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habitudes de piété nouvelles, avec l'intrusion des séculiers dans les cloîtres et le régime des béné liciers ayant chacun leurs appartements. 11 fut facile de justifier l'usage des cellules par des exemples empruntés à l'histoire des moines d'Orient, à celle des moines de saint Martin, des moines de Lérins, etc., aux coutumes des Chartreux et des Camaldules. Pour ne pas rompre tout à fait avec l'antiquité monastique, on feima les cellules avec un simple rideau, ou bien on perça la porte d'un petit foramen avec obturateur mobile ; on conserva le nom de dormitorium au couloir sur lequel s'ouvrent les cellules; enfin, on entretint fidèlement toute la nuit, dans ce même couloir, la lumière qui doit briller, selon saint Benoît, jusqu'au matin.
La R3gle n'envisage point d'autre procédé que celui du dortoir ; pourtant elle laisse à l'Abbé le soin d'apprécier s'il est possible de réunir tous les frères eu un même lieu, ou s'il ne vaut pas mieux, à raison de leur grand nombre, les répartir dans diJïérentes salles, décanie par décanie, ou plusieurs décanie^ ensemble. Dans ce dernier cas, et en l'absence de l'Abbé et du Prieur, les moines sont placés sous la responsabilité et la surveillance plus immédiate de leurs doyens respectifs (car tel est ici le sens des mots senioribus suis). C'est, en partie, afin que les doyens fussent capables d'exercer leur vigilance, que les anciens coutumiers règlent si minutieusement tout ce qui concerne l'éclairage du dortoir? il se faisait, dit D. Calmet, par « la cire, le suif, l'huile, le bois, le jonc ou le roseau, principalement par les flambeaux de pin ou de sapin ». Selon certains commentateurs, les doyens n'auraient pas eu le droit de fermer l'œil de toute la nuit ; mais samt Benoît ne leur demande rien de pareil : ils pouvaient à moins de frais s'assurer que tout allait bien, et faire de temps en temps des rondes, comme le prévoient les coutumiers.
Vestiti dormiant, et cincti cingulis aut funibus, et cultelîos ad latus non habeant dum dormiiint, ne forte per somnium vulnerentur dormientes; et ut parati sint monachi semper; et facto signo absque mora surgentes, festinent invicem se praevenire ad opus Dei, cum omni tamen gra vitale et modestia.
Les moines dormiront vêtus, et non pas, sous prétexte de simplicité, à la manière de beaucoup d'anciens ou des paysans de la Campanie. Leur vêtement de nuit sera, sinon le même que celui de jour, du moins composé des mêmes éléments : la tunique, qui se portait sur la peau, comme une chemise, et dont les phs étaient retenus par une ceinture ;
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probablement aussi les bas ou chaussures légères (pedules), dont il sera parlé au chapitre LV ; enfin la coule, car N. B. Père écrira dans le même chapitre : Sufficit monacho duos tunicas et duos cumttas hahere, propkr nocks, et propter lavare ipsas res. Les fémoraux n'étaient donnés qu'aux voyageurs. Le scapulaire, vêtement de travail, propter opéra, était inutile pour le sommeil. Il semble bien que la ceinture de nuit ait différé de celle de jour ; pendant le jour, c'est le hracile, large ceinture servant de poche ; la nuit, c'est une ceinture quelconque, de cuir ou de corde, dndi cinguîis aut funibus, et cultellos ad latus non habcant (1), N. B, Père recommande de n'attacher point à la ceinture, comme pendant le jour, le fort couteau qui servait aux usages les plus divers : il eût été facile, alors même que le couteau était renfermé dans une gaine, de se blesser pendant les mouvements inconscients du sommeil ou de frapper les voisins au cours d'un cauchemar.
Si N. B. Père et les autres législateurs prescrivent aux moines de garder pendant leur sommeil l'habit de la religion, ou du moins quelque chose de cet habit, c'est donc d'abord pour un motif de cécence et de pauvreté : on n'avait que celui-là. C'est aussi par dévotion pour le vêtement symbolique de la profession, et parce qu'U est une sauvegarde contre les incursions du diable. Saint Benoît ajoute : Vestiti dormiant, et emcti..., et ui parati sint monachi semper : il faut qu'au premier signal le moine, soldat du Christ, soit toujours prêt à courir à l'Œuvre de Dieu. Peut-être avons-nous dans ce passage une allusion à la parole de l'Évangile : Sint lurribi vestri praecincti, et lucernae ardentes in manibus vestris. Et vos similes hominibus exspectantibus dominum suum (Luc, xii, 35-36). Dès qu'a retenti le signal convenu (chap. XLVII), tous se lèvent, sans discuter avec leur couchette ; et, remettant probablement aux heures de jour les soins d'une toilette sommaire et d'un changement d'habit, ils descendent immédiatement à l'oratoire (2). S'il y a quelque chose à regretter de la disposition ancienne du dortoir monastique, c'est la difficulté qu'elle créait aux paresseux de donner carrière à leur lâcheté. On avait beau fermer ses yeux appesantis et se dissimuler le mieux possible sous la couverture (3) : on n'en avait pas moins conscience de faire tache au milieu de l'empressement général. Car les frères devaient s'empresser et rivaliser entre eux à qui arriverait le premier à l'Œuvre de Dieu : en toute gravité pourtant et modestie, ajoute prudemment N. B. Père. C'est moins que jamais l'heure de se permettre de petites facéties ou de franchir, en une course folle,
(1) Selon l'édition Butler : ut cultellos...
(2) Cf. Martêne, De antiq. monach. rit., 1. I, c. i.
(3) La lanterne sourde du Prieur claustral ou des circateurs découvrait aisément ceux qui s'étaient attardés au lit ou qui continuaient leur somme à l'église. Cf. Udalb., Consuet. Clun., 1. II, c, viii. — Bernard., Ordo Cluri., P. I, c. m, — Conslii. Uirsaug.t L I, C XXVIII.
escaliers et couloirs ; saint Benoît répétera au chapitre XLIII sa double recommandation.
Nous nous souviendrons pratiquement du passage : Et facto signo ahsque mora surgentes... Il ne faut pas se lever par pièces et par morceaux, mais tout de suite et comme mécaniquement : c'est plus facile de la sorte. L'office divin, le travail et notre humeur se ressentiraient d'une triste condescendance et d'un petit calcul assurant à notre repos un supplément de vingt minutes chaque matin. Huit heures de sommeil, ce serait plus que ne concédait l'école de l'hygiène antique :
Sex horas dormisse sat est, pueroque senique; Da septem pigro : nulli concesseris octo.
Et alors même qu'il y aurait dans un lever ponctuel une part de fatigue et de mortification, abordons-la résolument. C'est avec ces vaillances de détail que nous arrivons à devenir plus forts moralement, plus maîtres de notre corps, plus souverains de nos passions. Aussi bien, les mortifications les plus assainissantes sont celles qui entrent dans le tissu ordinaire de notre vie et sont à peine aperçues.
Adolescentiores fratres juxta se non habeant lectos, sed permixti cum senioribus. Surgentes vero ad opus Dei, invicem se moderate cohortentur, propter somnolentorum excusationes.
Ces quelques lignes veulent assurer la discipline du dortoir, et assurer de plus l'empressement modéré dont il vient d'être question. Au chapitre XLIII, saint Benoît fixera l'ordre selon lequel les moines se présentent à toutes les réunions conventuelles : les préséances sont déterminées par la date et l'heure de la « conversion ». Ici, N. B. Père stipule une exception à cette règle, au cas où le hasard de l'entrée en religion grouperait ensemble un certain nombre de jeunes moines. Les enfants et les jeunes gens sont de puissants dormeurs. On conçoit facilement que ces adolescentiores fratres, réunis au dortoir, ou ne se réveilleraient pas, ou seraient trop heureux d'acheter le droit de dormir par la complicité d'une indulgence mutuelle. Us auraient aussi plus d'une fois des tentations d'espièglerie. C'est pour obvier à ces divers périls que saint Benoît veut qu'on sème leurs lits parmi ceux des moines plus âgés. Le terme seniorihus, parce qu'il est opposé à adolescentiores, et qu'U n'est pas, comme plus haut, accompagné du possessif suis, doit s'entendre ici des religieux d'un âge plus mûr, non des doyens ; ceux-ci, d'ailleurs, eussent été trop
2Si COMMENTAIRE SUR LA RÈGLE DE SAINT BENOIT
peu nombreux pour l'intercalation dont il est parlé. Si nous entendions le pro modo conversation) s du début de ce chapitre d'une distrijution des lits au dortoir conformément à l'âge, au tempérament et au sérieux de chacun, U faudrait admettre, avec quelques commentateurs, que saint Benoît répète deux fois la même recommandation.
Surgentes vero. i e ne sont pas les seub enfants qu'il s'agit d'exulter : tous les moines sont invités à se rendre service mutuellement. Les dormeurs ont toujours de mauvaises raisons pour ne se lever pas : un cauchemar, une digestion pénible, une crampe, la migraine ; et puis on n'a pas bien entendu le signal : soynnolentorum excusationes. Saint Benoît, dans l'intérêt de l'office divin et de l'observance commune, autorise à ruiner toutes les illusions par un encouragement discret, inoderate; il suffit de faire un peu de bruit, au besoin de secouer le lit. Pouvait-on dire quelques mots? N. B. Père entend-il faire une exception à la loi rigoureuse du silence de nuit (chap. XLII)? Ce n'est pas invraisemblable. Nous ignorons, du reste, à quel moment prenait fin ce temps de silence : peut-être précisément à l'heure du réveil et dès le début de la journée monastique. Saint Basile recommande de fah-e bon visage à l'excitateur, d'accueillir avec reconnaissance celui qui vient nous tirer de cet état humiliant du sorimeil oiî l'âme perd conscience d'elle-même, et qui nous invite à alU-r glorifier Dieu (1).
Ajoutons une dernière remarque qui se rapporte à la matière générale du chapitre. B en est qui, avant de s'endormir, se remémorent le travail intellectuel de la joiu-née afin d'en fixer et d'en intégrer les résultats : la pratique est bonne, à ia condition d'être brève. Sainte Thérèse nous dit qu'elle n'a jamais pris son sommeil qu'en songeant au jardin des Oliviers, à la nuit terrible et à l'agonie du Seigneur : et voilà qui est beaucoup mieux. La dernière impression siu* laquelle se termine notre journée a une importance extrême : elle influe sur notre sommeil et sur le lendemain. 11 nous est possible de consacrer à Dieu ces instants mêmes qui échappent à la vie consciente. Notre dernière pensée est comme un germe confié au silence de la terre : Terra ultra fructificat; tandis qu'elle s'évanouit, son influence bénie descend lentement en nous, elle imprègne notre âme et l'enveloppe toute.
(1) Beg. amtr., lxxv, lxxti.