CHAPITRE PREMIER
ANALYSE
1. Saint Jean commence par se poser en témoin irrécusable des faits évangéliques. Gomme tous les autres Apôtres, il atteste ce qu'il a vu. entendu, examiné, touché de ses mains; et il l'annonce aux nommes, afin qu'ils soient admis dans la société du Père et du Fils.
2. Ce que saint Jean et les Apôtres ont d'abord appris du Verbe incarné, c'est que Dieu est toute lumière et qu'il n'y a point en lui de ténèbres. Il veut dire que Dieu est le bien pur, sans mélange d'imperfection.
•">. Aussi, pour être uni à Dieu faut-il être, comme lui, dans la lumière, c'est-à-dire aimer la vérité et la vertu.
\. Or, celui qui marche dans la lumière de la vérité doit a va ni tout confesser qu'il est pécheur, afin d'obtenir, par cet humble aveu, que le san^ de Jésus-Christ efface ses péchés. Car nous somme-, tous pécheurs, et nous devons être purifiés de nos souillures, pour entrer en société avec Dieu.
1. Quod fuit ab initia, quod 1. Ce qui était dès le commence-
audivimus, quod vidimus oculis ment, ce que nous avons entendu
w, quod perspeximus, et de nos oreilles, ce que nous avons
manu» nottrœ contrectaverunt vu de nos yeux, ce que nous avons
de Verbo vitœ : considéré attentivement, et ce que
nos mains ont touché du Verbe de
rie, nous vous l'annonçons.
(2. Et vita manifestata est, et 2. Car la vie s'est manifestée, nous
vidimus, et testamur, et annun- l'avons vue et nous en rendons té-
tobi» vit<x>n ceternant, moignage : nous v..us annonçons la
Aie éternelle qui était dans le Père et qui s'est montrée à nous.
3. Ce que nous avons vu et ce que nous avons ouï, c'est ce que nous vous prêchons, afin que vous entriez vous-mêmes en société avec nous, et que notre société soit avec le Père et avec son Fils Jésus-Christ.
4. là nous vous écrivons ces choses afin que vous soyez dans la joie, et que votre joie soit pleine et parfaite.
ô. < >r, voici ce que nous vous annonçons, Tayant appris de Jésus- Christ : nous vous enseignons que Dieu est lumière, et qu'il n'y a point en lui de ténèbres.
<j. Si nous disons que nous avons société avec lui lorsque nous marchons dans les ténèbres, nous mentons et nous n'agissons pas selon la vérité.
7. Mais si nous marchons dans la lumière, comme il est lui-même dans la lumière, il y a société entre lui et nous, et le sang de Jésus- Christ son Fils nous purifie de tout péché.
8. Si nous disons que nous sommes sans péché, nous nous séduisons nous-mêmes, et la vérité n'est point en nous.
9. Mais si nous confessons nos péchés, Dieu est fidèle et juste pour nous les remettre, et pour nous purifier de toute iniquité.
10. Si nous disons que nous n'avons point commis de péché, nous le faisons menteur, et sa parole n'est point en nous.
quœ erat apv.d Patrem, et appariât nobis :)
3. Quodvidimuset audivimus, annuntiami's vobis, ut et vos societatem hàbeatis nobiscum, et societas nostra sit cum Pâtre, et cum Filio ejus Jesu Christo.
4. Et hœc scribimus vobis ut gaudeatis, et gaudium vestrum sit plénum.
5. Et hœc est annuntiatio quant audivimus ab eo, et anmmtiamus vobis : quoniam Deus lux est, et tenebrœ in eo non sunt ullœ.
6. Si dixerimus quoniam societatem habemus cum eo, et in tenebris ambulamus, mentimur, et veritatem non facimvs.
7. Si autem in luce ambulamus sicut et ipse est in luce, societatem habemus ad invicem, et sanguis Jesu Christi filii ejus emundat nos ab omni peccato.
8. Si dixerimus quoniam peccatum non habemus, ipsi nos seducimv s , et veritas in nobis non est.
9. Si confiteamur peccata nostra, fidelis est et justus, ut remittat nobis peccata nostra, et emundet nosab omni iniquitate.
10. Si dixerimus quoniam non peccavimus, mendacem facimus eum, et verbum ejus non est in nobis.
1. Quod fuit ab initio, en grec, o y,v x~ ' àp/vjç, quod erat a principio. Ce qui a été dès le commencement, ce qui même était déjà quand le temps a commencé, c'est ce
— 333 — / Joan., 1.
que nous vous annonçons. La lettre de l'Apôtre débute comme son Evangile, en affirmant l'éternité du Verbe : In principio erat Verbiim; « au commencement était le Verbe » ; quand tout a commencé, il était.
Quod fuit. Sur ce mot fuit, saint Augustin fait un beau commentaire. Quoique une nature immuable, dit-il, n'admette pas en elle le passé et le futur, mais le présent seul, néanmoins, à cause de notre mortalité et de notre mutabilité, nous pouvons dire sans erreur que cette nature ineffable a été, qu'elle sera et qu'elle est. Elle a été dans les siècles passés, elle est dans le siècle présent, elle sera dans les siècles à venir (1). »
Quod audivimus. Ce que nous avons entendu de nos oreilles pendant que le Verbe nous parlait, c'est ce que nous vous prêchons. Nous vous rapportons fidèlement ses discours, nous vous exposons exactement sa doctrine.
Quod vidimus ocidis nostris. Ce que nous avons vu de nos yeux, c'est ce que nous vous attestons. Les merveilles que nous vous racontons, nous les avons nous-mêmes vues. Nous avons vu les malades guéris, les tempêtes apaisées, les morts sortir du tombeau. Nous avons vu Jésus cloué sur la croix, et le sang jaillir de son côté percé d'une lance. Nous l'avons vu mort, nous l'avons vu ressuscité, nous l'avons vu monter au ciel.
Quod perspeximus, o ÈQsaixuiEOa. Comme ces faits étaient de la plus haute importance, nous les avons considérés avec soin, examinés attentivement, et ce que nous avons constaté nous vous l'annonçons comme pleinement certain.
Quod audivimus, quod vidimus, quod perspeximus. Le sens que nous venons de donner est vrai, mais il ne suffit pas. Ce pronom quod (ce que) désigne la personne même que nous avons vue, entendue, considérée. Le
(1) Qtuunvis enim natura Ma immutabilis et ineffabilis non accipiat
fuit et erit, sed tantum est, tamen proptev mutabilitatem temporum
in quibuê versatur noêtra mortalita* et nostra mutabilitas, non rnen-
•■ dieimuë et fuit, et tritt et est. (S. Aug. in Joan. Tract, xcix, 5.)
Verbe divin, l'Homme-Dieu que nous avons entendu, vu, et considéré, nous vous l'annonçons (1).
Et {quod) manns nostree contrectaverunt, xom ai yèipeç 7,'j.oW e^Xà(p7i<jav. Ce que nous avons touché de nos mains, nous vous l'annonçons. Il ne dit pas : l'homme que nous avons touché, parce que celui qu'ils ont touché était plus qu'un homme. 11 ne dit pas non plus : le Dieu que nous avons touché, parce qu'ils ne Font pas touché en tant que Dieu, mais seulement comme un homme uni personnellement à un Dieu. C'est pourquoi il dit simplement : Ce que nos mains ont touché, c'est ce que nous vous annonçons.
Quod manus nostrœ contrectaverunt. Cette expression énergique réfute Basilide et les Docètes, qui prétendaient que le Christ n'avait pris qu'une chair fantastique et disaient que sa mort avait été seulement apparente. Mais la chair du Verbe était réelle : Verbum caro factum est. Les Apôtres l'ont touchée et palpée, sur l'ordre même de Jésus-Christ, pour s'assurer qu'elle était véritable : Voyez aux cicatrices de mes mains et de mes pieds, que c'est bien moi, leur dit-il après sa résurrection; touchez, voyez, et reconnaissez que mes membres sont une substance corporelle. Car un fantôme n'a point de la chair et des os, comme vous voyez et comme vous sentez que j'en ai, quand vous me touchez avec vos mains. Videte manus meas et pedes, quia ego ipse sum, Palpate et videte, quia spiritus carnem et ossa non habet, sicut me videtis habere. (S. Luc, xxiv, 39.)
De Verbo vitae. On croyait que l'Apôtre allait écrire, nempe Verbum : ce que nous avons vu et touché, c'est-àdire le Verbe, nous vous l'annonçons. Mais il n'ose pas dire qu'il a touché le Verbe, quoique celui qu'il a touché soit le Verbe. Il dit seulement : Nous vous racontons ce que nous avons connu du Verbe de vie, par nos oreilles, par nos yeux et par nos mains. Nous avons vu, entendu
(1) Ipsum Verbum vitœ quod fuit ab initio, quodque indutum carne audivimus, et vidimus, et perspeximus, et contrectavimus , annuntiamus vobis. (Estius.)
— 385 — / Joan., i.
et touché l'homme qui était Dieu; car ce Verbe, ce Dieu inaccessible à nos sens, a pris une chair afin que nous puissions le voir, l'entendre et le toucher.
Le mot verbum, Àoyo;. est la parole intérieure, ce que l'esprit se dit à soi-même avant de le manifester au dehors; c'est la pensée. Le terme grec Xoyoç signifie non seulement une parole et un discours, mais encore l'intelligence et la raison. L'Apôtre saint Jean nomme ainsi le Fils de Dieu, pour nous donner quelque idée de son essence. En effet, 1° comme notre verbe intérieur ou notre pensée s'engendre dans notre âme qui la conçoit, de même le Fils de Dieu est engendré dans le sein du Père, qui est l'Esprit éternel. 2° Comme notre pensée en naissant de notre âme demeure dans notre âme, de même le Fils, qui naît du Père, demeure chez le Père. Comme la pensée, par laquelle nous connaissons et comprenons notre âme, est la fidèle image de notre âme, de même encore le Fils de Dieu, Pensée du Père, est la parfaite image du Père.
Verbum vitœ. Il est le Verbe de vie; car il est vivant par lui-même, il est la vie essentielle, et il communique la vie à tous les êtres qui vivent, en sorte que tout ce qui vit, vit par le Verbe. C'est par lui que vivent les hommes et les anges. C'est lui qui donne la vie de la grâce aux justes de la terre, et la vie de la gloire aux bienheureux du ciel.
2. Et vita manifestata est. « Car la vie a été manifestée. » Ce verset est une parenthèse. La vie, cette puislice mystérieuse qui agit dans la nature, où donc en est la source? D'où vient la vie dans l'homme, dans l'animal, dans la plante même? Nous apercevons des phénomènes admirables, mais leur principe nous échappe. La matière, inerte en soi, ne peut produire la vie : il faut quun esprit intelligent et puissant la lui donne. Eh bien, la vie essentielle, la vie subsistante, qui est use de la vie dans la nature, et cause de la vie surnaturelle dans l'homme, nous l'avons vue ; car elle s'est manifestée. La vie éternelle, qui était chez le l'ère, nous a
apparu dans la chair qu'elle a prise. Nous vous l'attestons et nous vous l'annonçons. Et vita manifestata est, et vidimus, et testamur, etannuntiamits vobis vitam œternam, quœ erat apud Patrem, et appariât nobis.
Vidimas. Or je ne suis pas le seul témoin, dit saint Jean : nous sommes douze qui vous racontons ce que nous avons entendu, vu, examiné, touché de nos mains.
Testamur. Nous vous attestons des faits sensibles, publics, opérés devant des multitudes ; et nous sommes prêts à verser notre sang pour certifier notre témoignage.
Testamur. Nous qui sommes encore vivants, nous attestons ce que nous avons vu; mais les martyrs, qui ont donné leur vie pour soutenir la vérité, n'ont pas cessé de l'attester quand ils sont morts. La voix d'Etienne et de Jacques mon frère, celle de Pierre et de Paul, celle de Barthélémy, de Philippe, de Thomas, d'André, n'est pas éteinte. Leur tombe n'est pas muette. Ils continuent, et nous continuerons avec eux jusqu'à la fin des siècles, de rendre témoignage au Verbe manifesté dans la chair.
Et annuntiamus vobls vitam œternam quœ erat apud Patrem. « Et nous vous annonçons la vie éternelle, incréée, qui était chez le Père. » C'est bien la môme expression céleste que saint Jean met en tête de son Evangile : Et Verbum erat apud Deum, « et la personne du Verbe était chez la personne de Dieu le Père. » Le Roi prophète avait dit de même : Apud te est forts vitœ, et in lamine tuo videbimus lumen, « La source de la vie est chez vous, Seigneur, et c'est dans votre lumière que nous verrons la lumière. » (Ps. xxxvi.)
3. Quod vidimus et audivimus, annuntiamus vobis. La parenthèse qui remplit le second verset étant close, saint Jean résume la première partie de sa période par ces deux mots, quod vidimus et audivimus, et il la termine enfin par cette phrase : hoc annuntiamus vobis : « Ce que nous avons vu et entendu, nous vous l'annonçons. »
Sur quoi saint Augustin fait cette réflexion : « Nous devons croire fermement ce que nous ne voyons pas ; car ce que nous ne voyons pas nous est annoncé par ceux qui
— 837 — Uoan.9i.
ont vu. » Firme tenecmais quod non videmus. quia illinuntiant qui vider unt. (In Joan. i, 3.)
Ne pas croire au témoignage des hommes dans les aifaires de la vie, serait une chose insensée. Refuser de croire des témoins oculaires, dignes de foi, lorsqu'ils attestent des faits miraculeux qu'ils ont soigneusement constatés, n'est pas plus sage.
Ut et vos societatem liabeatis nobiscum. Ce que nous avons vu, nous vous l'annonçons, « afin que vous soyez vous-mêmes en société avec nous » : nobiscum, avec nous les Apôtres de Jésus-Christ et avec son Eglise.
Et societas nostra sit cum Pâtre et cum Filio cjus Jesu Christo. Voilà, dit-il, le but de notre prédication et le motif de notre témoignage. Nous vous offrons, à vous comme à tous les hommes, d'entrer en société avec nous. Or notre société est avec le Père qui habite les cieux, et avec son Fils Jésus-Christ. Par l'acte de cette société, nous sommes certains de partager la vie bienheureuse de Dieu, de posséder avec lui la gloire éternelle, et de devenir participants de la nature divine. Lorsque nous vous annonçons l'Evangile, nous vous invitons à jouir avec nous de ces mêmes biens célestes qui nous sont promis et assurés (1).
Vt societatem liabeatis nobiscum, et societas nostra sit cum Pâtre. On tire de ces paroles une conclusion contre schismatiques : pour entrer en société avec Dieu, il faut, selon saint Jean, être en société avec le collège des Apôtres, et avec l'Eglise fondée par eux. Quicumque societatem cum Deo Itaberc desiderant primo Ecclesix societati debent adunari, dit le vénérable Bède. Saint Cyprien le déclare de même. (Quiconque abandonne l'Eglise, dit-il, est un étranger, un profane, un ennemi. Nul ne peut avoir Dieu pour père, s'il n'a l'Eglise pour mère. Qui relinquit
(1) Et societas nostra sit. Le verbe n'est pas exprimé dans le grec. Il
y a simplement : Et societas nostra cum Pâtre et cum Filio ejus Jesu
Christo. Limlicatif est, que suppléent la plupart des commentateurs,
t( aussi naturel que le subjonctif sit, si revient au même Bena :
»8l arec le Père et avec son Fils Jésus-Christ. »
i ri.: . loi IQ1 ES 22
Ecclesiam Christi alienus est, profanus est, hostis est. Haberc jam non potest Deum patrem qui Ecclesiam non habet matrem. (S. Cypr. de Unit. Eccl., c. v.)
Ici finit le prologue de la lettre.
On demande pourquoi saint Jean ne met pas son nom d'Apôtre dans ce prologue. Il y est si on sait l'y voir. Quand il dit : Qnod vidimus annuntiamus, il se présente non pas seul, mais il se montre environné du cortège des autres Apôtres ; et de concert avec eux il atteste les faits de l'Evangile qui sont prêches dans tout l'univers.
4. Et hœc scribimus vobis ut cjaudcatis, et gaudium vestrum sit plénum. « Et nous vous écrivons ces choses, afin que vous soyez dans la joie, et que votre joie soit pleine et parfaite. » Une vie bienheureuse et immortelle dans les cieux est offerte aux hommes : telle est la bonne nouvelle que nous publions dans le monde entier, nouvelle qui doit remplir de joie tous les peuples.
En effet les Apôtres, les évêques, les prêtres ne sont que des messagers de bonnes nouvelles. Ils annoncent aux hommes la résurrection des corps et la vie éternelle. Ne sont-ce pas là des motifs d'une joie incomparable ? Ut gaudeatis. Sans doute ils parlent de supplices destinés aux pécheurs, mais c'est pour leur apprendre le moyen de les éviter. Ils offrent à tous les pécheurs du monde la rémission de leurs péchés, remissionem peccalorum.
Vobis. A qui saint Jean écrit-il? D'anciens manuscrits delà Vulgate portaient : EpistolaJoannis ad Par thos. C'est le titre que saint Augustin donne au commentaire qu'il a fait de cette Epître. Saint Jean aurait donc spécialement adressé sa lettre aux chrétiens répandus dans le vaste empire desParthes. Mais ce titre, inscrit sur un très petit nombre d'exemplaires latins, est abandonné par la critique. Nous l'avons dit, saint Jean s'adresse en général à tous ceux qui ont reçu la prédication apostolique, mais spécialement aux églises de l'Asie, où l'erreur faisait des progrès.
5. Et hœc est annuntiatio quam audivimus ab eo, et annuntiamus vobis : quoniam Deus lux est, et tenebrœ in
— 339 — / Joan., i.
eo non sunt ullœ. « Or, ce que nous avons appris de Jésus- Christ et ce que nous vous annonçons de sa part, c'est que Dieu est lumière et qu'il n'y a point en lui de ténèbres, d Dieu est une lumière spirituelle et éternelle, où habite la plénitude de la vérité et de la justice, sans ombre d'ignorance ou d'imperfection.
Saint Jean aborde ici le principal sujet de sa lettre : il réfute les impies qui faisaient remonter jusqu'à Dieu le principe du mal, et d'autres hérétiques qui prétendaient qu'on peut être agréable à Dieu en satisfaisant les désirs de la concupiscence.
Or, Dieu est lumière, Deus lux est. Cette expression revient souvent dans la sainte Ecriture. Comme rien n'est plus pur que la lumière qui illumine tout ce qui nous environne, cette métaphore nous présente deux attributs de la nature divine : la science et la pureté. Dieu est une intelligence infinie qui connaît toute vérité; Dieu est une volonté sainte, qui aime tout ce qui est juste, et hait tout ce qui est injuste ou impur. Tel est le sens de ce mot : Dieu est lumière.
C'est encore ce que saint Jean affirme au commencement de son Evangile, où il dit pour combattre les mêmes hérétiques : « Le Verbe était la vraie lumière qui illumine tout homme venant en ce monde. » Erat lux vera </ua' illuminât omnem hominem venientem in hune munduiii. s. Joan., i, 9.)
Et tenebrx in eo non sunt ullœ. Dieu étant la source de la lumière, il ne peut y avoir en lui de ténèbres d'aucune sorte : ni ombre d'ignorance, ni ombre d'injustice. Jjir. ri teneàrœ. Ces deux expressions se disent des hommes, dans le langage chrétien : ils sont enfants de lumière ou enfants de ténèbres, c'est-à-dire bons ou mauvais. Elles se disent des actions des hommes :les œuvres de lumière sont des oeuvres saintes, et les œuvres de ténèbres sont les péchés, peccata teneàrœ sunt. (S. Aug.) Elles se disent des esprits : on nomme les bons anges espriN de lumière, et les démons esprits de ténèbres. (Voyez plus bas, n.
Ces locutions familières aux Apôtres nous rappellent cette parole de Notre-Seigneur : « Moi qui suis la lumière,, je suis venu en ce monde afin que tout homme qui croit en moi ne demeure point dans les ténèbres », ni dans les ténèbres de l'erreur, ni dans celles du péché. (S. Joan., xii, 46.)
6. Si dixerimus cjuoniam societatem habemus cum co, et in tenebris ambulamns, mentimur, et veritatem non facimus. « Si nous disons que nous avons société avec Dieu, et si cependant nous marchons dans les ténèbres, nous mentons, et nous n'agissons point selon la vérité, car nos œuvres ne sont point faites selon la lumière divine. » Ces paroles visent les Gnostiques. Ils se vantaient de posséder la connaissance de l'ineffable Majesté, et ils prétendaient que cette connaissance était la vraie rédemp tion, qu'elle les unissait à Dieu et les rendait impeccables, quelques choses qu'ils fissent. Car, disaient-ils. comme l'or, quoique couvert de boue, ne perd pas sa beauté propre, de même ce qui est spirituel ne saurait être atteint par la corruption. (Voyez plus bas, ni, 4.) La continence pouvait être nécessaire aux autres mortels qu'ils appelaient des « psychites » ; mais pour eux, hommes « spirituels », ils n'étaient pas astreints à la chasteté ; car la « science » qu'ils possédaient les rendait incorruptibles. Telles étaient les immondes rêveries de ces insensés qui prenaient le titre de savants (1).
Saint Jean déclare qu'ils sont des menteurs, lorsqu'ils prétendent qu'ils ont société avec Dieu. Or, si nous vivons comme eux dans les ténèbres du vice et du péché, nous mentons aussi, et nos actions prouvent que nos paroles sont fausses quand nous nous vantons d'être les amis de Dieu : mentimur et veritatem non facimus. Car, pour être uni à Dieu, il est nécessaire d'être pur. En effet, quelle société peut-il y avoir entre la lumière et les ténèbres ? Et quel accord est possible entre le Christ et Bélial?(IICoi\, vi, 14.)
(1) Psychites, <\>v/s/.o<.> était l'opposé de spirituels, nvsuiixTtxo\ ; et yvûwrtxo\ (dérivé de yv&ais, science) voulait dire savants.
— 341 — I Joan., i.
Trois devoirs nous sont imposés pour mériter l'alliance avec Dieu : croire la vérité dans notre cœur ; la confesser devant les hommes sans en rougir, et y conformer nos actions.
Toutefois, selon la pensée de l'Ecriture, être dans les ténèbres suppose un état où le péché domine. Le juste peut donc être dans la lumière sans être exempt de toute faute. Saint Paul disait aux Ephésiens : Eratis aliquando tenebrx, nunc autem lux in Domino. (Eph., v, 8.) « Vous étiez autrefois ténèbres », quand vous viviez dans l'infidélité, « et vous êtes maintenant lumière dans le Seigneur », depuis que vous êtes devenus chrétiens par la foi et le baptême. En leur parlant ainsi, l'Apôtre ne les déclarait pas exempts des fautes légères.
7. Si autem in luce ambulamus, sicut et ipse est in luce, societatem habemus ad invicem. Mais si nous marchons dans la lumière de la vérité et de la sainteté, comme Dieu est lui-même dans la lumière, nous avons ensemble une société mutuelle.
Lorsque nous aimons la vérité, la pureté, la sainteté, et que nous haïssons l'iniquité et le mensonge, alors Dieu, à qui nous ressemblons, nous aime et nous communique ses biens; il nous enrichit de la grâce sanctifiante et nous admet dans sa gloire. Nous sommes donc unis en société avec Dieu et avec tous ceux qui marchent aussi dans la lumière : Societatem habemus ad invicem.
Sans doute, pour être uni parfaitement à Dieu, il faut être parfaitement pur. Mais si nous avons commis quel que faute même grave, ne nous décourageons pas : « le sang de Jésus-Christ, Fils de Dieu, nous purifie de tout péché. * Car, il a versé son sang pour les péchés du monde.
Et sanguis Jesu Cliristi, Filii ejus. Ces mots réfutent trois hérésies. Premièrement, celle des Manichéens qui niaient que le Christ eût pris véritablement la nature humaine. Secondement, celle des Ebionites qui niaient l;i divinité du Christ. Et troisièmement celle des Nestoriens qui divisaient la personne du Christ en personne du Verbe divin et en personne humaine.
S an-gui s Jesu Christi emundat nos ab omni peccato. Tout péché, originel ou actuel, mortel ou véniel, est eflacé dans notre âme, en vue des mérites de Jésus-Christ, et par l'application qui nous est faite de son sang répandu sur la croix.
Emundat nos. Non seulement la peine du péché nous est remise, mais la tache même de notre âme est purifiée, notre cœur est changé par une vraie contrition, et renouvelé par l'infusion de la charité et de la grâce sanctifiante. Dieu, selon l'expression de David, crée dans nous un cœur nouveau. Il lave notre âme et elle devient plus blanche que la neige. (Ps. l.)
8. Si dixerimus quoniam peccaturn non habemas, ipsi nos seducimus et veritas in nobis non est. Mais, si nous disons, comme certains hérétiques superbes, que nous sommes sans péché et que nous n'avons pas besoin d'être purifiés par le sang de Jésus-Christ, nous nous séduisons nous-mêmes, et la vérité n'est point en nous. Car, outre le péché originel qui infecte tous les enfants d'Adam, il n'y a point sur la terre un homme tellement juste qu'il fasse toujours le bien et ne pèche pas. Non est homo justits in terra, qui faciat bonum et non peccet, dit Salomon. (EccL, vu. 21.) Et saint Jacques affirme aussi qu'il nous échappe à tous beaucoup de fautes : in multis offendimus omnes. (S. Jac, m, 2.) Appuyés sur ces textes, les théologiens prouvent que nul, sans un privilège spécial, semblable à celui de la très sainte Vierge, ne peut éviter toute espèce de faute dans le cours de sa vie. Homines enim justi, quamdiu in hac carne corruptibili mortaliter vivunt, justi qnidem esse possimt, sed contagio adpœ omnino carere non possunt. (S. Greg. M. in Job, lib. XVIII, 71.)
Ce point, défini par le Concile de Trente (Sess. VI, can. xxin), avait déjà été parfaitement éclairci par celui de Carthage tenu l'an 418, contre l'hérésie de Pelage et de Célestius. Il prononça l'anathème contre quiconque prétendrait que le juste, en récitant l'Oraison dominicale, ne dit pas pour lui, mais pour les autres : Remettez-nous nos dettes. (Conc. Carth. Can. vu et vin.)
— 343 — / Joan.,1.
Ipsinos seducimns, eauToùçicXavôjttv. Si nous nous croyons irréprochables devant Dieu, et si nous prétendons n'avoir aucune faute à expier, nous nous séduisons nousmêmes ; nous employons notre raisonnement à nous persuader ce qui est faux et ce qui doit nous perdre.
Ne nous rassurons point en considérant comme peu de chose des fautes qui nous paraissent légères : leur nombre peut former une dette effrayante. Ista levia quds dicimus, nolicontemnere, dit saint Augustin. Si contemnis quando appendis, expavesce quando mimeras. Levia multa faciunt nnum grande ; midtœ guttœ implent flumen. (Voyez S. Jac, ni, 2.)
Après avoir établi contre certains hérétiques que personne n'est sans péché sur la terre, et que tous ont besoin de la grâce du Sauveur, l'Apôtre indique le moyen général d'obtenir le pardon de toutes les fautes graves ou légères que l'on a commises : c'est de les confesser.
9. Si confite amur peccata nostra, fidelis est et justus, ut remittat nobis peccata nostra. « Mais, dit-il, si nous confessons humblement nos péchés. Dieu est fidèle et juste pour nous les remettre, i II est fidèle dans ses paroles, parce qu'il accomplit toujours ce qu'il a promis. Or, il a promis le pardon au pécheur pénitent ; car le prophète Jérémie déclare au nom du Seigneur que, si l'impie fait pénitence de ses péchés et s'il garde ses commandements, il ne mourra point. Si antem impius egerit pœnitcntiam ab omnibus peccatis suis, quœ operatus est, et custodierit omnia prœcepta mea, et fecerit judichim et justitiam : vita vivetet non morietur. (Ezech., xvm, 21.)
Et justus. Dieu nous pardonne par une sorte de jus tice, à cause de sa promesse. Nous sommes cependant justifiés gratuitement, parce que ni la foi ni les œuvres qui précèdent la justification ne méritent la grâce de la justiiication : elles y disposent seulement. Gratis autem justificari ideo dicimur, quia nihil eorum quai justification nct/i jj/cvcedu?it}sive fides,sive opéra, ipsam justificationis gratiam promerctur. (Conc. Trid. Sess. VI, de Justif.,
c. VIII.)
Le pécheur ne peut réclamer le pardon en vertu de son seul repentir; mais il invoque avec confiance la promesse de Dieu et les mérites de son Sauveur.
JJt remittat nobis peccata nostra. Un prince remet une peine à un coupable, c'est-à-dire qu'il consent à ne pas le punir ; mais il le laisse souillé de son crime. Dieu au contraire ne pardonne pas seulement la faute, mais il l'efface ; la tache disparaît, et nos âmes, lavées dans le sang de Jésus-Christ, deviennent parfaitement pures : Et emundrl nos ab omni iniquitate.
Si confiteamnr peccata ?iostra. « Si nous confessons nos péchés. » Ce texte, considéré en lui-môme, ne déciderait pas si la confession des péchés doit être faite au prêtre, ou s'il suffit de la faire à Dieu. Mais d'autres textes, unis à la tradition qui interprète l'Ecriture d'après les enseignements apostoliques, nous apprennent que les péchés graves doivent être confessés au prêtre.
Peccata. Ce terme insinue qu'il ne suffit pas de se reconnaître pécheur en général, mais qu'il faut confesser au prêtre les divers péchés que l'on a commis et en dire l'espèce et le nombre.
C'est là un usage et une doctrine qu'on voit remonter aux premiers siècles de l'Eglise. On lit en effet dans saint Cyprien que, de son temps, « les chrétiens ouvraient avec simplicité leur conscience aux prêtres, déposaient à leurs pieds le poids de leur âme, et allaient chercher auprès d'eux un salutaire remède à leurs blessures graves ou légères. » Tertullien écrivait auparavant que « la confession des péchés décharge l'âme, autant que la dissimulation l'accable ; qu'il y a dans l'Eglise une discipline qui apprend à l'homme à se prosterner et à s'humilier, en tenant une conduite qui attire la miséricorde ; et qu'une loi du christianisme ordonne de s'agenouiller devant les prêtres et les hommes chers à Dieu (1).
i (1) Apud sacerclotes Del dolentes ac simpliciter confitentes exomologesim consclentiœ fâchent, animi siti pondus exponunt, salut arem medelam parvis licet ac modicis viilneribus eœquirunt. (S. Cypr., Sermo de Lapsis.) — Tantum relevât confessio dcfîctorum, quantum
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10. Saint Jean disait tout à l'heure : que « si nous prétendons n'avoir point de péchés, nous nous séduisons nousmêmes, et la vérité n'est point, en nous. » Maintenant il répète la même idée, pour montrer combien une telle prétention est coupable : Si dixerimus quoniam non peccavimus, mendacem facimus eum, et verbum ejus non est in nobis. « Si nous disons que nous n'avons point péché ». non seulement nous nous séduisons nous mêmes, mais, ce qui est beaucoup plus criminel, « nous faisons Dieu menteur », puisque Dieu déclare dans plusieurs endroits de l'Ecriture que tous les hommes sont pécheurs. « Nous nous sommes tous égarés comme des brebis errantes, dit Isaïe ; chacun de nous s'est détourné du droit chemin pour suivre sa voie mauvaise ; et le Seigneur a placé sur la tête du Christ l'iniquité de nous tous. » (Is., lui, 6.)
Si donc nous disons que tout est pur dans notre âme. la vérité n'est point en notre bouche, et notre parole contredit la parole de Dieu. Et verbum ejus non est in nobis, La conclusion est que nous devons tous frapper nos poitrines, avouer nos péchés devant Dieu et, s'ils sont graves, les confesser aux pieds de ses ministres.
dissimidatio exaggerat... Exomologesis prosternendi et humilificandi horninis disciplina est, conversationem injungens misericordiœ illicetn... Mandat pvesbyteris advolvi et charis Dei adgeniculari. (Tert. de Pœnit., S et 9.)