DE L'OFFICE DIVIN ISS
les heures de notre journée et les meilleures. Pendant qu'une vie consacrée à l'étude bénéficie du silence des heures matinales et de la lucidité intellectuelle que lui a reconquise le repos de la nuit, pour avancer à loisir ses savantes recherches, noiis venons, nous autres, répéter les mêmes psaumes devant le même Dieu. Serait-il d'accord avec la Règle et avec sa conscience, le moine qui ne se prêterait pas joyeusement à cet apparent gaspillage, qui lésinerait le plus possible tout le long du jour afin de mesurer parcimonieusement la part de Dieu? Encore que N. B. Père appelle notre office serviMis pensum, nous ne le considérerons jamais comme un «pensum» et une corvée ; et si parfois, dans un ministère actif et très rempli, certains séculiers sont tentés de s'acquitter à la hâte de leur bréviaire ou même de gémir sous le poids de ce fardeau surajouté, il n'y aurait pas d'excuse pour le moine qui envisagerait ainsi l'office divin.
Il n'importe pas du tout que le monde ne comprenne rien à cette œuvre de la prière et qu'il n'en apprécie point la portée, si ce n'est peut-être au point de vue esthétique : et encore, combien pénètrent la réelle et surnaturelle beauté des rites de l'Église ou du chant sacré? L'idée ne nous viendra jamais, sans doute, de réduire notre vie à ce que le monde y peut comprendre : elle est ce que Dieu et saint Benoît et notre liberté l'ont faite. Le désaccord avec le monde n'est-il pas pour nous un principe, vieux comme l'ÉvangUe et vieux comme la Règle : A saeculi adibus se facere alienum? Le caractère du siècle n'est-il pas l'irréligion, le parti pris d'athéisme, athéisme quelquefois mesuré et qui sait se doser lui-même, mais souvent aussi athéisme résolu et ne reculant devant aucune mesure, de^tent aucune proscription? Si le monde ne comprend rien à l'œuvre des contemplatifs, pourquoi donc les persécute-t-il avec prédilection? C'est que la hame de celui qui l'inspire est plus clairvoyante. A l'irréligion n faudrait ajouter la vague sentimentalité religieuse de tant de chrétiens et, à une époque d'action fiévreuse et d'utUitarisme, une méconnaissance presque générale de l'utilité de la prière. Fas est et ah Jioste doceri : en face de cette conspiration naturaliste et impie nous avons plus que jamais le devoir d'être religieux, complètement, uniquement, et d'affirmer celui qu'on nie ou qu'on oublie. Dans un dessein de réaction? dans une pensée de rivalité, de comparaison avec d'autres Ordres? Non ; mais dans un sentiment très délicat de fidélité. Puisque nous sommes, à un titre spécial, les religieux de Dieu, nous devons lui ofirir conmie un dédommagement et faire notre fidélité d'autant plus loyale que Dieu est abandonné davantage : Vos autem estis qui permansistis mecum in tentatinnibus meis; et ego dispono volis sicut disposuit mihi Pater meus regjium, ut edatis et bibatis super mensam meam in regno meo (Luc, XXII, 28-30).
Nos ambitions ne vont pas au delà. Nous croyons, pourtant, à la valeur apostolique et sociale de notre prière, et nous pensons atteindre directement par elle non seulement Dieu et nous, mais encore le prochain. Sans même parler de son influence secrète sur la marche providentielle des événements, n'y a-t-il pas une prédication très efl&cace dans le spectacle d'un ofiice divin dignement célébré? Depuis l'heure de la primitive Église (AcT., II, 42-47), la liturgie catholique est un principe d'unité pour le peuple de Dieu, et la charité sociale a été créée par elle (1). Faut-il espérer voir renaître la vraie et profonde solidarité du peuple chrétien en dehors de cette réunion de tous autour de Dieu, dans une même prière et la communion à un même Pain vivant? Quoi qu'il en soit, nous consentons d'ailleurs à ne rien produire qui se voit et se palpe, et à n'avoir pas d'autre utilité que celle d'adorer Dieu. Et joyeusement; nous prenons notre parti de n'atteindre par VOpus Dei que le but essentiel des choses, la fin de toute création intelligente, la fin même de l'Église. C'est déjà l'attitude et une répétition de l'éternité ; puisque, selon saint Jean, le programme de ceux qui sont admis dans la sainte Jérusalem se ramène à une contemplation et à une servitude royale : Sedes Dei et Agni in illa erunt, et servi ejus servieni illi. Et videbunt faciem ejits, et nomen ejus in frontibus eorum... Et regnabunt in saecula saeculorum (Apoc, xxii, 3-5).
Il est facile de reconnaître l'ordre méthodique selon lequel saint Benoît dispose les éléments de sa législation liturgique. H nous parle d'abord de l'office de nuit, puis de l'office de jour, enfin de la discipline générale de l'office divin et des dispositions qu'un moine doit apporter à la prière. Énumérons les sujets traités dans ces treize chapitres, en faisant remarquer que les titres qui leur sont donnes dans la Règle ne correspondent pas toujours exactement à leur contenu réel.
VIII. L'heure où se célèbre l'office de nuit selon les saisons.