PROLOGUE
Ausculta, 0 fili, praecepta magistri, et inclina aurem cordis tui, et admonitionem pii patris libenter excipe, et efficaciter compte ; ut ad eum per obedientiae laborem redeas, a quo per inobedientiae desidiam reeesseras.
D'autres Règles ont un caractère plus impersonnel, des formes législatives plus brèves et plus sèches : saint Benoît, dès le premier mot, se met en contact d'âme avec les siens, et le code de notre vie monastique commence comme une conversation aimable.
Celui qui parle est un maître : on ne saurait s'en passer dans la vie surnaturelle, qui est une science et un art. Il donne des préceptes, c'està-dire des enseignements doctrinaux et pratiques. C'est bien de lui, — contrairement à l'opinion de nombreux commentateurs, — que parle ici saint Benoît : il pouvait prendre ce titre sans infatuation, puisqu'il n'enseignait pas en son nom, ni des choses qui vinssent de lui ; puisqu'il était au déclin de sa vie et dans la plénitude de son expérience. Et le père aimant, pim pater, pourquoi ne serait-ce pas lui encore?
0 fili. L'appellation est caressante. Elle atténue ce qu'il y a d'un peu austère dans le praecepta magistri. Elle nous permet surtout de remarquer que la forme la plus élevée de paternité est celle qui implique une transmission de doctrine et de lumière : son idéal et sa source sont en Dieu « le Père des lumières » (Jac, i, 17) ; il y a une réelle paternité chez
les anges (1) ; et dans Téconomie de l'Ancien Testament, cliez les Patriarches par exemple, on n'était père qu'à la condition d'être docteur, on ne donnait la vie qu'à la condition d'éclairer l'âme, de transmettre les enseignements de Dieu et ses promesses, d'être comme Noé justitiie jyfacconemXIl Pete., xi, 5). Il est d'expérience que nulle paternité spirituelle au monde n'a ressemblé à la Paternité divine comme celle de saint Benoît. L'Église le vénère comme l'ancêtre de tous les moines occidentaux ; et Dieu a disposé de telle sorte les événements historiques que chacun des Ordres religieux est venu s'attacher à lui en quelque manière et s'est mis à l'école de sa paternité.
Ces premières paroles du Prologue sont vraiment de forme engageante et rassurante. Le maître qui s'adresse à vous, ô mon enfant, est un père, un père bon et tendre. Les préceptes qu'il vous apporte, ce sont les conseils de son expérience et de sou affection : admonitionem pii patris. H ne songe point à vous les imposer. Il fait appel à votre bonne volonté, à votre libre délicatesse ; ce n'est pas de contrainte qu'il est question, mais d'accueillance aimante et joyeuse, de docilité surnaturelle.
La docilité : N. B. Père la demande à celui qui commence ; sous la forme de l'humilité et de l'obéissance, c'est encore elle qui donne à notre vie monastique son allure authentique ; en elle enfin s'achève la sainteté : Quicumque enim Spiritu Dei aguntur, ii sunt filii Dei (Kom,, viii, 14). L'importance souveraine de cette disposition simple et naïve vient de ce qu'elle renferme toute vertu. Docilité, d'abord, c'est prudence, et dans la prudence sont réunies toutes les vertus morales : nous ne pouvons pas faire toutes les expériences, mais d'autres que nous les ont faites, et nous en recueillons le bénéfice par notre docilité : nous répétons en nous la sagesse de l'humanité surnaturelle, la sagesse de saint Benoît ; nous bénéficions de la sagesse de Dieu par notre foi. La docilité, et eUe seule, nous établit dans cet effacement absolu de l'égoïsme, qui est la condition et le prélude de l'adhésion vivante au Seigneur : elle s'appelle alors charité.
N. B. Père analyse et détaille les moments successifs de la docilité surnaturelle. Ausculta : il faut écouter ; s'il y a trop de bruit dans l'âme, et conune une dispersion de l'attention sur toutes choses, la voix de Dieu, ordinairement « douce comme un souffle de brise » (III Reg., xix, 12), n'est pas entendue. Le silence, qui, à lui seul, est une louange paifaite : Tibi siîentium lau3 (2), est rare chez des êtres mobiles et influençables comme nous le sommes.
Prêter l'oreille ne serait pas assez, et saint Benoît nous invite très joliment, avec le livre des Proverbes (3) et le psaume xuv, à l'incliner,
(1) S. Thomas d'Aquin, Summa Theol, P. I, q. xlv, a. 5, ad 1<
(2^ Ps. LXiv, 2, d'après l'hébreu.
(3) C, IV, Audi, fin mi, et mscipe veria mea.„ Fili mi, ausculta sermones meos et ad