CHAPITRE XIX
De disciplina psallendi. — Ubique credimus divinam esse praesentiam, et oculos Domini in omni loco speculari bonos et malos : maxime tamen hoc sine aliqua dubitatione credimus, cum ad opus divinum assistimus.
Les deux derniers chapitres de la section relative à l'office divin n'ont plus rien de technique : ils précisent les dispositions, les dispositions intérieures surtout, que nous devons apporter à la psalmodie (c'est-à-dire, en général, à l'Œuvre de Dieu) et à la prière privée.
« Nous croyons que Dieu est présent partout et qu'en tout lieu les yeux du Seigneur regardent attentivement bons et mauvais... » C'est comme un rapide retour vers la doctrine du premier degré d'humilité : la crainte de Dieu déterminera notre attitude au cours de toute prière. Et nous retrouvons l'indication du milieu où s'écoule notre vie. Nous vivons dans un sanctuaire, tout près de Dieu, cœur à cœur avec Dieu. Il faut y penser assidûment. Une action intelligente, disait Aristote, est celle quae de inirinseco procedit cum cognitione eorum in quibus est aciio : ce qui part de l'intime, non sous forme de réaction purement mécanique, ni par servitude, mais spontanément, et avec la connaissance de tout ce qui concerne cette action, au moins de ses circonstances considérables. Or notre vie n'est réellement intelligente, elle n'a chance d'être intéressante, de se développer et de réussir, que lorsque nous prenons conscience de son caractère, du cadre des circonstances graves et même solennelles où elle se déroule. Plus simplement que le Stagirite, saint Benoît nous dit : Credimus... sine aliqua dubitatione credimus : nous croyons. Il s'agit de faire honneur à notre foi. Nous ne l'honorons que lorsque nous nous inclinons pratiquement devant elle ; jusque-là, elle n'est qu'une sorte de système philosophique, une conception platonique et sans effet. Le moine est un croyant et doit prendre sa foi au sérieux.
Or, nous savons par notre foi que la présence de Dieu est universelle et que son regard éclaire invisiblement toute activité humaine; nous savons qu'en tout lieu et à toute heure nous avons la facilité et la douce obédience de vivre devant lui et de lui rendre hommage. Néanmoins cet hommage est privé, officieux, il vient de l'affection personnelle; il est libre dans son expression ; et, à condition de demeurer toujours infiniment respectueux, il est affranchi de tout cérémonial et de toute étiquette. Mais la liturgie sainte rend à Dieu un culte officiel ; et si Dieu n'est pas plus présent à l'heure de l'office divin qu'à celle de la prière privée, il y a cependant pour nous un devoir spécial de réveiller et d'appliquer notre foi lorsque nous prenons part à cette entrevue officielle où tous les détails sont prévus, toutes les attitudes réglées par l'étiquette divine. L'audience du Seigneur est toujours ouverte : mais l'audience de l'office divin est solennelle. Dieu y est entouré d'une majesté plus redoutable ; nous paraissons devant lui au nom de l'Eglise entière ; nous nous identifions à l'unique et éternel Pontife, Notre-Seigneur Jésus- Christ ; nous accomplissons l'Œuvre par excellence.
Ideo semper memores simus quod ait Propheta : Servite Domino in timoré. Et iterum : Psallite sapienter. Et : In conspectu Angelorum psallam tibi. Ergo consideremus qualiter oporteat nos in conspectu Divinitatis et Angelorum esse, et sic stemus ad psallendum, ut mens nostra concordet voci nostrae.
Pensons-y seulement, faisons acte d'intelligence surnaturelle : memores simiis, consideremus. Faisons « la composition du lieu », comme disent les méthodes modernes d'oraison. Nous sommes en face de la Divinité. Et toute la création est réunie. Et les anges entourent l'autel. Nous allons psalmodier avec eux (Ps. cxxxvir, 1) et chanter le triple Sanctus qu'ils nous ont appris ; ne convient-il pas qu'avec eux nous rivalisions de respect et de tendresse? Ils se voilent la face de leurs aUes : vous aussi, dit le prophète David, « servez le Seigneur avec crainte » (Ps. ii, 11). Et encore : « Psalmodiez avec sagesse » (Ps, xlvi, 8), c'est-à-dire, ayez conscience non pas seulement des mots prononcés, non pas seulement de ce qu'ils contiennent de doctrine, mais aussi, mais surtout de celui à qui vous parlez. Souvenez-vous enfin que, plus heureux peut-être que les moines de saint Benoît, vous avez le Saint-Sacrement dans l'oratoire.
Comme nous reconnaissons bien le procédé libéral, tout intime, tout spirituel de N. B. Père ! La voie de contrainte, les textes législatifs les
plus irapéariefux, la science parfaite des rubriques ; tout cela n'est capable de produire qu^une correction extérieure, et encore ! Si Tâme est absente ou le cœur glacé, si l'office divin n'est plus qu'un exercice d'assouplissement du corps et de la voix, il ne tardera guère à devenir un exercice d'ennui, de mortel ennui. Et cela paraîtra; et cela se traduira par des bâillements, des impatiences, des regards indiscrets, des irrévérences de toutes sortes. Que faites-vous à la Messe? demandait-on à un chrétien distrait — J'attends que cela finisse, répondit-il. Que ferez-vous dono dans l'éternité, oii cela ne finira point?
Bien des conditions d'ailleurs sont requises pour que l'idéal de N. B. Père soit réalisé. Il faut l'estùne conventuelle pour l'office divin ; et c'est aux supérieurs de l'entretenir ou de la restaurer, de toutes manières et avant toutes choses. 11 faut encore l'estime personnelle ; et eUe s'avive par l'étude et paj l'habitude des relations affectueuses avec le Seàgneiu'. Comment l'âme qui s'occupe de tout, sauf de Dieu, en dehors de l'oratoire, pourrait-elle se flatter d'éviter, au cours de l'office divin, la divagation ou la torpeur? La préparation éloignée à la prière est recommandée par tous les maîtres de l'ascétisme (1). Ils nous parlent aussi d'une préparation prochaine et immédiate ; et nos Constitutions y ont pourvu en nous ménageant, avant chaque office, les quelques minutes de« station » sous le cloître : elles sont précieuses, et il serait difficile d'en exagérer l'importance. C'est alors que nous accordons notre âme, notre instrument spirituel. Ayons donc la prudence de ne pas poursuivre à la « station » des recherches ou des combinaisons mentales commencées ; ce n'est pas non plus un heu de conversations, d'échanges quelconques : Ante orationem praepara animam tuam et noli esse quasi honio qui tentât Deum (EccLL, XVIII, 23).
L'entrée à l'église, la tenue au chœur et les mouvements divers sont réglés par le cérémonial et surveillés doucement par le cérémoniaire. Mais l'un et l'autre seraient impuissants à assurer l'exécution à la fois précise et souple, grave et simple, des gestes liturgiques, si chacun n'apportait toute sa présence d'esprit, toute sa mesure de distinction, de courtoisie
(1) Méditons ces lignes de S. Basile, dont N. B. Père s'est souvenu en écrivant ce chapitre et le suivant : Quomodo obtineht quis ut in orafione sensim ejits non yagelur? Si certus sii assistere se ante ocubs Dei. Si enim quis judicem suum videns vel frrinçipem, et hquem cum eo, non siU crédit licitum esse vagari oculis, et aliorsum. asvicere, dum ipse loquiiur; quanta magis qui accedit ad Dominum, nusquam débet movere oeulum eordis, sed intentus esse in eum, qui serutatur renés et corda?... Si possiUle est oltinere hxnninem, ui in omni tempore et loco non vagetw mens sua,-vel quomodo id fieri potest? Quia possilile est, ostendit ilk qui dixit : Omli mei semper ad Dominum. Et iterum : Providebam Dominum in conspectu meo semper; quia a dextris est mihi ut non commovear. Quomodo autem possibile sii, praedisnmus; id est, si non demus ardmae nostrae oiiumy sed in omni iempore de Deo, et de operihus ac de benefidis ejus, et de donis cogitcmus et haec cum confessione, et graiiarum aciione semper volvamus in mente, sicui scriptumest: PsaUiie sapienteriReg. contr., cvin, cix. Cf. iiid., xxxiv, — Cass., Conlat. V, xvn, xvni). — La Vie spirituelle et Voraison, cbap. vii«
surnaturelle, d'abnégation enfin : nous devons alors surtout prendre conscience de tous et coordonner nos mouvements avec les mouvements d' autrui. Tous les rites, même les plus menus, seraient observés exactement, avec ordre et pourtant sans l'allure symétrique et rigide de soldats à la parade, si chacun était attentif au sens et à l'àrpropos de la cérémonie qui s'accomplit. L'abnégation est peut-être plus indispensable encore lorsqu'il s'agit du chant : mieux vaut tolérer un peu d'erreur que de sacrifier le mouvement d'ensemble, l'unanimité vocale, et de transformer le chœur en une arène ou un champ clos. Les Constitutions nous demandent de « ne point épargner notre voix » : ce qui n'est pas une invitation à étouffer toutes les autres ; et quand elles nous décrivent les qualités du vrai chant sacre, son allure virile et tranquille, ce n'est point pour abandonner aux compétences individuelles une interprétation qui est, de droit, réservée au Maître de chœur. Sur ce terrain encore, nous devons apporter tous nos soins, et une préparation s'impose : on n'improvise pas l'exécution de certaines pièces du répertoire grégorien ; il ne faut pas que, la profession une fois émise, nous disions adieu pour toujours à l'étude du Graduel et de l'Antiphonaire. Ce ne sera jamais assez bien pour le Seigneur; et encore qu'il ne convienne jamais de s'appliquer davantage, simplement pour satisfaire aux exigences esthétiques de quelques auditeurs et pour soutenir la réputation d'une « schola », il faut pourtant nous souvenir que le chant et la psalmodie sont notre forme d'apostolat et que nous devons aux âmes cette prédication si pénétrante. Mais ce ne serait pas assez d'assurer la dignité et la bonne exécution matérielle de l'office divin. Il convient que notre intelligence sache à qui s'adressent paroles et mélodies ; il convient qu'elle soit attentive à la pensée du Psalmiste et de l'ÉgHse. H convient que notre cœur s'échauffe réellement tandis que notre voix retentit. Et, pour achever l'harmonie, notre vie elle-même se mettra d'accord avec notre pensée, notre amour et notre voix. Alors, mais alors seulement, la liturgie aura atteint son double but : honorer Dieu et nous sanctifier. Encore une fois, remarquons bien le procédé de saint Benoît pour inspirer le respect de l'oratoire et l'attention à la prière. H ne songe pas, comme d'autres législateurs monastiques (1), à combattre la rêverie et le sommeil en faisant tresser des corbeilles ou des nattes pendant les longues psalmodies et les lectures ; chez lui l'Œuvre de Dieu s'accomplit tout entière dans la maison de Dieu : Oratorium hoc sit quod dicitur; nec ihi quidquam aliud geratur aut condatur (chap. LU). Il nous suppose chrétiens ; il nous suppose réfléchis, il ne nous donne d'autre règle que notre lumière surnaturelle : consideremus ; il nous invite à éliminer l'illogisme, le désaccord entre ce que nous savons et ce que nous sommes volontairement ; à faire
(1) Cf. Calmet, Commentaire sur le chap. xi.
de toute notre vie un exercice constant d'eurythmie, de loyauté, de délicatesse. Et N. B. Père ramasse sa doctrine dans cette sentence frappée à l'antique : Ut mens nostra concordet voci nostrae. EUe rappelle celle de saint Augustin (1), insérée par saint Césaire dans sa Règle aux vierges (2) : Psalmis et hymnis eum oraiis Deum, hoc versetur in corde qiwd profertur in voce.
(1) Epist. CCXI, 7. P. L., XXXIII, 960. Dans YEnarratio in Psalmum oxlvi (2) nous lisons : Qui ergo psallit, non sola voce psaUit; sed assumpto etiam quodam organo quod vocatur psaUerium, accedentihus manihis voà concordat. Vis ergo psallere? Non solum vox tua sonet latides Dei, sed opéra tua concordent cum voce tua (P. L., XXXVII, 1899). Dans la Lettre XLVIII (3) à l'abbé Eudoxius et à ses moines, S. Augustin écrit : ... Sive contantes et psallentes in cordibus vestris Domino, vel vocibus a corde non àissonis... (P. L., XXXIII, 188-189).
(2) C. XT. — Lire un beau Sermon de S. Césaire sur ce thème, dans l'appendice aux SermoiU de laint Augustin, CCLXXXIV. P. L., XXXIX, 2282-2283,