PROLOGUE
attonitis auribus audiamus divina quotidie damans quid nos admoneat vox, dicens : Hodie si voœm ejus audierilis, nolite obdurare corda vestra. Et iterum : Qui habet mires audiendi, audiat quid Spiritus dicat Ecdesiis. Et quid dicit? Venite ftlii, audite me : timorem Domini docebo vos. Currite, dum lucem vitae habet is, ne tenebrae mortis vos comprehendant.
Les préliminaires établis, nous allons commencer, dit saint Benoît, et mettre résolument la main à l'œuvre. Quel que soit notre âge, surtout si nous sommes sur le déclin de la vie, il est temps, c'est l'heure, l'heure de la grâce, l'heure de Dieu. Depuis trop longtemps nous sommes plongés dans le sommeil (1), un sommeil lourd, peut-être un sommeil troublé et traversé de rêves pénibles. Le sommeil n'est pas la mort, mais ce n'est pas la vie non plus ; c'est la vie oscillante, la vie latente et qui ne s'exerce pas. L'inattention, l'accoutumance ont effacé pour nous tous les contoui*s des réalités surnaturelles. Nous dormons, et nous ne sommes pas heureux. Levons-nous donc enfin, à la voix de l'excitateur qui est Dieu même, et non plus seulement N. B. Père saint Benoît. Dieu nous invite par son Écriture ; c'est vraiment la parole de Dieu, s'adressant individuellement à chacun de nous ; il ne semble pas que l'âme baptisée puisse résister à un enseignement qui est fait pour elle. Nous remarquerons que, dans la Règle, la sainte Écriture a toujours une valeur décisive. Hora est jam nos de somno surgere : la liturgie de l'Avent a recueilli cette formule de l'Apôtre (Rom., xiii, 11), et elle n'est jamais hors de saison au cours de l'Avent perpétuel de notre vie.
Ouvrons les yeux : c'est par là que l'on commence à secouer le sommeil et à reprendre conscience de ce qui est. Ouvrons les yeux à « la lumière déifique » ; cela peut s'entendre de l'Écriture : Lucerna pedibus mais verbum tuum et lumen semitis meis (Ps. cxviii, 105) ; cela peut s'entendre de la foi, ou bien de Notre-Seigneur lui-même, vraie lumière qui marche et qui nous guide : Qui sequitur me non ambulat in tenebris sed habebit lumen vitae (Joann., viii, 12). Il faut écouter aussi et prêter l'oreille à une voix puissante et douce : attonitis auribus (2). Le plus grand auxiliaire de l'ennemi en nous est l'inattention ; et alors que la lumière divine nous enveloppe sans cesse, que Dieu nous parle à tout instant, nous demeurons aveugles et sourds, inertes, sans souci de la vérité. Rompons enfin la trame de l'accoutumance, intéressons-nous, soyons
(1) Cf. Cass., Conlat. III, iv.
(2) D. Butler renvoie à Quinte-Curce, Histoire cP Alexandre, 1. VIII, 4,
curieux : puisque aussi bien, nous dit la sagesse antique, l'admiration ou la surprise sont le principe de toute réflexion philosophique.
Chaque mathi, au commencement de l'office, la voix du Seigneur nous crie (1), suppliante : Aujourd'hui, si vous entendez mon appel, gardezvous d'endurcir vos cœurs (Ps. xciv, 8). Car nous sommes par excellence des retardataires, des traînards : « Aujourd'hui, mon Dieu? Ce que vous me demandez d'abandonner est si intéressant ! Si nous remettions à demain? C'est entendu : je serai sage et mortifié demain... » Et notre mauvaise habitude s'affermit, car tout acte laisse en nous sa trace, et nous perdons de la force chaque jour. La conversion ne sera-t-elle pas plus difficile demain?
Qui hahet aures audiendi, audiat guid Sfiritus dicat Ecclesiis (Matth., XI, 15 ; Apoc, II, 7), L'invitation est plus pressante : on s'adresse à notre intelligence, à notre fierté, à un certain orgueil légitime. Ce que l'Esprit de Dieu dit à l'âme qu'il visite, c'est de venir simplement se mettre à son école : il est Docteur et il est Père. H lui enseignera à craindre Dieu, c'est-à-diie à vivre devant Dieu dans le respect filial et la tendresse (Ps. xxxni, 12). Saint Benoît ajoute le grave avertissement du Seigneur en saint Jean (xii, 35) : « Hâtez-vous de venir à Dieu, tandis que vous avez la lumière de la vie, de peur d'être saisi par les ténèbres de la mort (2) ». L'hodie ne s'étend pas au delà de la vie présente ; et qui sait si vous disposerez d'un lendemain? Tandis que Dieu parle et vous éclaire, tandis qu'il consent à marcher devant vous, suivez-le et prenez Bon allure : sinon l'étoile disparaîtra (3).
Et quaerens Dominus in muliitudine populi, cui haec clamai, operarium suum, iterum dicit : Quis est homo qui vuU vitam, et cupit videre aies bonos? Quod si tu aiidiens respondeas : Ego, dicit tibi Deus : Si vis
(1) Aa chapitre vn, saint Benoît dira aussi que » l'Écriture nous crie ». Même expression chez S. CÉSAiRE, Sermon CCLXIII, 4, dans rappeudice aux Sermons de saint Augustin (P. L., XXXIX, 2233).
(2) Saint Benoît ne cite pas toujours textuellement l'Écriture, soit à dessein, soit qu'il cite de mémoire. Il se sert souvent fussi d'une version autre que notre Vulgate. Si Césaire lisait le début de ce texte à peu près comme saint Benoît : Curramus dum lucem viiae hahemus (P. L., XXXIX, 2230).
(3) N. B. Père va revenir dans un instant au Ps. xxxiii, dont il choisit et commente les versets 12, 13, 14, 15, 16. Il se souvient aussi de V Enarraiion II de S. Augustin sur ce psaume ; et denuis audiamus divina... jusqu'à quid àulcius..., il ne fait guère oue la citer presque text'uellement (n<» 16-20, 9. P. L., XXXVI, 317-319, 313). Voir aussi Y Enarraiion SOI le Fs. cxLm(no9. P. L., XXXVII, 18G2) : la combinaison que nous allons rencontrer bientôt chez saint Benoît des deux textes d'Isaïe : lxv, 24, avec iviii, 9, est certainement inspirée de saint Augustin.
Il faut renoncer à voir une source de ce passage de saint Benoît dans le Pseudo- Chrysostome dont il est question dans la Revue Bénédictine, 1894, p. 385 et suiv.
PBOL0G[iE il
habere veram et perpetuam vitam, prohibe linguam tmim a malo, et labia tua ne loquantur dolum. Diverte « malo, et foc bonum; inquire pacem et sequere eam. Et cum haec feceritis, oculi mei super vos, et aures meae ad preces vestras; et antequam me invocetis, dicam : Ecoe adsum.
L'âme a pris contact avec N. B. Père, elle a prié av^ lui, elle a été secouée par la crainte, réveillée par. les paroles divines de l'Écriture ? mais il faut à l'invitation quelque chose de plus personnel encore, de plus décisif, de plus dramatique aussL Le Père de famille, le Maître de la vigne (Matth., xx, 1-16), descend lui-même sur la place publique pour i&cTMtfiir des ouvriers ; et l'appel qu'il jette à la multitude du peuple chrétien s'adresse réeli^nent à chacun ; c'est un accord qu'il veut coaclure avec chaque âme individuelle. Nous avons là dessinée la vraie situation de l'âme eu face de Dieu : toute âme est ouvrière, Dieu aussi. Dieu, qui n'a besoin de rien, a pourtant voulu quelque chose : la manifestation de ses attributs au moyen de l'ordre naturel et de l'ordre surnaturel surtout Le grand effort de Dieu, c'est l'Incarnation et la Rédemption. D s'y est employé sérieusement, mais il n'a pas consenti à y toivailler seul. Il a voulu s'associer des coopérateurs, et volontairement il a laissé son œuvre inachevée, se persuadant que ce serait une joie pour nous de travailler après lui, avec lui, et de mettre notre effort là où il a mis son sang (I Cor., iii, 9 ; Col., i, 24).
L'invitation d'ailleurs, est accompagnée d'une amorce : Qids est komo fui vult vitcmi, ^ eiipit videre aies bonos? (Ps. xxxiii, 13) Dieu ne dédaigne pas de nous prendre par notre intérêt, ni de s'appuyer sur cet amour premier et foncier que nous avons du bonheur. Aussi biMi, sa propre gloire et notre bonheur sont-Us conjugués. Lorsque l'on offre à l'homme le bonheur et la vie, il ne se récuse jamais : Nonne omnis in vobis respondd : Ego? dit saint Augustin, Moi, Seigneur, je veux bien ! Seulement qu'il n'y ait pas de malentendu entre nous, ajoute le Seigneur, à qui N. B. Père fait prfeiser d'un mot le sens et la portée de sa promesse. Notre idéal n'est plus celui du Juif, qui se contentait trop souvent de la prospérité temporelle et de la longévité ; il s'agit pour nous de la vie vraie et plénière, de la vie étemelle. La vie de l'éternité est commencée ici-bas dans la grâce, et nous connaîtrons « de bons jours » chez saint Benoît ; alors même qu'il n'y aurait que la vie présente, ne serions-nous pas les heureux de la terre? lilais, sans s"'expliquer davantage sur le salaire réservé par Dieu à « son ouvrier », N. B. Père indique brièvement d'abord, puis de façon plus étendue, les conditions qu'il doit accepter.
Il y a des éliminations qui s'imposent. Prohibe linguam tuam a malo...
(Ps. XXXIII, 14-15) : s'agit-il de s'éloigner du mensonge et de renoncer à la fourberie proprement dite? Oui, sans doute ; mais on peut donner à ces paroles de l'Ancien Testament une valeur qui soit en fonction de l'économie nouvelle, une signification plus généraJe. H y a un mensonge d'action impliqué parfois dans toute notre vie, un démenti pratique donné à notre foi, une secrète dualité : la charité nous invite, et l'égoïsme nous emporte ; nous sommes écartelés et tiraillés en sens contraire ; et, de fait, ce sont les basses sollicitations qui trop souvent triomphent. Nous communions chaque matin, mais nous demeurons nous-mêmes. Si vraiment nous voulons la vie, il faut commencer à réaliser en nous l'unité, la loyauté profonde,
Diverte a malo. Prenons résolument notre âme et éloignons-nous de ce qui est mauvais. Éviter, se détourner, ce ne serait pas assez : il importe de créer entre le mal et nous un glacis étendu, que ni lui ni nous ne puissions plus franchir ; c'est prononcer contre lui une sentence de bannissement perpétuel. Ne soyons pas de ces hommes que saint François de Sales compare à des malades à qui leur médecin a interdit le melon, sous peine de mort; ils ne mangeront donc pas de melon, « mais ils s'inquiètent de s'en abstenir, ils en parlent et marchandent s'il se pourrait faire ; ils les veulent au moins sentir, et estiment bienheureux ceux qui en peuvent manger (1) ».
Et fac honum. C'est l'élément positif de notre programme. Cette réflexion, si simple qu'elle paraît naïve, est pourtant bien souvent méconnue. Il en est trop qui dépensent le plus clair de leur intelligence et de leurs forces à prendre conscience des pièges dont est semée la vie et à les éviter ; il est des âmes toujours en arrêt, toujours ennuyées des résistances rencontrées, toujours soucieuses des petits grains de poussière ; leur énergie s'emploie en plaintes ou s'épuise dans un regard constant sur elles-mêmes. Sans doute, la délicatesse est bonne, mais il est dangereux de trop se regarder et de se grossir : s'il faut se connaître, il est surtout indispensable de connaître Dieu. Au fond, notre vie n'a pas pour dessein de fuir le péché et le néant, mais plutôt de s'établir dans l'être, de faire le bien, de joindre Dieu.
Inquire pacem... La citation du psaume xxxiii n'a pas été choisie au hasard et ne se poursuit pas comme machinalement. Lorsque l'unité, l'harmonie et l'ordre ont été rétablis chez nous, grâce à cette loyauté dont nous parlions plus haut ; lorsque le désaccord avec Dieu, avec nos frères, avec nous-même a cessé, et que c'est une chose définitivement conquise et assise, alors nous avons la paix : tranquilUtas ordmis. La paix n'est donc pas la paresse, ni un faux désintéressement ; c'est l'attitude que prend spontanément notre âme unie à Dieu dans la charité. La paix,
(1) Ivtrod. à la Vie dévote, I. P., chap. vu.