DE L'OFFICE DIVIN
et heureusement accomplis par des moines. Nous nous contentons d'affirmer ici que l'œuvre propre et distinctive du bénédictin, son lot, sa mission, c'est la liturgie. H émet profession pour être, dans l'Église, société de louange divine, celui qui glorifie Dieu selon les formes instituées par elle, elle qui sait comment honorer le Seigneur et possède les paroles de la vie éternelle. Il est tout entier homme de prière, et les formes diverses de son activité prennent spontanément une couleur religieuse, une valeur d'adoration et de louange. Les théologiens se demandent si tout acte bon, accompli avec le dessein formel d'honorer Dieu, ne devient pas un acte religieux et cultuel. Saint Thomas, tout en reconnaissant une valeur spéciale aux actes produits directement par la vertu de religion et qui en sont le fruit propre, répond que tous ceux qui sont prescrits ou déterminés par elle revêtent de ce chef un caractère religieux (1). Ces derniers sont innombrables dans une vie religieuse ; et à raison surtout de la consécration profonde et totale de l'être même au service divin, est-il un acte qui échappe à cette transformation, lorsque l'âme est attentive à renouveler et à ratifier souvent sa profession? Si aliquis totam vitam suam divino servitio deputet, tota vita vpsius ad religionem pertineUt (2).
Mais, outre cette consécration personnelle et enveloppante qui nous est commune avec tous les religieux, il y a chez nous, répétons-le, une vocation spéciale à la prière ; il y a rapport et convergence de toute l'organisation pratique de notre vie vers une fin cultuelle. La liturgie sainte est tout à la fois pour nous un procédé de sanctification et un but. Elle est surtout un but. Notre contemplation s'y alimente sans trêve, et elle s'y rapporte toute comme à son objet adéquat et à son terme propre (3). Ceci mérite d'être bien compris. Il n'est pas indifférent, même au point de vue pratique, de savoir très exactement quelle est notre fin, d'en trouver une définition assez heureuse pour embrasser à la fois Dieu et nous, ses intérêts et les nôtres, sa gloire et notre bonheur, l'œuvre du temps et celle de l'éternité. Les définitions ne manquent pas : il s'agit, dit-on, de faire notre salut, — de procurer la gloire de Dieu, — de réaliser notre sanctification, — de parvenir à l'union à Dieu et à sa vie étemelle. Ces formules sont exactes, mais de valeur inégale ; avec un peu d'exégèse, il est vrai, on retrouve impliquée chez toutes l'intégralité de la doctrine ; et pour les âmes éclairées et généreuses, la première perd son danger de conduire pratiquement à la tiédeur et au marchandage spirituel. La meilleure est la dernière ; c'est celle qu'adopte, avec tous les anciens, N. B. Père. Mais aucune, sauf la seconde, ne suggère l'idée de
(1) 8. Th., II' IP% q. Lxxxi, a. 1 et 4.
(2) S. Th., II* II'', q. CLXXXVi, a. 1, ad 2.
(3) Voir la Vie spirituelle et VOraison d'après la sainte Écriture et la tradition monas- Pique, chap. x, xx, xxii, xxiii.
liturçie. Et c'est dommage ; car «ijBn l'union au Seigneur est ordonnée elle-même à la louange.
La beauté Bumatureile du Seigneur en nous, cette ressemblance parfaite avec lui que toute l'économie surnaturelle s'emploie à graver, cette empreinte divine que la frappe du balancier liturgique imprime perpétuellement en nos âmes, nous est-elle donnée pour que nous en jouissions tout seuls, dans une sorte de coquetterie intérieure? Si nous communions plus que d'autres à la vie et aux états de Celui qui a pour mission personnelle de révéler et de glorifier le Père, n'est-ce pas afin de partager sa destinée, d'exercer avec lui le sacerdoce dont nous parlions naguère? n'est-ce pas afin d'incliner devant le trwie de Dieu, comme les vieillaids de l'Apocalypse jetant leurs couronnes, comme le Seigneur au dernier joui du monde, notre splendeur participée? Tant vaut l'agent, tant vaut l'acte; tant vaut l'adorateur, tant vaut l'adoration. Et c'est seulement parce que Dieu « cherche des adorateurs en esprit et en vérité » qu'il nous a faits un avec son Fils, par son Saint-Esprit. Dans cette phrase extraordinaire qui commence FÈpître aux Éphésieos, saint Paul marque bien que la fin suprême de la création et de la Kédemption, de la « récapitulation » de toutes choses dans le Christ, c'est le témoignage liturgique de l'excellence et de la beauté infinies : Elegit nos m ipso anie mundi comiiiuiio7iem, ut essemus sandi et immaeulaii in conspedu efus in cantate; gui fraedestinavit nos in adopiionem filicrv^tn per Jesum Christum in ipsum, secundum propositum voluniatis suae, in laudem gloriae gratiae suae, in qua gratificavit nos in dilecto Fiîio suo. Il y a donc connexion étroite des trois éléments : union à Dieu, louange de Dieu, gloire de Dieu. Notre sainteté individuelle et conventuelle se traduit dans cette même prière liturgique qui la réalise le plus efficacement ; notre béatitude, c'est d'entrer dès ici-bas dans la vie et la joie de notre Dieu ; c'est de faire refluer éternellement par la voie de l'Esprit et du Verbe, vers le Principe sans principe qui est le Père, tout l'être créé et incréé qui desc^d de cette source par le Verbe et par l'Esprii.
Serait-ce parce que toute notre éducation et notre vertu se rapportent à notre prière que N. B. Père parle de la liturgie aussitôt après avoir dessiné l'éducation individuelle du moine? N'y a-t-U pas une intention dans cet ordre? D est permis de le penser, bien qu'il soit difficile d'en fournir la preuve. Ce qui est sûr, c'est que saint Benoît a défini lui-même la vie monastique : Dominiei schola servitii; qu'il place au seuil de la législation régulière ce qui a trait à la liturgie ; qu'il organise la prière officielle avec plus de précision et de soin que tout le reste, abandonnant à l'initiative des âmes la mesure et le mode de la prière privée ; qu'il recommande enfin « de ne rien préférer à l'Œuvre de Dieu ». De fait, c'est à elle que se réfèrent tous les autres travaux monastiques ; c'est elle qui détermine tout notre horaire; elle réclame presque toutes