DES DIVINS OFFICES PENDANT LES NUITS
Les grandes lignes de l'éducation surnaturelle des siens étant tracées, N, B. Père pourvoit à l'organisation de la prière liturgique et conventuelle. H commence sans préambule doctrinal ; mais nous pouvons nous demander à quelle pensée obéissent l'Église et les anciens législateurs monastiques lorsque, explicitement ou non, ils font de l'office divin l'œuvre centrale, l'œuvre essentielle de la vie religieuse et contemplative.
Quelle que soit l'étymologie du mot religion (1), il implique, dans son acception la plus large, l'idée d'une relation à Dieu. Selon cette acceptionj c'est la création entière qui a un caractère religieux. Toutes les choses, dans la mesure même où elles participent à l'être, sont reliées à Dieu, créateur, providence et fin dernière. Toutes sont vraies ontologiquement, belles et bonnes : toutes sont conformes à l'idéal de l'artiste divin toutes sont une traduction créée de la Beauté incréée ; toutes sont d'accord avec sa volonté, bonnes de lui par conséquent, bonnes pour lui et se prêtant avec souplesse à ses desseins. Toute cette création immense parle de Dieu et lui obéit ; elle lui est un cantique harmonieux, une louange unique. Universa propter semetipsum operatus est Dominits (Prov., XVI, 4). Le mal moral lui-même ne parvient pas à déconcerter le plan de Dieu. C'est à solfecorps défendant et avec chagrin que la créature subit les profanations de l'impie qui tente de la détourner de sa fin ; elle gémit de cette servitude ; et en attendant son jour de résurrection et de récompense (Rom., viii, 19 sq.), elle collabore à l'œuvre de la Rédemption et elle sert d'instrument aux vengeances célestes. Tout ceci n'est point une rêverie d'imagination ou un mouvement de lyrisme. La création dans son ensemble possède vraiment, et surtout, une physionomie liturgique. Elle ressemble à la vie divine elle-même : car la sainte Trinité est un temple, où, par sa génération étemelle, le Verbe est la louange parfaite du Père, splendor gloriae et figura suhstantiae ejus; où la communion du Père et du Fils se scelle dans le baiser de paix et la jubilation personnelle qu'est leur commun Esprit. On a défini la
(1) S. Th., II* II", q. Lxxxi, a. 1,
gloire : Clara notitia mm lande; par la double procession que nous venons de dire, Dieu trouve en lui-même une gloire essentielle. Elle lui suffit ; et celle qu'il recevra nécessairement de son œuvre ne sera nécessaire que du côté de la créature; elle demeurera pour lui accidentelle et extérieure. n n'y peut renoncer cependant : Gloriam meam alteri non dabo.
Encore devons-nous observer que cette gloire accidentelle de Dieu n'est complète qu'à la condition d'être à la fois objective, formelle et signifiée. La gloire objective est la manifestation réelle des perfections divines : tout être, toute vie, toute beauté créée, naturelle ou surnaturelle, est une louange ontologique à Dieu. La gloire formelle n'est rendue que par la créature raisonnable, qui seule est capable de constater la gloire objective et de la rapporter à sa source ; et c'est alors seulement qu'il y a religion et liturgie. Sans rien dire ici de la religion angélique, remarquons du moins la situation proprement sacerdotale de l'homme au milieu de la création inférieure. L'Apôtre a écrit, dans son Epître aux Hébreux : Omnis pontifex ex hominibus assumpius, pro hominibus constiluitur in Us qiiae suiU ad Deum, ut offerat dona et sacrificia (v, 1). L'homme lui-même est pris de la création, prélevé sur elle et institué son prêtre, pour faire monter vers Dieu, en son propre nom et au nom de toutes choses, un hommage intelligent. Abrégé du monde par sa nature, « microcosme », comme ont dit les anciens, sa fonction est d'en recueillir toutes les voix : comme si toutes retentissaient dans son cœur, comme s'il était la conscience universelle ; sa mission est de tout animer de sa pensée et de son amour, et de tout offrir, soit par l'usage, soit par la louange proprement dite. Le système religieux de la création ne se clôt et ne s'achève qu'en lui ; il est l'anneau entre elle et Dieu ; et lorsque cet anneau se brise, la création entière est atteinte et déchoit : Maledida terra in opère tiu>.
La rehgion de l'homme n'est ni de l'esthétisme, ni une émotion sensible, ni une déférence aveugle à des préjugés d'éducation, ni une théorie cosmologique, ni l'amour de soi et de l'humanité ; elle n'est pas même une affirmation sur les choses qui sont au delà de l'expérience, ni la notion de l'mfini : toutes ces définitions ont été proposées. La religion est mie vertu morale, la plus noble de toutes ; elle est une annexe de la justice. Elle nous incline à rendre à Dieu le culte qui lui est dû. Et l'objet formel de ce crlte, le motif profond de tous les actes religieux, c'est l'éminence souveraine de Dieu, son excellence infinie, telle qu'elle est en lui-même : Grattas agimus tibi propter magnam gloriam tuam, et telle qu'elle se manifeste en notre faveur par la création, la conservation, la providence, tous les bienfaits (1). Si nous avions le loisir de faire la monographie d'un acte religieux quelconque, nous observerions avec les théologiens qu'il implique toujours une appréciation intellectuelle de l'excellence divine, une humble
(1) 8. Th., II» II*% q. Lxxxi. — Suarez, De virtuie et statu religionis, 1. 1, c. vi.
DE L'OFFICE DIVIN ISl
démission de soi, la volonté d'attester sa soumission, et enfin la reconnaissance actuelle de la souveraineté divine au moyen d'une prestation, d'un témoignage, quel qu'il soit, simplement intérieur, ou bien tout ensemble intérieur et manifesté : c'est même ce dernier élément qui constitue proprement l'acte religieux et cultuel, celui dans lequel s'achève la glorification de Dieu. Une liturgie est pourtant quelque chose de plus ; elle est l'ensemble des actes, paroles, chants, rites au moyen desquels nous signifions notre religion intérieure ; c'est une prière collective et sociale, dont les formes ont un caractère régulier, défini eft ordonné.
L'élévation de l'homme à l'ordre surnaturel, dès l'origine, n'a fait que rendre sa relation à Dieu plus mtime et sa religion plus haute. H n'a d'ailleurs pas suffi à Dieu du sacerdoce de l'homme pour s'unir la création. Cet anneau était brisable, il s'est brisé ; et peut-être même le motif qui a incliné Dieu à permettre qu'il se brisât, était-il de le remplacer par un autre sacerdoce et de faire une nouvelle humanité qui s'appuyât non plus sur Adam et sur l'homme, mais sur Jésus-Christ et l'Homme-Dieu, S'il a consenti à courir les chances de la création, c'est parce qu'il songeait à cette gloire incomparable que lui rendrait son Verbe Incamé Rédempteur. H serait facile d'établir comment le Verbe Incamé termine hiérarchiquement la série des trois gloires que nous avons définies ; comment toute la création naturelle et surnaturelle s'unit et s'incorpore à lui, Pontife unique et étemel, pour offrir à la sainte Trinité un seul sacrifice d'expiation, d'adoration, d'action de grâces, qui remplit le temps et l'éternité. Communier à sa mort et à sa vie par le baptême, c'est réellement, selon saint Pierre (I Petr., ii, 4 sq.), entrer en participation de son sacerdoce royal, afin de collaborer à la grande fonction liturgique où il est à la fois, éminemment, l'autel, le prêtre, la victime. Et l'apôtre saint Paul n'a pas donné d'autre programme au chrétien : Per ipsum ergo offeramus hostiam laudis semper Deo, id est, frudum laliorum confUeniium nomini ejus (Hebr., xiii, 15).
Mais toutes les liturgies individuelles viennent se grouper, se fondre et puiser leur sève dans la liturgie collective du grand vivant, de l'homme parfait, du Christ complet qui est l'Église. C'est toute la vie de l'Église qui s'exprime et qui s'épanouit dans sa liturgie ; toutes les relations de la création avec Dieu y trouvent leur prmcipe et leur achèvement ; par les procédés mêmes qui réalisent en chacun et en tous l'union divine, la Uturgie reaid à Dieu « tout honneur et toute gloire ». En elle, l'Esprit-Saint a en l'art de concentrer, d'éterniser et de diffuser par tout le corps du Christ, la plénitude inaltérable de l'œuvre rédemptrice, toutes les richesses surnaturelles du passé de l'Église, du présent, de l'éternité. Et de même que le sacrifice sanglant et l'entrée de notre Pontife dans le sanctuaire du ciel constituent le point culminant de son œuvre, de même la liturgie a son centre dans la Messe, dans « l'Eucharistie ». L'office divie
et les Heures ne sont que le glorieux cortège, la préparation ou le rayonnement de l'Eucharistie. On peut dire que la double économie, naturelle et suniaturelle, aboutit à cet acte synthétique, « l'Action » par excellence. N. B. Père et d'autres anciens (1) sont donc bien inspirés lorsqu'ils appellent la liturgie dans son ensemble Opus Dei : l'œuvre qui a Dieu et Dieu seulement pour objet direct, l'œuvre qui magnifie Dieu, l'œuvre qui réalise des choses divines, l'œuvre à laquelle Dieu s'intéresse uniquement, dont il est l'agent principal, mais qu'il a bien voulu voir s'achever par des mains et sur des lèvres humaines.
Parmi ceux qu'un même baptême consacre prêtres et religieux, il y a des inégalités et des privilèges. Il est des hommes que Dieu associe plus intimement, par le sacrement de l'Ordre, au sacerdoce de son Fils. Il en est d'autres qui sont religieux, non plus seulement adjectivement comme les chrétiens de condition commune, mais substantivement et par définition. Toute forme authentique de vie religieuse a pour dessein premier de ramener à l'unité les forces de l'âme, afin de les faire converger vers la contemplation et le service de Dieu. Être religieux, c'est appartenir à Dieu seul, par une consécration et un holocauste de tout soi-même. Religio, cum sit status in quo homo se totum et sua omnia ad divinum cultum consecrat et quasi immolât, perfectionis sine dubio staius est (2). Et n ous comprenons bien pourquoi l'Église a confié d'une manière spéciale aux religieux la célébration de sa liturgie. Sauf, en effet, de rares exceptions ou dispenses, l'office divin demeure le premier devoir de n'importe quelle famille religieuse. Les religieux demeurent donc tels substantiellement, alors même que l'Église, afin d'assurer unplem succès à ses œuvres d'apostolat et de charité, les remet avec plus de sécurité entre leurs mains consacrées : néanmoins, ils sont religieux mm addito, en vue d'une œuvre surajoutée, et qui, si elle est religieuse par son motif et sa relation avec Dieu, ne l'est pas directement et dans son objet.
Nous autres moines, nous sommes religieux sine addito, nous ne sommes que religieux ; nous sommes à Dieu pour être à Dieu, uniquement. H n'y a point dans notre vie de distraction possible ni de partage ; notre œuvre est de même nature que notre vie. Nous ne sommes pas religieux pour l'œuvre de Dieu et pour l'étude, pas plus que pour les travaux maTiuels : car alors notre situation serait de beaucoup inférieure à celle des clercs séculiers qui s'occupent directement des âmes. Nous ne nions pas que le contemplatif puisse et doive étudier; nous ne contestons pas que des travaux d'érudition ou d'apostolat puissent être entrepris légitimement
(1) Cf. Haeft., 1. Vil, tract, n, disq. m. — D. Butler (op. cit., p. 203) remarque qoe l'expression Opus Dei a dans les Règles de S. Césaike le même sens que chez saint Benoît, et il ajoute : Apud alios scriptores antiquiores... significalai opéra vitae spiritualis vel asceiicae, ex. gr. Basilii Reg., 85, 86, 95, etc.
(2) S, Th., Il» II", q. cLXXXVij a, 1, Augustini Hunnaei conclusiot