inspirait aux anciens. Quia ergo pueri communicaverunt carni et sœnguini, et ipse similiter participavit eisdem, ut per mortem destrueret eum gui habebai mortis imperium, id est diabolum, et liieraret eos qui timoré moriis per totam vitam obnoxii erant servituti (Heb.j., ii, 14-15), Et si nous envisageons la mort comme la rencontre définitive avec Celui que noua avons cherché et aimé si longtemps dans la foi, U n'est plus possible d'éprouver à son approche je ne sais quelle crainte superstitieuse. C'est ia vraie com-

t4 COMMENTAIRE SUR LA REGLE DE SAINT BENOIT

munion, la profession solennelle, le vrai commencement de toutes choses. « Oui, mais n'y a-t-il pas les faiblesses de ma vie? » Travaillez à les supprimer et à les expier. II convient de tout aimer de Dieu, même sa justice et son purgatoire ; d'accepter dès maintenant les représailles qu'il devra exercer contre nous, et de s'abandonner, les yeux fermés, à la miséricorde infinie. N'allons-nous pas vers elle avec une âme toute baignée du sang du Seigneur et toute pénétrée de sa beauté? N'est-ce pas seulement son propre Fils que Dieu consentira à reconnaître en nous?

Nous méditons encore assez facilement sur la mort en général ou sur la mort d'autrui ; et ces réflexions ne sont pas dépourvues d'utilité. Mais c'est notre propre mort, la mort de cet être individuel et concret que nous sommes, qu'il nous est bon surtout de considérer, sinon afin d'en pressentir la forme, du moins pour en accueillir d'avance toutes les amertumes, toutes les conditions, toutes les circonstances particulières : Mortein ante oculos stispectam habere. H y a un acte de charité parfaite dans cette a répétition » de la mort. Et l'expérience le montre bien, la mort ne s'improvise pas ; quand elle n'est pas préparée, exercée, c'est une pièce mal faite. Non qu'il faille se grimer d'avance, prévoir des poses, préparer de grandes paroles et des adieux pathétiques : la mort doit être naturelle ; mais précisément pour qu'elle soit naturelle, et puisque cela ne se fait qu'une fois, statutum est hominihus semel mori, établissons-nous dans les dispositions qui la rendent « précieuse devant Dieu ». Saint Benoît voudrait que cette pensée et cet effort fussent quotidiens : afin que nous puissions nous y accoutumer davantage, afin de prévenir toute Burprise, peut-être aussi afin de réprimer en nous une certaine joie de ▼ivre un peu excessive.

Page 1