CHAPITRE XXII
QuoMODO DORMiANT MONACHi. — Singuli per singulas lectos dormiant. Lectisternia pro modo conversa tionis, secundum dispensationem Abbalis sui, singuli accipiant.
Saint Benoît n'a pas jeté pêle-mêle et absolument sans ordre les dispositions de sa Règle ; mais on ne voit pas bien, de prime abord, comment ce chapitre se relie à ceux qui l'entourent. Il est probable que N. B. Père a voulu rattacher au chapitre des doyens les chapitres qui traitent et des circonstances où ils ont surtout à exercer leur vigilance, et des procédés qui leur sont remis afin de se faire obéir. De plus, cette question du sommeil des moines, apparentée à celle de l'office de nuit, n'est point inattendue dans le voisinage de la législation liturgique, et les Règles antérieures à saint Benoît faisaient volontiers Id même rapprochement.
La prescription sur laquelle s'ouvre le chapitre nous paraît aujourd'hui bien superflue : chacun des frères aura son lit à part. Ce n'e^t que de la bienséance élémentaire et un confort indispensable. Pourtant, les anciennes Règles monastiques (1) ont cru devoù* prendre la même précaution et des conciles ont légiféré à ce sujet (2), sans doute parce que l'usage contraire existait en quelques maisons : les mœurs étaient simples, le régime volontairement semblable à celui des pauvres et des paysans ; et puis les moines ne couchaient-Us pas tout vêtus sur des nattes, des paillasses ou des planches?
Chaque frère recevra donc un lit et sa garniture {lectisternia), le tout conforme à la pauvreté, à l'austérité de son genre de vie, — c'est la meilleure explication du pro modo conversationis — et selon que le déterminera l'Abbé. N. B. Père se réserve de donner au chapitre LV l'inventaire de
^1) Sauf la Régula cujusdam ad virgines, xiv.
(2) Cf. Conc. Turonense II (667), can. xiv, Mansi, t. IX, col. 796.
la literie monastique : Stramenta autem lectorum sufficiarU: matta, sagum, lena et capitde. Les moines sont avertis de ne pas s'étonner si leur couchette est un peu dure : c'est un simple lit de camp où l'on s'étend quelques heures ; car ils sont des soldats, et, comme le dira bientôt saint Benoît, ils doivent être prêts à se lever au premier signal. Néanmoins, l'Abbé pourra donner un lit plus confortable à ceux qui seraient malades ou âgés, et proportionner le nombre et la qualité des couvertures au climat ou à la saison.
Si potest fieri, omnes in uno loco dormiant; si autem mulliludo non sinit, déni, aut viceni ciini senioribiis suis, qui super eos solliciti sint, pausent. Candela jugiter in eadem cella ardeat usque mane.
Un lit pour chacun, mais, autant que cela se peut faire, un même dortoir pour tous : pour tous les profès, s'entend, car, d'après le chapitre liVIII, les novices ont un logis à part : Cclla noviiiorum, uhi medir tetur, et manducet, et dormiat. Saint Benoît veut le cénobitisme parfait : 863 fils prient, travaillent, prennent leurs repas ensemble, et ils oui un dortoir commun (1). Ce n'est pas d'ailleurs une innovation ; on trouvera dans le commentaire de D. Martène divers témoignages anciens en faveur du dortoir, en particulier l'attostation de saint Césaire (2) ; on y lira aussi l'histoire des transformations qui se sont opérées sur ce point dans les coutumes. Pendant de longs siècles, les moines bénédictins couchèrent en dortoir, dans des lits sans rideaux, ordinairement avec l'Abbé au milieu d'eux. Moyennant certaines précautions d'hygiène et de décence, on n'y voyait nul inconvénient (3). Au quinzième siècle les Pères de Cluny et de Bursfeld proscrivent encore les cellules séparées ; mais le dortoir est divisé en alcôves qui forment réellement autant de petites chambres, où. chacun peut lire et prier en paix. A l'époque où la vie des moines s'écoulait presque tout entière à l'office divin et au travail manuel, on ne montait au dortoir que pour se coucher ou pour lire auprès de son lit. La îectio divina se faisait d'ailleurs, ordinairement, sous le cloître ou au chapitre; les copistes et les enlumineurs travaillaient dans une salle commune dite sf.ript rium. Mais les conditions de la vie monastique se fixent un peu différentes avec la prédominance des travaux intellectuels, avec l'institution des frères eonvers, avec des
(1) Cf. S. Greg. m., Diai, 1. II, c. xxxv.
(2) Reg. ad monach , m ; Reg. ad virg., vii.
(3) Cf. Udalr,, Consuet. Clun., 1. H, c. v, ix, x. — Constii. Hirsaug., 1. I, c. txix,