‹ Commentaire sur la règle de Saint BenoîtChapitre 70 sur 171 · DU RESPECT DANS LA PRIÈRE · texte numérisé non relu

DU RESPECT DANS LA PRIÈRE

Liturgie invoque Notre-Dame pro devoto femineo sexu. Purifm, c^est l'affranchissement de toute servitude étrangère qui confisquerait à son profit une part de notre amour ou de notre activité; devotio, c'est la plénitude de l'appartenance au Seigneur.

Et non in multiloquio, sed in puritate cordis, el compunctione lacrimarum nos exaudiri sciamus.

Après avoir décrit en trois mots les dispositions intérieures avec lesquelles nous devons aborder Dieu, saint Benoît passe au côté extérieur et plus matériel de la prière. Avec le Seigneur lui-même (1), avec saint Augustin (2), Cassien (3), tous les Pères^ U nous recommande d'éviter le verbiage. Le culte juif n'était pas le seul qui fût devenu, grâce au travail des prêtres, un ritualisme difficile et compliqué, une religion de gestes et de mots ; mais le ritualisme et le verbiage avaient envahi les cultes païens, spécialement celui de Kome : Putant enim quod in multiloquio sua exaudiantur, disait le Seigneur. Ce n'est pourtant pas la multitude des paroles qui fait la réalité de la prière. Nous ne prions en paroles que pour nous affranchir un jour des paroles, et adorer, louer, aimer en sUence « la Beauté qui ferme les lèvres ». In spiritu et veritcUe oportet adorare. La prière a sa source dans le cœur et il y a une prière du cœur qui ne s'emprisonne point dans des mots. Et cette prière est exaucée toujours, parce que c'est l'Esprit de Dieu même qui l'inspire et la formule en nous : Nam quid oremus, sicut oportet, nescimus; sed ipse Spiritus postulat pro nohis gemir tihus inenarrabililus (Rom., vni, 26). Prier dans la pureté de notre cœur, c'est, nous l'avons dit, montrer au regard et au cœur de Dieu le désir et la tendresse d'une âme libre, dégagée des préoccupations basses, unie à lui par la conformité de volonté.

Et compundione laerymarum. L'expression est empruntée à Cassien (4), dont il faut lire les conférences sur la prière ; lui aussi parle souvent de la vraie pureté du cœur, de la prière pure (5). La componction, — encore que V Imitation nous dise qu'il vaut mieux l'éprouver que la définir, — c'est l'attendrissement iutérieur que créent en nous, à la lumière de foi, le souvenir de nos fautes et la pensée des bienfaits de Dieu. Plusieurs fois, dans la Règle, N. B. Père a rapproché la prière et les larmes, comme si les deux choses allaient naturellement l'une avec l'autre : Si aller vuU sibi forte

(1) Matth., VI, 7 sq.

(2) Epist CXXX ad Proham, 20. P. L., XXXIII, 601-502,

(3) InsL, II, x; Conlat. IX, xxxvi.

(4) Cordai, tx, xxviii.

(5) Monaehi autem illvd opus est praecipuum, ut orationem puram offerat Deo, nthil habms in conscientia reprehensibile (Rvfin., Hist. monach., c. i. Rosweyde, p. 463),

tîO COMMENTAIRE SUR LA RÈGLE DE SAINT BENOIT

secretius orare, dit-il au chapitre LU, simpliciter irUret et oret, non in cîamosa voce sed in lacrymis et interUione cordis. Saint Benoît, nous le savons par saint Grégoire, avait le don des larmes ; et ce qui intrigua un jour le bon Théoprobe, ce fut moins Tabondance et la durée des larmes de N. B. Père que leur tristesse profonde : Cumque diu subsistera ejusque non finiri lacrymas videret, nec tamen, vi vir Dei consueverat, orando plangeret, sed moerendo, quaenam causa tanti luctus existeret, inquisivit (1). Le don des larmes est considéré comme le moindre de tous les dons charismatiques ; mais il a ce mérite de ne porter pas à l'orgueil, celui aussi de ne laisser place à aucune distraction dans la prière : il les noie toutes.

Et ideo brevis débet esse et pura oratio ; nisi forte ex affectu inspirationis divinae gratiae protendatur. In conventu tamen omnino brevietur oratio, et facto signo a priore, omnes pariter surgant.

Saint Benoît énonce la conclusion pratique : notre prière doit être brève et pure, brève afin d'être pure (2). Telle était la conduite des moines d'Egypte, font observer saint Augustin et Cassien ; ils préféraient se tenir en contact avec le Seigneur par de rapides et multiples oraisons jaculatoires, plutôt que par ces longues prières où l'on formule souvent bien des demandes superflues (3), où l'on s'occupe surtout de soi, et qui peuvent dégénérer en fatigue, en torpeur, en marasme. Rappelons-nous d'ailleurs l'inévitable danger qu'auraient couru, au temps de saint Benoît, et que courent maintenant encore certaines intelligences peu cultivées, certaines âmes peu formées, à être maintenues d'office dans une prière prolongée. Une éducation préalable est indispensable pour l'oraison mentale lorsqu'elle doit durer quelque peu. Au bout d'un instant on a tout dit. La pensée s'en va ailleurs. Quelquefois on la ramène, mais elle s'échappe de nouveau, vers n'importe quelle direction ; quelquefois on ne songe même pas à la ramener :1e temps s'écoule en divagations, et l'on arrive au bout de sa demi-heure en se demandant quelle a été la part de Dieu dans l'oraison qui vient de se terminer en sursaut. Et pourtant nous connaissons tout à la fois et notre religion et nos besoins, peut-être même notre théologie !

Il va de soi que N. B. Père ne songe ]joint à réduire le temps que notre ferveur voudrait donner à Die» ; U prévoit même for-

(1) S. Greg. m., Dial, 1. II, c. xvii.

(2) Cf. S. Th., II' II", q. Lxxxiii, a. 14, TJtrum oratio débeai esse divtuma.

(3) Hoc praecipu£ est in oraiione peiendum, ui Dec uniamur {S, Th., II* II", q. Lxxxiii, a. 1, ad 2).

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