CHAPITRE XXXI
Nous entrons, avec le chapitre XXXI, dans cette subdivision de la Règle qui est relative au fonctionnement et au régime matériel du monastère. La communauté a des biens ; elle travaille et possède des instruments de travail ; elle doit vivre et se nourrir. Tout ceci constitue un département considérable, qui est confié à la sollicitude immédiate ou médiate de celui que saint Benoît appelle « le cellérier du monastère », et que d'autres Règles appellent le proviseur, le procurateur, ou, comme Cassien, l'économe, celui qui « préside à la diaconie (1) ». Chez les anciens, le ceUarius était le serviteur sûr qui avait la gajde du cellier et de l'office, et qui distribuait les vivres aux esclaves. Mais chez saint Benoît, comme chez saint Pacôme et un peu partout chez les moines, c'est toute l'administration du temporel qui repose sur le cellérier. A l'étendue du chapitre qui lui est consacré, à la nature des vertus qui sont exigées de lui, à la variété des recommandations qui lui sont faites, il est facile de mesurer l'importance que N. B. Père attache à sa charge. — Parmi les sources de ce chapitre on peut signaler spécialement le chapitre XXV de la Règle Orientale (2).
De cellerario monasterii. — Cellerarius monasterii eligatur de congregatione sapiens, maturus moribus, sobrius, non multum edax, non elatus, non turbulentus, non injuriosus, non tardus, non prodigus, sed timens Deum, qui omni congregationi sit sicut pater.
Le cellérier sera élu, choisi, par l'Abbé, sans aucun doute, puisque c'est à l'Abbé que saint Benoît remet le soin de pourvoir à l'organisation
(1) Conlat. XXI, i ; InsL, V, XL.
(2) Cf. S. Basil., Reg. contr., cxi, cxii, cxiiii
hiérarchique du monastère ; mais, comme il s'agit d'une affaire grave et qui intéresse la communauté entière, l'Abbé prendra l'avis, sinon de tous les frères, du moins des plus prudents (chap. LXV). Le cellérier sera choisi du sein de la communauté : il est trop clair en effet que confier la gestion des biens monastiques à une personne de l'extérieur serait tout à la fois désobligeant pour la communauté ainsi évincée, et périlleux pour la personne investie elle-même. Et puis, ne faut-il pas que le monastère soit administré monastiquement? Un séculier serait peut-être plus habile et plus au courant des affaiies : mais il pourrait précisément ne voir que le côté affaires et ne pas donner à toutes choses l'importance qu'elles ont par rapport à Dieu. Il y a de bonnes affaires que nous devons mépriser et de mauvaises que la charité nous commande. Seuls, les fils de la maison comprennent ce lui convient à la dignité du foyer domestique ; et seul, un frère peut faire passer l'âme de ses frères avant les intérêts temporels. Enfin, le travail manuel et les différents offices qui s'y rapportent sont trop mêlés à la trame de notre vie pour relever d'un étranger. Tout cela est exact ; mais N. B. Père veut peut-être dire simplement qu'on choisira parmi tous les irèies celui qui possède l'ensemble complexe des qualités requises.
Saint Benoît énumère les vertus du cellérier avec un soia extrême. Et l'on s'explique bien de telles exigences. La vie monastique n'est que paix et sécurité ; chacun vit tranquille, insoucieux des choses matérielies et sans relations avec le dehors. D est pourtant dans la maison trois ou quatre hommes dont l'existence est confisquée pour le bien de tous, qui échappent à cette sérénité de prière et de recueillement, et que leur chai"ge même constitue dans le péril afin d'en préserver les autres : l'infirmier et l'hôtelier, le cellérier et l'Abbé. Le cellérier, dit samt Benoît, doit être un homme « sage », c'est-à-dire avisé et prudent, capable de regarder plusieurs choses à la fois et de tenir compte de chacune dans ses décisions : la sagesse est cette science haute qui peut juger et ordonner, à raison même de son éminence. Il sera de mœurs graves : maturus moribus. Son âge, sa gravité innée à défaut de l'âge : aetas senedutis, vita immaculata, le garderont des dangers intérieurs et extérieurs. Sobrius (1), non multum edax (2) : il est à la tête de tout le service matériel et distribue les provisions ; il ne faut pas que cette situation lui crée la tentation de s'offrir un confort mondain, de s'accorder dans le boire et le manger des privilèges qui dégénéreraient bientôt en gourmandise. Peut-être ce conseil avait-il une opportunité spéciale dans un temps où les mœm's barbares portaient aux excès ; aujourd'hui nous donnerions plus volontiers à l'Abbé le conseil de prendre un cellérier qui mange et qui boive !
(1) Cf. Calmet, in h. l.
(2) Reg. I SS. Patrum, xii : ... Qui cellarium fratrum contineat. Débet ialis tantummodo eligi, qui possit in omnihus gulae suae suggestionibus dominari.
H y aurait danger, en effet, à confier le service alimentaire de la communauté soit à un ascète, à un moine qui vit à très bon marché et demeure en deçà de la mesure ordinaiîe et moyenne, soit à un moine qui vit d'exceptions et ne partage pas le régime de tous. Le premier est incapable d'apprécier ; sa mesure est trop courte : car il est dans la nature de chacun de se prendre pour type, et nous sommes facilement impitoyables pour des souffrances que nous n'éprouvons pas. Et la conséquence inévitable de cette situation, c'est le murmure, c'est l'incapacité pour plusieurs de faire face au travail essentiel de leur vie. Ou bien c'est le régime des exceptions s'étendant de proche en proche sur tout le monastère.
Non elatus : il ne sera pas orgueilleux. H n'est pas douteux que sa charge ne lui fournisse une occasion de superbe. La réunion de nombreux services en sa main, la dépendance de tous vis-à-vis de lui, l'habitude même que prend sagement l'Abbé de ne garder rien par devers soi et de recevoir lui-même du cellérier : cette subordination universelle peut devenir insensiblement une tentation. Non turlulentus : il ne sera pas turbulent ni brouillon ; il sera l'homme du sang-froid et de la paix. L'humeur turbulente et fantasque est fâcheuse partout : elle le serait très spécialement chez celui qui porte des responsabilités si graves. Non injuriosus : il ne sera pas porté à l'injure ; l'impatience y conduit si vite ! Et plus grande est la variété des intérêts auxquels il doit aviser, plus résolu aussi doit être son calme. Ajoutons que cette sérénité suppose chez le cellérier l'union constante avec Dieu et qu'elle ne saurait venir du seul tempérament. C'est à lui surtout qu'il convient de redire la parole du psaume lxxv : Et factus est in pace locus ejus et hahifatio ejus in Sion. Il ne sera point lent, porté au retard par avarice et lésinerie, ou par nonchalance naturelle, non tardus : les affaires dont il est chargé réclament d'ordinaire la promptitude. Non prodigus : il ne convient pas qu'il soit prodigue, qu'il y ait chez lui des goûts exagérés de dépense. Même, on lui pardonnera d'être un peu regardant, un peu « serré», et de devenir ainsi le frein régulateur de nulle besoins factices. En tout cas, il a le devoir d'être curieux, de se rendre compte, de ne pas donner à l'aveuglette tout ce qu'on lui demande, pour un voyage, pour un achat quelconque. C'est « la crainte de Dieu » qui dirigera toutes ses démarches, qui dictera toutes ses décisions. Et, dans le domaine des choses temporelles, que le ceUérier « soit comme un père pour toute la communauté », non un homme d'afîaires, un intendant grincheux ou insouciant
Curam gerat de omnibus : sine jussione Abbatis nihil faciat. Quae jubentur, custodiat : fratres non contristet. Si quis autem f rater ab eo forte aliquid
2fiS COMMENTAIRE SUR LA RÈGLE DE SAINT BENOIT
irrationabiliter postulat, non spernendo eum contristet, sed rationabiliter cum humilitate maie petenti deneget. Animam suam custodiat, memor semper illius apostolici praecepti, quia qui bene ministraverit, gradum bonum sibi acquirit.
Jusqu'ici, N. B. Père a énuméré rapidement les qualités qui motivent le choix d'un cellérier. H parle maintenant de ses devoirs, en général : il décrit son attitude devant l'Abbé, puis devant les frères, et il ajoute enfin ce qu'il doit être pour lui-même. Curam gerat de omnibus. Constituer à l'état indépendant et simplement juxtaposé les services matériels d'une communauté, ce serait s'exposer au désordre, à la dilapidation, aux rivalités, aux négligences. Un seul ne fera donc pas toutes choses par lui-même : mais chaque chose ne se fera et ne se fera bien qu'à la condition d'une direction générale unique. Elle appartient au cellérier. Rien ne sera excepté de sa vigilance. H s'occupera de tout ; pourtant, ajoute saint Benoît, U ne fera rien sans l'ordre de l'Abbé ; sa sollicitude s'exercera dans les limites de son obédience : giiae jubentur custodiat. Évidemment, dans les affaires matérielles et financières, l'Abbé inclinera toujours beaucoup vers la pensée de son cellérier, puisque, mieux que tout autre, il est au courant de tout et compétent. Mais, enfin, il reste que l'Abbé est responsable; c'est de lui que viennent les décisions. Après avoir ramené aux mains du cellérier la variété des services, saint Benoît veut que ces services et le cellérier qui les dirige demeurent, en définitive, dans la main de l'Abbé.
H ne contristera point les frères (1). Voilà bien l'un des problèmes les plus épineux de sa charge. Si toute demande était justifiée et discrète, si la fonction du cellérier se réduisait à accorder toujours, il ne serait nul besoin d'avoir affaire à un homme judicieux et sage. Mais il faut savoir refuser à qui demande sans raison ou sans opportunité. Sans doute, le rôle du cellérier est simplifié parce fait qu'il ne donne rien que sur une permission expresse ou tacite de l'Abbé : mais, dans les attributions ordinaires de son office, il lui reste encore matière à appliquer le spirituel conseil de N. B. Père. On vous demande ce qui n'est pas raisonnable? Sachez le refuser raisonnablement, c'est-à-dire en expliquant votre refus, simplement, humblement, avec douceur, sans raiUerie injurieuse ; de telle sorte que, ni dans le fond, ni dans la forme, le frère qui demande indûment ne puisse accuser l'impatience ou le parti pris. Il y a une manière de donner qui double le bienfait : il y a aussi une manière
(1) Ne contristes fratrem tuum, quia monachus es (Verba Seniorum i Vitae Patrum, III, 170. RoswEYDE, p. 526).
de refuser qui adoucit le refus : trouver cette manière est affaire de tact surnaturel (1). Tout est calculé par saint Benoît de façon à conjurer le murmure, à ménager les âmes, à épargner à F Abbé ces causes difficiles que le moine centriste porte tout naturellement à son tribunal. Le cellérier doit être aimable. L'idéal n'est point qu'il passe dans la communauté pour un hérisson, qui se met en défense dès qu'on l'approche, parce qu'il pressent de quoi on va lui parler. Si l'on est obligé de prendre son cœur à deux mains pour lui demander quoi que ce soit, et qu'on ne se détermine à l'aborder qu'à la dernière extrémité, la pauvreté monastique court grand risque : car, pour éviter des rapports pénibles, les frères seront fort tentés de se pourvoir eux-mêmes du nécessaire et bientôt du superflu. Animam suam custodiat. C'est l'indication des devoirs du cellérier envers lui-même. Il gardera son âme contre la dissipation qu'apportent nécessairement le souci des choses matérielles et les relations assez fréquentes avec le monde. Il doit être plus intérieur et plus moine que ses frères. Et plus la nature de ses occupations l'entraîae au dehors, plus il doit se replier vers son centre et vers Dieu, afin d'échapper à l'émiettement et à la sécheresse. Tel est le sens donné habituellement aux paroles de saint Benoît ; il est exact. On pourrait cependant préciser davantage, en considérant le motif qui accompagne ici le conseil : le cellérier se souviendra de la récompense promise. Les mots animam suam custodiat rappellent la formule évangélique : In patientia vestra possidebitis animas vestras (Luc, xxi, 19); garder son âme, posséder son âme, c'est tout un. Peut-être n'est-ce pas seulement par la dissipation, mais encore par l'impatience et par l'ennui que le cellérier est exposé à laisser son âme lui échapper. La tentation est grande, et de tous les jours, et de tous les instants, et elle dure des années : car le cellérier entendu est une perle que l'on garde jalousement. Sa vie ne lui appartient plus ; il se forme une inconsciente conspiration de tous contre sa paix ; il est le plus livré aux petites importunités et aux petites irritations des frères. Et s'il a le goût des choses de l'intelligence et de la piété, on devine au prix de quelle abnégation héroïque s'achètent la paix et la sécurité de tous. Le cellérier, lui, ne devra pas regarder à sa fatigue, à son sacrifice, à sa servitude, mais se souvenir seulement de ce que l'Apôtre dit des diacres qui accomplissent leur office avec soin : Qui hene ministraverint, gradum honum sihi acquirent, et multam fiduciam in fide quae est in Christo Jesu (I Tim., m, 13) (2). Dieu est juste. Sans aucun doute, il fera, dans les mérites d'une communauté, la part large à ceux dont le dévoue-
(1) Supplieem nullum spemas, et cui dore non potes quod petierit, non eum spemas t si potes dàre, da; si non potes, affaUlem te praesia (S. Aug., Enarr. I in Psal. cm, 19. P. L., XXXVII, 1351).
(2) La I'^ Règle des SS. Pères disait, elle aussi : Studere débet qui huic officio depuiatur, ut audiat : Quia qui lene ministraverit, bonum gradum acquirit; et animae suae lucrum faàt (xii)<
Ht COMMENTAIRE SUR LA RÈGLE DE SAINT BENOIT
ment permet à cette communauté de servir tranquillement le Seigneur. Le gradus bonus ici promis n'est pas « de l'avancement », au sens mondain : c'est une meilleure situation dès maintenant près de Dieu et dans l'éternité.
Infirmorum, infaniium, hospitum, pauperumque cum omni sollicitudine curam gerat, sciens sine dubio, quia pro his omnibus in die judicii rationem redditurus est. Omnia vasa monasterii cunctamque substantiam, ac si allaris vasa sacrata conspiciat. Nihil ducat negligendum : neque avaritiae studeat, neque prodigus sit, aut exstirpator substantiae monasterii : sed omnia mensurate facial, et secundum jussionem Abbatis sui.
La Règle, entrant davantage dans le détail de la charge du cellérier, spécifie les objets privilégiés de son attention et détermine le vrai caractère de sa gestion. Les malades et les enfants du monastère, les hôtes et les pauvres qui s'y présentent : tous ceux-là ont un titre particulier aux bons traitements et à la générosité du cellérier. C'est sur lui que comptent l'Abbé et la communauté pour exercer les œuvres de miséricorde que l'on attend surtout d'un monastère. Et, afin d'éveiller sa sollicitude, saint Benoît le traite comme l'Abbé : il le prend par la conscience, il lui rappelle qu'au jour du jugement il devra, sans nul doute, rendre raison de chacun de ses actes.
Tous les outils et ustensiles du monastère, tous ses biens, immobiliers ou mobiliers, qu'il les considère et qu'il les traite comme s'il s'agissait des vases sacrés de l'autel. L'expression est forte; elle paraît même exagérée. Et pourtant elle est commune aux anciennes Règles monastiques. A la question : Qiwmodo dehent M qui operantur, curam gerere ferramentorum, vél utensilium eorum, de quibus operatur? saint Basile répond : Primum guident sicut vasis Dei, vél his qaae jam Deo consecrata sunt, uti dehent. Deinde tanguam gui non possint sine ipsis devotionis et studii sui emolumenta consequi... Is gui coniemnit, vélut sacrîlegus judicandus est; et gui perdidit per negligentiam, et ipse simile crimen incurrit : pro eo, guod omnia guae ad usus servorum Dei deputata sunt, Deo sine dubio consecrata sunt. On retrouve le même enseignement dans la I" Règle des SS. Pères et dans Cassien (1). Au fond, et quoi qu'il en soit
(1) S. Basil., Reg. œntr.^ cm, civ, — Reg, I SS. Patrum, xu. — Gass., ln$i„ IV, xix, XX.
des dispositions légales qu'aient dû prendre les communautés en face d'un pouvoir civil spoliateur et incroyant, le seul vrai propriétaire des biens monastiques est Dieu ; ce n'est ni un ou plusieurs religieux, ni la communauté elle-même. Personnes et choses, tout appartient à Dieu. Ce que fait la consécration pour le^ vases de l'autel, la profession et l'affestation au service du Seigneur le réalisent pour les moines et pour les biens des moines. Et c'est peut-être cette qualité des biens monastiques, plutôt que leur valeur réeUe, qui les signale à la rapacité des ennemis de Dieu. Pour nous, il faut qu'une pensée de foi règle l'usage de ressources qui sont à Dieu, dont il nous a concédé paternellement la jouissance et confié l'administration. Ni l'Abbé, ni le cellérier ne peuvent, sans humilier Dieu et sans le frustrer, aliéner ces biens ou les gaspiller; la conscience leur défend même d'en abandonner une part à des revendications iniques, dans le dessein, d'ailleurs bien humain, de posséder pacifiquement le reste. On peut les leur prendre : ils ne peuvent ni les donner, ni les distraire.
iViM ducat negligendum... Puisque tous les biens meubles et immeubles du monastère sont la propriété de Dieu, le cellérier n'en traitera aucun avec négligence. H n'y a pas de petites économies, dit-on : mais ce n'est pas d'économie qu'il est question, c'est seulement de respect et de fidélité surnaturelle. Ici, la négligence aurait facilement malice de sacrilège. Neqiùe avaritiae studeat : saint Benoît veut prévenir, par cette remarque, les illusions d'un cellérier qui détournerait la recommandation précédente dans le sens de son égoïsme. Le désir d'amasser et de garder, irréalisable chez les autres religieux, est possible chez lui. L'habitude de manipuler de l'argent, la nécessité d'une gestion habile et de l'épargne, avec peut-être une pente naturelle à l'excessive économie : tout cela pourrait à la longue, et l'âge aidant, constituer chez un homme qui a renoncé à la propriété pour lui, le type d'un propriétaire pour l'intérêt prétendu de la communauté. De quelle ingénieuse diplomatie peut s'envelopper l'égoïsme pour se satisfaire quand même et constituer le « péeulat », à l'abri même du vœu de pauvreté ! On accumule, on défend contre toute approche et contre tout usage qu'on n'agrée pas, un bien dont on n'est pourtant que l'administrateur révocable ; on constitue des réserves sans fin, alors que les biens, comme les personnes du monastère, s'ils viennent à dépasser une certaine mesure, doivent fructifier pour Dieu, c'est-à-dire servir à la fondation de nouveaux centres de doctrine et de prière.
Un autre péril est à redouter : la prodigalité, la dissipation des ressources du monastère. Ce n'est pas un spectacle édifiant que la banqueroute des maisons religieuses, et il ne convient pas qu'elles gémissent sous un passif considérable. Nous l'avons déjà remarqué, une certaine aisance est nécessaire à la pauvreté religieuse ; il ne faut jamais qu'un
moine soit porté, par la détresse trop connue de la maison, à se pourvoir lui-même, à quémander de-ci de-là, à importuner et à gêner parents et bienfaiteurs. Et tout est à craindre, si le ceUérier est un brasseur d'affaires, porté aux acquisitions grandioses, aussitôt reconnues inutiles et liquidées avec perte ; s'il est friand de toutes les actions minières, de toutes les émissions lointaines ; s'il est bâtisseur incorrigible. Plutôt que de s'abandonner à l'avarice ou à la prodigalité, qu'il fasse donc tout, souhaite N. B. Père, avec mesure, se maintenant à distance égale de l'un et de l'autre écueil. Et, pour être sûr de ne pas condescendre à ses goûts et à son tempérament, qu'il tienne l'Abbé au courant de sa gestion, qu'il suive en tout les ordres et la pensée de son supérieur : celui-ci n'a pas le droit de se dérober.
Humilitatem anle omnia habeat, et cui siibstantia non est quae tribuatur, sermo responsionis porrigatur bonus, quia scriptum est : Sermo bonus super datum optimum.
Saint Benoît a parlé d'une façon générale et théorique des qualités et des devoirs du cellérier; il l'envisage désormais dans l'exercice réel et concret de son ofi&ce, pour souligner à nouveau l'attitude qu'on attend de lui devant l'Abbé et devant les frères. « Avant toutes choses, qu'il ait l'humilité. » Pour faire face aux difficultés spéciales de sa charge, le cellérier doit être, nous l'avons dit, plus moine que les autres : il doit donc posséder, établie plus profondément et plus fortement dans son âme, la vertu qui fait les moines : l'humilité. On a défini celle-ci : la soumission à Dieu et à toute créature pour l'amour de Dieu ; nous dirions aussi volontiers : l'adhésion tranquille et constante à Dieu. C'est par l'assiduité de cette union que le cellérier s'épargnera mille maladresses et épargnera au prochain bien des petites meurtrissures. Et, une fois de plus, saint Benoît est admirable d'industrie spirituelle; au lieu de décrire par le menu les procédés et les moyens de détail qu'appliquera le cellérier, au lieu de lui faire une tête, il fait son éducation par le dedans, il lui fait une âme.
L'humilité du cellérier se traduira spécialement, dit la Kègle, dans sa manière de refuser aux moines ce qu'il ne peut ou ne doit pas leur accorder. H se souviendra qu'il est leur frère et leur égal, leur serviteur plutôt que leur 'maître, et que ce ne sont point des biens à lui, des grâces personnelles, qu'il leur octroie ou leur retire. C'est cruauté que refuser avec violence ou avec mépris. Ce n'est pas l'heure de railler lorsqu'on est obligé de faire souffrir. C'est chose si bonne que la bonté ! Cela coûte si peu, une parole de regret, une petite équivalence,
une promesse, un air d'affabilité, un franc sourire ! Si l'on ne peut accorder l'argent ou l'objet demandé,» qu'on accorde du moins une bonne réponse » : c'est à peu près ce qu'on lit dans l'Ecclésiastique (xvni, 16-17) : « Une bonne parole vaut mieux que le meilleur des dons ».
Omnia quae ei injunxerit Abbas, ipse habeat sub cura sua ; a quibus eum prohibuerit, non praesumat.
Pour la troisième fois, saint Benoît répète au cellérier qu'il doit se conformer en tout aux ordres et aux indications de son Abbé : ceci encore est de l'humilité, et c'est de l'obéissance. Les charges deviennent légères lorsqu'on les porte avec un parti pris d'absolue docilité. Cette troisième intimation a peut-être une signification nouvelle. Nous disions naguère qu'il y avait un intérêt majeur à ce que tout le fonctionnement matériel du monastère fût ramené à l'unité. Sans doute ; mais, comme il est impossible à un seul homme de suffire par lui-même à la variété des sollicitudes qui incombent au cellérier d'un grand monastère, et comme il ne réunit peut-être pas toutes les compétences, l'Abbé peut le soulager du souci immédiat de plusieurs affaires. Parmi les cellériers, les uns auront la disposition de garder tout ; les autres se déchargeront à leur gré : il y a détriment et danger dans les deux cas. Et c'est pour résoudre ce problème qu'il appartient à l'Abbé de choisir lui-même les différents titulaires des offices et de définir exactement Vamhitus de chaque obédience. Que le cellérier prenne soin de tout ce que l'Abbé lui aura enjoint : mais qu'il ne se mêle pas des choses dans lesquelles on l'aura prié de ne pas intervenir. Il serait puéril d'en appeler alors aux coutumes monastiques, de revendiquer avec hauteur les prétendus droits de sa charge, de compulser les annales de l'Ordi-e pour montrer que c'est ainsi que les choses se sont faites de toute antiquité 1
Fratribus conslitutam annonam sine aliquo type vel mora offerat, ut non scandalizentur, memor divini eloquii, quid mereatur qui scandalizaverit unum deiMsillis.
C'est au cellérier, nous le verrons par les chapitres qui suivent, que saint Benoît confiait la garde et la distribution des provisions de bouche. La Kègle déterminait ce qu'on devait donner aux moines à chaque repas ; elle prévoyait certains cas où l'Abbé pouvait faire un peu plus large et
modifier la mesure du boire et du manger. C'est cette portion du moine que N. B. Père appelle constitutam annonam, la part régulière donnée à ceux qui militent sous l'étendard du Seigneur. On conçoit que, par un Bouci exagéré de la richesse monastique ou par crainte d'une disetto prochaine, le cellérier soit parfois tenté de réduire ou du moins de n'accorder qu'à regret, comme avec une sorte de jalousie et des retaids maussades, la portion fixée par l'Abbé. Nous trouvons dans la Vie de saint Benoît le portrait d'un de ces cellériers trop consciencieux (1). Quelquefois même, le cellérier pouvait aller jusqu'à assaisonner de certaines réflexions désobligeantes la part qu'il était contraint de servir. N. B. Père le met en garde contre des dispositions qui blesseraient à la fois la charité, l'obéissance et la vraie pauvreté monastique : siiie aliquo typo vel mora offerat (2). Les refus, les murmures, la parcimonie amèneraient du trouble parmi les frères. Les hommes ne sont pas des anges : ils ont besoin de manger ; les hommes ne sont pas tous parfaits, et quand ils ont de justes sujets de plainte, ils se plaignent. La tranquillité et la charité conventuelles sont pour N. B. Père d'un t^el prix que sa parole devient sévère et rappelle les menaces évangéliques contre ceux qui sèment la discorde et qui scandalisent ne serait-ce qu'un seul des petits enfants du Seigneur (Matth., xviii, 6).
Si congregatio major fuorit, solatia ei dentur, a quibus adjutus, et ipse aequo anime impleatofficium sibi commissum. Horis competentibus dentur quae danda sunt, etpetantur quae petenda sunt : ut nemo perturbetur, neque contristetur in domo Dei.
Ces dernières paroles ont pour intention de revendiquer en faveur du cellérier lui-même le bénéfice d'un peu de paix et de loisir. D'abord, si la communauté est nombreuse, l'Abbé lui donnera des aides qui le soulageront, de telle sorte que lui aussi puisse remplir avec une âme égale et tranquille la charge qui lui est confiée. Mais ce qui le soulagera plus que tout le reste, ce sera la délicate atteation de ses frères à ne
(1) S. Gkeg. m., Dial, 1. II, c. xxviii, xxix.
(2) Les copistes ont écrit tantôt typo, tantôt typho : cette dernière leçon est la meilleure. C'est un mot grec latinisé : tOço;, fumée, fumée de l'orgueil, arrogance ; chez Hippocrate : torpeur, stupeur, léthargie. Si saint Benoît avait visé ce dernier sens, typo vel mera seraient à peu près synonymes ; mais îl a vonla dire : sans arrogance, cum humiliiale, comme plus haut et pour la troisième fois. Le texte de saint Benoît rappelle ce qu'écrivait S. Augustin : Oblationes pro spiriiibiis dormientium... super ipsas meynorias non sint sumptuosae, afque omnibus petentiius sine typho et eum afiamUUa praebeantm (jEpist. XXII, 6. P, L., XXXIII, 92).
lui adresser leurs requêtes qu'aux moments favorables ; qu'il donne d'ailleurs lui-même en temps voulu et à des moments fixes ce qu'il doit donner. Les frères doivent savoir attendre, saisir les opportunités, et se demander si, à l'heure où ils se présentent, une affaire de plus haute importance ne sollicite pas l'attention du cellérier. Ce n'est ni du savoirvivre ni de la charité que de bondir sous le premier aiguillon du besoin et de courir chez le cellérier, à toute heure de jour et de silence, sitôt qu'une idée germe en l'esprit H est à remarquer que ce sont les recueillis et les studieux qui attendent le plus volontiers et sont le plus économes du temps d'autrui.
On pourrait donner une portée générale à la recommandation que fait saint Benoît. Il n'est guère dans le monastère qu'un homme à qui cette règle ne s'applique pas : c'est l'Abbé. Lui est votre chose. Vous passez à côté de chez lui, ou bien, moyennant un petit détour, vous entrez chez lui, n'ayant rien à dire, rien à demander, mais simplement parce que le cœur vous y incline. Vous prenez la bénédiction ; on vous congédie parce qu'il y a surcroît de besogne, ou bien on cause un instant. C'est le privilège de l'Abbé de recevoir à toute heure, c'est le bénéfi.ce de sa charge, et les bons moines se gardent bien de l'en frustrer. Cette remarque faite, retenons la pensée de N. B. Père : il convient que nul ne soit molesté ni centriste dans la maison de Dieu. Nous avons été créés et mis au monde pour être heureux. Ni les supérieurs n'ont pour mission d'exercer, par des rebuffades voulues, la patience des moines, ni les moines n'ont intérêt à peser outre mesure sur les épaules de ceux qui les portent. Le monastère est « la maison de Dieu », et à ce titre la maison de K paix et le vestibule de l'éternité : Urbs Jérusalem heata, dicta pacis visio.