PROLOGUE
à « incliner l'oreille de notre cœur ». Ayez l'intelligence accneillante, une certaine attitude confiante en face de la vérité proposée. Si vous commencez par faire le grincheux, par établir à l'entrée de votre esprit une douane sévère, ou bien encore, si vous êtes rempli de votre pensée au point de dire : « Mais que m*apprendra-t-il de nouveau? Je sais tout cela, et mieux que luil... », vous êtes dans la plus fâcheuse des dispositions, psychologiques, non seulement pour Facquisition de la doctrine surnaturelle, mais pour l'information purement humaine. Claude Bfânard nous avertit, dans son Introduction à V étude de la médecine expérimentale, que, tout en essayant de formuler et de vérifier son hypothèse, le savant doit se garder d'en, être le captif et demeurer quand même hospitalier à toute autre explication meilleure. N. B. Père demande donc que nous écoutions volontiers, avec une âme libre : Uhenter excipe. Acceptons toujours et d'abord l'enseignement qui nous est donné : les éléments inassimilables pour nous s'élimineront plus tard d'eux-mêmes.
Et efficaciter comple. C'est le propre de la vérité, de nous porter à l'action. Nous ne pouvons la « retenir captive dans l'injustice » (Rom:, i, 18). Nous serons responsables devant Dieu de tout le bien aperçu et que nous n^aurons pas fait. Mais c'est là aussi que gît la difficulté ; le péché a disloqué notre être : voir, vouloir, aimer, parfaire, tout cela est loin de s'opérer en un seul mouvement.
Et, de peur que l'œuvre ne nous effraie, afin surtout d'en définir dès maintenant le caractère et le dessein, N. B. Père marque, d'un trait immortel et à la manière sobre des anciens, ce qui est l'enjeu de notre vie, ce qui doit en être l'unique recherche, ce qui en fait la gravité, le charme aussi, la force, le mérite, la simplicité, ce en quoi se résume toute la Règle : Ut ad mm per obedientiae lahorem rcdeas. Il ne s'agit pas pour nous de vivre longtemps, de devenir érudit, de nous faire un nom : D s'agit de marcher vers Dieu, de nous rapprocher de lui, de nous unir à lui. Cette conception de la vie spirituelle sous la forme d'une marche intrépide vers le Seigneur est très familière à saint Benoît : nous la retrouverons maintes fois dans sa Règle. Notre vie œt sur un plaa incliné : il lui est facile de descendre ; il lui est possible aussi de remonter. Depuis la chute originelle, la créature n'a qu'une voie pour s'éloigner de Dieu, la désobéissance, avec le vieil Adam ; elle n'a aussi qu'une
eloquia mea inclina aurem tuam. Ne recédant ai oculis tuis, custodi ea in medio cor dis ivâ.
C'est par le t«xte do p3. xliv que S. Jérôme commence une de ses Lettres ad Eustochium {Ep. XXII, 1. P. L., XXII, 394).
II serait inexact d'attribuer comme source à ce début du Prologue le début de YAdmonilio ad filium spiritualem, qui figure parmi les spuria de S. Basile et que HoLSTENius a insérée dans l'appendice de son Codex reffidarum. Ce traité est probablement l'œuvre de S. Paulin b'Aquilée ; mais le début et d'autres passaî^es ont été ajoutés plus tard par quelf^ne moine : cf. P. L., XCIX, 212 sq. (Voir anssi, P, L.^, XL^ 1054 sq.)
i COMMENTAIRE SUR LA RÈGLE DE SAINT BENOIT
voie pour revenir, l'obéissance, avec l'Adam nouveau. Sicut enim per inohedientiam unius hominis peccatores constituti sunt multi, ita et per unius oheditionem justi constituentur multi (Rom., v, 19). Nous nous exaltons dans la désobéissance; il nous semble que nous faisons preuve d'énergie et de \àgueur personnelle : mais saint Benoît déclare que c'est simplement lâcheté et pare-se; et s'il qualifie de labeur (1) l'attitude opposée, il nous en dira bientôt la réelle fécondité et l'incomparable noblesse.
Ad te ergo nunc meus (2) sermo dirigitur, quisquis abrenuntians propriis voluntatibus, Domino Christo vero régi militaturus, obedientiae fortissima alque praeclara arma assumis.
Saint Benoît indique à qui s'adresse l'invitation, à qui convient le programme dont il vient de tracer une première esquisse : à vous donc s'adresse présentement ma parole, mon exhortation paternelle, qui que vous soyez, pourvu que vous apparteniez à la race des dociles et des forts : réserve faite pour ceux qui sont liés par d'autres devoirs et pour les incapables, il n'y a pas d'exclusion prononcée. On suppose seulement chez le candidat le dessein de souscrire aux conditions de la vie monastique, qui se réduisent à trois : renoncer à ses volontés propres, prendre en mam les armes de l'obéissance et militer pour le Seigneur.
Renoncer à ses volontés propres, ceci est préjudiciel. Saint Benoît parle des volontés, au pluriel (3), parce que la volonté propre ou l'égoïsme revêt des formes multiples. Sans prétendre les classifier, nous pouvons remarquer qu'il y a des volontés de réaction, des volontés de système, des volontés de tempérament. Les premières sont les moins dangereuses : c'est l'erreur d'un instant, une distraction, une parenthèse. Les volontés de système naissent habituellement au cours de la vie religieuse. On avait, au jour de la profession, renoncé à tout, mais on a reconstruit depuis : c'est une question de personne que l'on aime ou que l'on n'aime pas ; ou bien une question de doctrine, un point de détail peut-être, sur
(1) Dicehant senes : quia nihil sic quaerit Deus àb his qui primitias hdbent conversatwnis, quotnodo obedientiae lalorem (Verha Seniorum : Vitae Patrum, V, xiv, 16. ROSWEYDE, p. 619).
(2) La meilleure leçon est mihi. S. Jérôme disait de même, dans la Lettre XXII ad Eustochium (15) : Nunc ad te mihi omnis dirigaiur omtio (P. L., XXII, 403).
(3) Même expression dans les Verla Seniorum (Vitae Patrum, V, i, 9. Rosweyde, p. 562) et dans VHistoria monachorum de Rufin (xxxi. Rosweyde, p. 484). Saint Benoît citera au chapitre vu le verset de l'Ecclésiastique, xviu, 30 : Et a voluntatibus tuis avertere.