‹ Commentaire sur la règle de Saint BenoîtChapitre 8 sur 171 · PROLOGUE · texte numérisé non relu

PROLOGUE

lequel on ne consent pas à transiger. H est plus malaisé encore de nous défaire de la volonté de tempérament, d'une trempe fermée, maussade, chicanière, qui nous porte invariablement à Vego contra.

Dans la mesure où nous dépouillerons la vieille défroque séculière d'égoïsme et jetterons bas tous les impedimenta, nous serons en état de saisir et de manier les armes de l'obéissance. Alors que l'Apôtre envisage les principales vertus comme les pièces diverses de l'armure surnaturelle (I Thess., V, 8 ; Ephes., vi, 14-17), N. B. Père appelle du seul nom générique les armes qu'il donne à son moine (1) : c'est l'armure de l'obéissance. On est soldat pour obéir, pour obéir en dépit de tout, et toujours ; et, lorsqu'il s'agit du Seigneur, pour obéir universellement et sans demander des pourquoi : c'est bien le moins. A-t-on assez déclamé contre l'immoralité du vœu d'obéissance ! a-t-on assez jeté le discrédit sur les vertus dites passives ! Saint Benoît comprend autrement les intérêts de la dignité humaine : les armes de l'obéissance sont pour lui les plus fortes, les mieux trempées, les plus brillantes aussi et les plus glorieuses. Nous obéissons à Dieu, nous obéissons à une Règle que nous avons étudiée et choisie : à un homme, nous n'obéissons jamais que dans les limites de ce que nous avons voué. Et alors que nous obéissons, non seulement nous sommes libres puisque c'est délibérément que nous unissons notre volonté à celle de Dieu, ce qui n'est pas une manière de se rapetisser ; mais encore nous sommes tenus de faire nôtre le motif réel de l'action et d'associer notre intelligence à la pensée divine.

L'enrôlement fait, le soldat équipé, il n'y a plus qu'à militer sous l'étendard du vrai roi le Seigneur Christ : Domino Chrisio vero régi militaturus (2). C'est pour lui et ses intérêts, c'est à son exemple aussi que nous le servons : In capite lihri scriptum est de me ut facerem voluntatem tuam. Deus meus, volui, et legem tuam in medio cordis mei... Foetus oiediens usque ad mortem. Prenons bien conscience du drame qui s'accomplit, et dans lequel nous devons jouer notre rôle. Ce drame remplit le temps et l'espace. Il a commencé, dès l'origme des choses, dans le monde angélique, par une désobéissance qui en a entraîné ici-bas une autre, laquelle a été réparée par l'obéissance de Notre-Seigneur Jésus-Christ ; les êtres intelligents se sont rangés en deux camps : ceux qui obéissent, et ceux qui n'obéissent pas ; et la lutte des deux armées est sans trêve. Chacune a son roi ; et qui prétend se soustraire à l'obéissance passe de fait sous la tyrannie d'un autre. Dieu pour dieu : j'aime mieux le mien ! Dans l'armée de ceux qui obéissent au Seigneur, les religieux

(1) Cfr. Exhortatio de panopîia ad monachos (inter S. Ephrem opp. graec. lat., tv III, p. 219).

(2) Sum enim laloriosus, etiam nunc sub tnagno opère peccator; veteranus in numéro peccaiorum, sed aeterno Régi novus incorporeae tyro militiae (S. Paulini Nolani Ep. IV ad S. Augustinwn. P. L., LXI, 165).

forment un corps d'élite. N. B. Père reconnaîtra d'ailleurs que la vie monastique a encore la physionomie d'une école, d'un atelier, et surtout celle d'une famille.

In primis (i) , ut quidquid agendum inchoas bonum, ab eo perfici instantissima oratione deposcas ; ut qui nos jam in (iliorum dignatus est numéro computare, non debeat aliquando de malis aclibus nostris contrisiari.

La première recommandation de N. B. Père, son premier souci, est que nous nous appuyions sur Dieu pour monter jusqu'à lui. Il nous faut ia grâce, il nous faut la prière qui sollicite la grâce : deux éléments connexes et de nécessité égale. Une remarque aussi précise, dès le commencement de la Règle, coupe court à toute diminution pélagienne ou semipélagi^ine de la doctrine. Pour Pelage, moine gyrovague, l'homme est «Bsentiellement bon : il n'a besoin, pour faire le bien, que de sa bonne volonté, avec le secours tout extérieur de la loi, de renseignement et de l'exemple de Notre-Seigneur ; Cassien lui-même, dans sa Conféreace XIII, estime que notre raison et notre volonté suffisent pour l'acte premier moyennant lequel nous nous déterminons à la foi et entrons dans la vie suruatureile. La formule de saint Benoît est infiniment prudente et concorde avec la doctrine du concile d'Orange (529) (2) : Adjutorium Dei etiam renatis et sanctis semper est implorandum, ut ad fitieni bonum pcrvenire vel in iono possint perdurare.

U s'en faut de tout, en effet, que nous puissions nous passer de Dieu. Dieu inter^dent en chacun de dos actes et exerce son influence dès leur «ource. Dans l'acte surnaturel il intervient à un titre spécial, parce que l'agent créé met en œuvre des facultés qui ne sont pas les siennes. La première démarche vers la foi et le baptême est due à une impulsion de sa grâce; la vraie vocation religieuse vient de lui aussi, et non d'un travail de déduction intériewe et purement philosophique. Mais cette coopération de Dieu est non moins indispensable pour poursuivre l'œuvre surnaturelle commencée, qui est de longue haleine et qui doit durer toute la vie. Et si notre vocation est angéiique, notre nature ne l'est pas ; alors que l'ange se fixe dans un seul acte de volonté, nous devons, nous,

(1) Avec des éditeurs récents (Schmidt, Wolfflin), nous pourrions relier dirigitur à in primis et traiter le qidsquis abrenunUans... comme une incidente. D. Butler (op. cit., p. 127) écarte cette ponctuation comme contraire à celle des meilleurs manuscrits et à l'interprétation des plus anciens commentateurs.

(2) Cap. X. ILaa'SI, Sacrontm ConcUiorum nova ei amplissima Colleciio, t VIII, col. 714.

PROLOGDE 7

avec une nature moins forte, plus exposée, sollicitée d'en bas, ressaisir à chaque instant notre vie, toujours prête à faiblir devant l'obstacle. C'est à Dieu que nous devons demander, par une prière fervente, pressante et qui ne se lasse jamais, instantissima oratione, la grâce du « parfaire », la grâce de la persévérance.

H n'est pas à redouter que Dieu se dérobe à notre prière : il s'est engagé d'avance, il s'est compromis lui-même. C'est la meilleure réponse à cette question naïve : aurai-je la force d'aller jusqu'au bout? Dieu nous a devancés : Prior dilexit nos... In cantate perpétua dilexi te, ideo attraxi te, miserans. Son amour est sans date. Il s'est empressé près de chacun de nous. Il nous a donné d'emblée par le baptême cette vie surnaturelle et divine que nous ne lui demandions pas. Nous sommes maintenant du nombre de ses enfants. Soyons donc ce qu'il nous a faits. Ne démentons point, par des œuvres mauvaises, la dignité à laquelle il nous éleva par pure tendresse. Employons-nous à ne pas tromper sa bonté, à ne pas l'en faire repentir. Dans un sentiment très délicat et très filial, saint Benoît considère l'épanouissement de notre perfection comme un succès personnel de Dieu et son avortement comme une faillite de la Toute- Puissance.

lia enim ei omni tempore de bonis suis in nobis parendum est : ut non solum, ut iratus pater, non aliquando filios suos exhaeredet ; sed nec ut metuendus dominus, irritatus malis nostris, ut nequissimos servos perpetuam tradat ad poenam, qui euin sequi noluerint ad gloriam.

C'est le développement de ce qui vient d'être dit. La prière et la grâce nous sont nécessaires pour obéir à Dieu toute notre vie et à tout instant, car telle est réellement la tâche offerte et acceptée ; mais rien ne nous manquera pour la mener à bien, si notre prière sollicite la grâce et si notre fidélité la fait fructifier. L'origine et la mesure de nos richesses surnaturelles le sont aussi de nos obligations et de nos responsabilités : or, nous sommes devenus vis-à-vis de Dieu des fils et des serviteurs.

Nous sommes enfants de Dieu, non pas en vertu d'une fiction légale, mais en vertu d'une assimilation profonde et vitale à son FUs unique ; et dans cette sève divine qui coule en nous par la grâce, nous tenons un titre irrécusable à l'héritage même du Fils : Si autemfilii, ethieredes : haeredes quidem Dei, coh^eredes autem Christi. Cette vie surnaturelle est douée de facultés qui lui sont proportionnées : la foi, l'espérance, la charité. Grâce sanctifiante, vertus théologales, vertus morales, dons du

Saint-Esprit, secours de toutes sortes : voilà « les biens de Dieu en nous » dont parle saint Benoît. C'est le trésor que Dieu nous a confié et auquel nous devons faire rapporter lé plus possible : Negotiamini dum venio.

La fidélité et le succès ne sont pas exigés de nous seulement par la délicatesse due au Seigneur, par le souci de ne pas le contrister : c'est une question d'honnêteté et de justice ; et saint Benoît nous y excite enfin au nom de nos propres intérêts. Dieu, de son fonds, n'est que bonté ; il ne devient sévère que de notre fait, lorsqu'il est provoqué par nos fautes : De suo optimus, de nostro justus, dit TertuUien. Si nous trahissons Dieu, le Père qu'il est nous déshéritera, le Maître redoutable qu'il est nous châtiera, et dans la proportion même de son amour méprisé, de sa confiance trompée. Il faut bien comprendre cette fin de phrase, et ne pas faire dire à saint Benoît que le Seigneur use, dans le châtiment, de deux degrés distincts, séparables l'un de l'autre et superposables l'un à l'autre : en ce sens que tantôt il déshérite simplement, et que parfois, par exemple s'il y a excès dans l'infidélité, il châtie par des peines afflictives ; il n'est nul cas où l'âme, réellement déshéritée par sa faute, n'ait à souffrir. Le dessein de N. B. Père est de signaler les deux peines inséparables de l'éternité : non seulement celle du dam, qui prive de l'héritage céleste, c'est-à-dire de Dieu, les fils rebelles, mais encore celle du sens, livrant au feu les serviteurs tout à fait mauvais qui n'ont pas voulu le suivre à la gloire.

H ne s'agit pour l'homme que d'aller régner à jamais avec le Christ, ou d'aller souffrir à jamais avec les démons. Saint Benoît présentera plusieurs fois, au cours du Prologue, cette alternative redoutable ; et il propose la vie monastique comme le chemin le plus direct et le plus sûr pom' attemdre Dieu ; à ses yeux, tendre vaillamment vers la réalisation plénière de son baptême et la perfection de la vie surnaturelle (il n'est question que de cela dans le Prologue) est encore le procédé le plus efficace pour s'éloigner de la mort éternelle, en même temps que le procédé le plus logique et le plus glorieux pour Dieu et pour nous. Sans méconnaître que l'homme est libre d'entrer ou de n'entrer pas, et que, pour beaucoup de ceux auxquels parviendra son invitation, la vie monastique n'est pas indispensable à la réparation ou à la persévérance, sans confondre les préceptes avec les conseils, N. B. Père simplifie pourtant les données du problème. Nous ne remarquerons jamais assez en quels termes rigoureux et clairs la question est posée.

Exsurgamus ergo tandem aliquando, excitante nos Scriptura, ac dicente : Hora est jam nos de somno surgere. Et apertis oculis nostris ad deifîcum lumen,

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