DU RESPECT DANS LA PRIÊRB
De reverentia orationis. — Si cum hominibus potentibus volumus aliqua suggerere, non praesumimus, nisi cum humilitate et reverentia : quanto magis Domino Deo universorum cum omni humilitate et puritatis devotione supplicandum est?
Nous reconnaîtrons aisément que ce chapitre ne fait pas double emploi avec le précédent. Dans le XIX^, il est question de la prière conventuelle et ofl&cieUe, de l'audience solennelle que donne le Seigneur : aussi le titre nous parle-t-il de disciplina, de cérémonial ; dans le XX®, il s'agit de la prière privée ; et, pour écarter les périls d'une liuerté plus grande laissée à chacun, on nous parle du respect avec lequel nous devons toujours aborder Dieu, reverentia.
La comparaison et l'a fortiori par lesquels débute N. B. Père lui étaient suggérés par son bon sens surnaturel et par ses lectures (1), mais il n'est pas impossible qu'il ait reconnu de plus dans cette image un trait des mœurs romaines. La société n'était pas encore démocratisée et nivelée. D y avait une aristocratie puissante, groupant autour d'elle non pas seulement une armée d'esclaves, mais une vaste clientèle, clientela, composée d'hommes libres ou d'affranchis, qui vivaient attachés au maître, à titre d'amis, de comités ou simplement de clients ; chaque jour, ils s'en venaient saluer le maître ou solliciter une grâce, lui rendant en respect ce qu'ils recevaient de lui de ressources et de sécurité :
Si non ingentem forihus domus alta superhis Mane salutantum Mis vomit aedihus undam (2).
(1) S. Basil., Reg. œntr., cviii (cf. Reg. brev., cci). — Cass., Conlat. XXIII, vii
— Cf. aussi Tertullien, De Oratione, xvi (P. L., 1, 1173-1174) : Siquidem irreverens est assidere sub eonspeetu, eoniraque conspedum ejus, quem quam maxime reverearis, ac venereris; quanto magis sui conspedu Dei vivi, angeh adhuc orationis asiante^ etc<
— S Ephrem, Paraenesis XIX (0pp. graec. lat., t. II, p, 95),
(2) Virgile, Géorgiques, ]. II, 461-462.
Les clients étaient un peu de la famille du maître ; ils étaient associés à son gouvernement et à ses intérêts ; leur demande ressemblait donc à une indication discrète de ce qui leur semblait opportun : ils « suggèrent », dit saint Benoît ; et ce terme devient admirablement théologique dès qu'il s'applique à notre prière. Si nous n'osons aborder les puissants du monde qu'avec humilité et révérence, si le sens des bienséances et notre propre intérêt nous font prendre devant chacun d'eux l'attitude qui convient : à combien plus forte raison nos suppliques au Seigneur et Maître de toutes choses doivent-elles lui être adreBsées en toute humilité, dévotion et pureté !
L'humUité, nous le savons, naît de la conscience de ce qu'est Dieu et de ce que nous sommes devant lui. L'habitude d'être en rapport avec Dieu, la facilité avec laquelle il se laisse aborder, les formes très humbles qu'il prend lui-même lorsqu'il descend vers nous : rien de tout cela ne doit diminuer notre respect. C'est une des marques les plus assurées de l'illusion que de traiter Dieu comme un égal, comme un homme qui a contracté avec nous et avec lequel nous sommes en comptes. Lorsque le Seigneur, dans l'Évangile, nous invitait à la prière confiante, pressante, même importune, il n'entendait point légitimer par avance le ton étrange de sommation, de réquisition, que prennent parfois les demandes — et quelles demandes 1 — de chrétiens mal éclairés. Quelle que soit la dignité surnaturelle à laquelle Dieu nous ait élevés, il n'y ft jamais motif pour nous élever nous-mêmes, pour concevoir de l'audace, ni pour oublier qui est Dieu.
La pureté : elle est mentionnée jusqu'à trois fois dans ces qu^ques lignes. Nous devons l'entendre non seulement, au sens spécifique, de l'éloignement des affections grossières, mais encore du détachement de toute affection créée, de l'absence de tout alliage inférieur. C'est une garantie de l'efficacité de notre prière, lorsque nous pouvons dire à Dieu : « Il y a sans doute chez moi, à mon îhsu, des tendances que vous voyez. Seigneur, et qui ne vous plaisent pas : je ne les aime pas non plus et je les désavoue k Lorsque notre volonté, par laquelle se font les contacts, est libre de toute attache irrégulière. Dieu nous a établis dans la vraie pureté. Mais saint Benoît n'a pas dit simplement : la pureté ; il a dit : la dévotion de la pureté. La dévotion, dans le langage moderne, c'est la flamme de la charité, c'est cette disposition d'ardeur habituelle dans le service de Dieu qui nous fait accomplir avec promptitude, avec persévérance, avec joie, tous nos devoirs envers lui. Mais le terme latin devotio a une signification, non pas très différente, mais plus profonde. La devotio, c'est l'appartenance, le dévouement, l'assujettissement comme état, comme situation fixe, continue, même juridique ; et dans l'espèce, c'est la servitude consentie et aimée, la sujétion volontaire à Dieu et à toutes les conduites de Dieu. Au chapitre XVIII, nous avions le même sens de devotio : Nimis iners devotionis suae servitium ostendurU monachi; et la