‹ Commentaire sur la règle de Saint BenoîtChapitre 80 sur 171 · DES FAUTES PLUS GRAVES · texte numérisé non relu

DES FAUTES PLUS GRAVES

De gravioribus culpis. — Is frater qui gravions culpae noxa tenetur, suspendatur a mensa simul et ab oratorio.

Des fautes plus graves entraînent une forme plus sévère de l'excommunication : celle qui exclut à la fois de la table et de l'oratoire. Nous trouverons le détail des principales coulpes très grièves dans différentes Règles ou Constitutions ; saint Benoît, lui, s'est abstenu. Mais il décrit avec insistance le triste isolement du condamné. Sauf les exceptions qui seront prévues dans la suite, toutes les relations personnelles avec lui sont rompues. Remarquons pourtant la discrétion singulière avec laquelle toutes choses sont conduites. L'excommunication monastique n'est pas l'exclusion, le retranchement absolu, la rupture définitive, comme l'est pour l'Ëglise d'aujourd'hui l'excommunication dite majeure. L'excommunication monastique ressemble à celle que prononçait saint Paul et à laquelle ce chapitre fait nettement allusion : elle a un caractère médicinal; ce n'est pas encore l'abandon d'une âme à sa perdition. On espère toujours. Avant de procéder à l'expulsion, qui sera le dernier acte, on veut voir si le moine ne s'effraiera pas de la solitude qui se crée autour de lui, et si l'amour de sa famille religieuse, plus puissant que les châtiments et les réprimandes, ne l'amènera pas à résipiscence. Il n'est presque plus du monastère, il est pourtant encore dans le monastère.

Nullus ei fratrum in ullo jungatur consortio, neque in coUoquio. Solus sit ad opus sibi injunctum, persistens in paenitentiae luctu, sciens illam terribilem Apostoli sententiam dicentis : traditum hujusmodi

hominem Satanae in interitam carnis, ut spiritus salvus sit in die Domini.

CTest un pestiféré volontaire. Il n'a plus d'ami, celui qui s'est fait l'ennemi de Dieu ; il n'a plus part à cette vie conventuelle dont il s'est exclu le premier par sa faute. Tous s'écartent. Nul ne peut l'aborder, se mettre en rapport, entrer en colloque avec lui. Il n'y a plus de place pour lui à l'oratoire (1). Il n'est pas même digne de participer au travail commun. Ce n'est pas qu'il lui soit loisible de vaguer : il aura sa tâche déterminée, peut-être même un peu forte ; mais il l'accomplira seul. Et, selon la coutume de certains monastères, on le tiendra enfermé en prison. Il demeurera dans le deuil de la pénitence, et il aura le loisir, durant ses longues heures de solitude, de méditer et de s'approprier la sentence terrible de l'Apôtre : cet homme-là a été livré à Satan pour la destruction de la chair, afin que l'esprit soit sauvé au jour du Seigneur (I Cor., V, 5) (2). Tout ceci doit être bien compris.

La création entière obéit à la loi de communauté ; les êtres ne se développent et n'atteignent leur fin que moyennant l'appartenance à une gociété, à une famille, à une organisation hiérarchique, dont il faut rechercher l'idéal et le terme chez la sainte Trinité elle-même. C'est ^Tai de l'homme en général, c'est plus vrai encore de l'Église, c'est vrai aussi du groupement monastique. Nous ne nous sauvons qu'en famille ; la grâce de Dieu ne nous vient que dans ce cadre vivant ; nous avons besoin de la main de notre Abbé, de la prière de nos frères. Lorsqu'une sentence d'excommunication intercepte ce courant béni de l'influence divine et cette circulation de la vie, nous ne sommes plus en sécurité, nous ne sommes plus garantis de rien. Cessant d'appartenir à l'Église, à notre famille surnaturelle, au Seigneur et à sa juridiction, nous passons dans un autre système hiérarchique et nous sommes alors exposés aux redoutables familiarités et aux violences de Satan. Ainsi, Dieu permet que l'excommunication prononcée par saint Pierre contre Ananie et Saphire entraîne leur mort corporelle. L'excommunication de Simon le Magicien le livre à la possession. Celle de l'incestueux de Corinthe a pour dessein de préserver l'Église de toute contagion et aussi de « livrer aux vexations diaboliques l'être sensible du coupable, pour que l'âme soit sauvée au jugement de Dieu ». Comme dans l'histoire du moine instable que saint Benoît finit par chasser (3), il y a toujours, au delà de la porte du monastère, un dragon qui guette les excommuniés ou les apostats.

(1) et Reg. Orient., xxxii.

(2) Cassien cite, lui aussi, ce texte dans un passage dont s'est inspiré saint Benoît pour la rédaction des chapitres xxv et xxvi. Inst., II, xvi.

(3) S. Greg. m., Dial, 1. II, c. xxv.

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