DES FRÈRES QUI ONT QUITTÉ LE MONASTÈRE
Rome ne consentît pas à l'échange des captifs entre Carthage et la République : il ne croyait pas qu'un Romain qui s'était laissé réduire en captivité sans combattre pût dans la suite accomplir son devoir vaillamment,
Auro repensus scilicet acrior Miles redibit? Flagitio additis Damnum (1)!
Un mauvais soldat ramené à la guerre se montrera de nouveau mauvais soldat. Racheter un captif, c'est perdre son argent, sans gagner un soldat de plus. Tout cela peut être très romain ; mais ce qui est bien humain et bien conforme aux habitudes de Dieu, c'est la disposition de saint Benoît, ouvrant ses bras à l'apostat et à l'expulsé et leur fournissant l'occasion de réparer le passé par une vie meilleure (2).
Deux conditions sont mises à cet acte de miséricorde ; et toutes deux ont le même dessein : montrer que le frère qui se présente n'a rien de commun avec celui qui a fui ou qui a été chassé. En effet, celui qui se présente promet tout d'abord, saint Benoît le suppose, de se corriger à fond du vice qui a déterminé son exode : et partant, il n'est plus, intérieurement et dans sa volonté, le môme que le coupable d'autrefois. Et ce déplacement d'identité se traduit sous une forme extérieure qui a sans doute le caractère d'une punition et d'une épreuve, mais qui pourrait bien être aussi une condescendance délicate et ingénieuse. H entre et l'on fait comme si c'était la première fois. H y a eu maldonne : on recommence, n prend son nouveau rang d'entrée et de conversion ; il n'est pas héritier du mauvais moine qui est sorti. C'est d'ailleurs ainsi, dit N. B. Père, que l'on éprouvera son humilité, que l'on s'assurera de son changement, de son intention de devenir un homme nouveau (3). Saint Benoît ne parle pas d'autres exigences ; mais il y avait probablement une satisfaction publique et une absolution, comme pour les excommuniés (chap. XLIV). D. Martène cite tout au long différents Ordines pour la réception des fugitifs.
Quod si denuo exierit, usque tertio recipialur. Jam vero postea sciât omnem sibi reversionis aditum denegari.
Nous avons vu comment N. B. Père s'emploie à écarter, à retarder l'exclusion ; il nous reste maintenant à remarquer combien, même de si
(1) HoRAT., Carm., 1. III, ode v.
(2) S. Basile est plus sévère : Reg. fus., xiv.
(3) Qui absque commonitione fratrum recessent et postea acta poenitentia venerit, ncn erit in ordine suo absque majoris imperio (S. Pach., Beg., cxxxvi).
loin préparée, cette peine lui semble peu définitive. Ah ! l'admirable et excessive charité ! Et comme toute considération cède au souci d'arracher une âme à sa perte ! Le frère est sorti une première fois : il est accueilli à son retour. Il sort de nouveau : il sera accueilli encore, aux conditions de sa première rentrée ; de même, après une troisième sortie : usqiie tertio recipiatur (1). Mais qu'il sache que dorénavant toute voie de retour lui sera fermée. Aussi bien, il faut en finir ; et la part de la miséricorde a été largement faite; il ne convient pas que ces allées et venues deviennent un jeu pour l'infidèle et un trouble pour la communauté ; il n'est pas opportun de favoriser l'instabilité, précisément combattue par N. B. Père.
Et pourtant, dans certains monastères, à Cluny par exemple, on recevait le pénitent après un plus grand nombre d'essais infructueux. Et on se persuadait obéir ainsi à la vraie pensée de saint Benoît. On remarquait, avec plus de subtilité que de justesse, que le texte portait exactement : le moine sorti plus de trois fois saura que le retour au monastère lui est interdit. Oui, disaient les commentateurs, le moine expulsé le saura; c'est une menace ; il n'a pas droit à un quatrième pardon. Mais l'Abbé, lui, peut savoir autre chose ; et s'il est vrai que la porte est fermée au moine, l'Abbé peut néanmoins la lui ouvrir encore, Pierre le Vénérable lui-même avait recours à cette ruse aimable d'interprétation en plaidant près de saint Bernard la cause de l'indulgence clunisienne. Il s'appuyait principalement d'ailleurs sur des preuves plus solides : On voulait donc, disait-il, introduire dans le monde un nouvel Évangile et opposer une digue à la miséricorde? Que devenaient des affirmations telles que celle du Seigneur à saint Pierre : Domine, quoties peccabit in me f rater meus, et dimiltam ei? nsque septies? — Dicit iîli Jésus : Non dico tibi usque septies, sed usque septuagies septies (Matth., xviii, 21-22) (2).
(1) Cette interpiétation de Vusque tertio est proposée par Tauteur de VExplication ascétique et historique de la Règle de saint Benoît, t. I, p. 429. Ainsi, on ne compte pas au nombre des trois accueils celui qu'a reçu le moioe lorsqu'il s'est présenté pour la première fois au monastère, en quittant le siècle, — Les éditions critiques portent : usqu8 tertio iia recipiatur.
(2) PETRI Veneb., Epist., 1. 1, Ep. XXVIIL P. L., CLXXXIX, 127.