LIVRE VI
Dans ce livre Tite-Live ne cite nominativement que Claudius, dont il rejette la narration ( voyez le dernier chapitre ). Il a eu cependant sous les yeux un plus grand nombre d'auteurs, car il remarque souvent leurs dissentiments, Voyez, ch. ii, ix, xu, xxxviu, xlii. Souvent aussi il ai consulté tous ceux qu'il avait sous la main, puisqu'il affirme ou que les auteurs s'accordent (ch. m) ou bieo que tons se taisent sur tel fait ( ch. xx ). Il est vrai que dans ce dernier exemple le fait en question se trouve raconté par Zonuras , V II, 24 ; mais ce récit parait n'avoir pris naissance que plus tard ; et ce qui y donna probablement lieu, c'est que Manlius habitait au Capitole , et qu'il fut précipité de cet endroit. Peut-être Tite-Live contredit-il ce bruit populaire, parce qu'il n'est appuyé sur aucune autorité. Daus le dissentiment des auteurs il choisit quelquefois une opinion, sans mentionner les divergences (Conf. Plut. CamiU.,eh. xxxvi, lesch. xv et suiv.de ce livre et les trois récits divers de Diodore XIV, M 7 ; Plut. ch. xxxiv, Tite- Live ch. u ). Quelquefois il suit l'opinion du plus grand nombre et des plus anciens, de Fabius, par exemple ( cf. infra ). Ainsi au ch. u il laisse de côté un récit fabuleux , emprunté sans doute aux traditions religieuses ( Plutar-
que, 55; Vairon, L. L.p. 47), pour suivre l'opinion sur laquelle, suivant Plutarque (ch. xxxvi), s'accordaient la plupart des auteurs; lui-même, au chap. xlii, dit s'en rapporter au récit qui a pour lui les autorités les plus nombreuses. Dans le chapitre i on reconnaît deux sonres dilférentes ; l'une qui place le jour d'Àllia avant le 15 des calendes de Sextilis, qui fut la journée même de la bataille; l'autre, suivant laquelle le 47 des calendes serait aussi un jour néfaste , parce qne les auspices ayant été défavorables ce jour-là , la bataille fut néanmoins livrée trois jours après, le 15 des calendes.
Chip. I. — Quœ ab condita urbe... pie raque int entre. Voyez la réfutation de ce passage, p. 759 et suiv.
ÎBiD. — Neque eum abâicare sedictatura, ntsi anno circumacto, passi sunt. Les commentateurs ne sont pas d'accord sur le sens de ce passage. Suivant les uns, Camille aurait exercé la dictature un an entier. Les autres prétendent qu'il l'exerça seulement pendant le reste de l'année civile, à la fin de laquelle il sortit de charge avec les autres magistrats. Cette dernière interprétation n'est pas contrariée par le passage suivant de Plutarque ( Camille, ch. xxxi ) : çG&riOitaa tov ôopuêov i\ pcuXin tôv p.èv KotfxiXXcv eux EtaaE PcuXo'juvgv àffcôiaôau nfjv içyrs* èVrè; êviwjtoû* xai7rtp eÇ |/.vivaç GÙ$ap.G); ÙTrepêaXX&vTOÇ ére'pcu ^ixToéxcùpo;. Elle est pleinement justifiée par la création des interrois , dont il est question plus loin ; création qui ne pouvait avoir lien que pour suppléer à l'absence de toute magistrature curule.
Ibid. — Interregnum tnitum. P. Cornélius Scipio interrex, et post eum M. Furius Camillus. 1s tnbunus militum consulari potestate erat. On a suivi le texte de Drakenborch; seulement après Camilttis on a retranché iterum, qui se lit il est vrai dans tous les manuscrits, mais qui est assez difficile à expliquer. Au reste, le traducteur n'a pas suivi ce texte , mais bien celui qu'a adopté M. Lemaire : « Interregnum iniit tum P. Cornélius Scipio in- « terrex , et post eum M. Furius Camillus. Iterum is tri- « bunus militum... •
Ibid. — Tum de diebus religiosis agitari cetptum. On trouve snr l'établissement des jours religieux quelques détails dans deux fragments de Cassius Hemina et de Verrius Flaccus, qui nous ont éié conservés, l'un par Macrobe {Saturn., liv. I, ch. xvi ), l'autre par Aulu-Gelle ( I. X, ch. xvii ). Voici le récit de Verrius Flaccus : « Urne « a Gallis Senonibus recuperata , L. Attilius in senatu « verba fecit , L. Sulpicium tribunum militum , ad Al- « liam ad versus. Gallos pugnaturum, rem divinam di- « micandi gratia postridie idus fecisse : tum exercituiu « populi romani occidione occisum , et post diem tertium
• ejus diei urbem praeter Capitolium captam esse ; com- « pluresque alii senatores recordari sese dixeruot , quo- « tiens belli gerendi gratia res divina postridie kalendas, « nonas, idus, a magistratu populi romani facta essenl, c ejus belli proximo deinceps pralio rem publicam maie
• gestam esse. Tum senatus eam rem ad ponlifices reje- « cit , utipsi quod videretur, statuèrent. Ponlifices decrei verunt , nullum iis diebus sacrificium recte futurum. » Le récit de Cassius Hemina ne diffère pas essentiellement de celui de Verrins Flaccus; seulement il attribue à un haruspice , L. Aquinius , appelé dans le sénat sur la proposition des tribuus militaires, les paroles prêtées par Verrins à L. Attilius. Voyez d'ailleurs Plutarque (Quœstion. roman, n. xxv ) , sur les motifs qui ont lait placer au nombre des jours religieux les lendemains des calendes»
HISTOIRE ROMAINE. — NOTES
des nones et des ides. Anlu-Gelle <loc. cit. et 1. IV, ch. ix) remarque qu'il ne faut pas , comme le vulgaire ignorant, confondre les jours religieux malheureux ( religiosi infausti ), avec les jours néfastes (nefasti ).
Les jours, chez les Romains, furent d'abord divisés en jours fastes et jours néfastes , permis et défendus ; c'està-dire en jours destinés aux affaires et en jours destinés au repos. Pendant les jours néfastes, l'action des tribunaux était suspendue; c'est ce qu'Ovide exprime par ce vers :
111e netastus erit, per quem tria verba silentur.
Fait., 1, 47.
Ces trois mots, qu'il ne désigne pas, caractérisaient les différentes fonctions du préteur, c'étaient do, dico, addico. Tant que duraient ces jours , tout acte public était défendu ; on ne pouvait porter aucune loi, ni assembler le peuple, ni nommer les magistrats. On les désignait sur les calendriers par la lettre N ; les jours fastes étaient marques par la lettre F.
Il y avait encore des jours mixtes qu'on appelait dits interri&i parce qu'ils ne pouvaient être fastes que pendant l'espace intermédiaire de l'immolation de la victime et de l'of irande des entrailles : inter cœsa et porrecta, dit Varron { L. L. VI, 51, p. 61 Egger).
On appelait jours religieux ( Aulu-Gelle , ibid. ) ceux qui , ayant été marqués par quelque grande calamité publique, avaient été déclarés par les pontifes religiosi y infausli, atri. Sur les fastes publics, ils étaient marqués avec de la craie et du charbon. Pendant ces jours on devait s'abstenir d'offrir des sacrifices et d'entreprendre aucune affaire. Ils étaient donc néfastes aussi , mais tous les jours néfastes n'étaient pas religieux.
Cbap. II. — Adfanum Voltumnœ.... (Voyez p. 820, col. I ) Voltumna, dans le temple de laquelle se tenaient les assemblées générales de la confédération étrusque, et dont le nom et le caractère rappellent une épithète et une attribution communes de Jupiter et de Minerve (bovAoîo* et Boulai*, de bovX-n , consiiutm, d'où BcvA«vn%<, qui, avec la terminaison passive enov/uv«, aurait formé Voltumna), parait avoir été la même que la Conso des Romains , déesse des conseils publics et protectrice des sénateurs (Creuzer, Symbolique » traduct.de M.Guigniaut, tomel, deuxième partie, p. 485).
Ibid. — Seniores... in verba sua juratns ernturiaret Il les enrôla dans les centuries, c'est-à-dire parmi les fantassins. Les cavaliers étaient divisés par décuries. On trouve dans Aulu-Gelle, liv. XVI, ch. iv, une ancienne formule de serment militaire, qu'il avait lui-même extraite du cinquième livre de l'ouvrage de Cincius Alimentas, sur l'art militaire. La voici :
• In magistratu G. Lœlii, C. filii, consulis, L. Cor-
• nelii, P. filii, consulis, in exercitu decemqne niillia
• passuum prope furtum non faciès dolo raalo; solus ueque ■ cum pluribus pluris nummi argeutei in dies singulos. « Extraque bastam , bastile, ligna , napum , pahulum , « utrem follem, faculum, si quid ibi inveneris sustuleris ve
• quod tuum non erit , quod pluris nummi argeutii erit
• uti, tu ad C. L&lium, C. filium , consulem , L. ve Cor-
• neJium, P. filium , consulem , sive quem ad utrum eo- « rum jus erit profères, aut profitebere in triduo proximo « quicquid inveneris sustulerisve sine dolo m.lo, aut « domino suo cujum id censebis esse reddes, uti quod
• recium factura esse voles. • — « Sous la magistrature de C. Lélius, fils de C, consul, et de L. Cornélius , fils do P., cousul, à l'armée et à dix mille pas à l'entour, tu
ne voleras pas par mauvais dol, ni seul ni avec plusieurs, pour plus d'une pièce d'argent par jour ; et , si, hors une lance , un fer de lance , du bois , un navet , du fourrage , une outre, un sac, une torche, tu y trouve sou enlèves quelque chose qui ne soit pas à toi et vaille plus n'uue pièce d'argent, tu le rapporteras à G. Lélius , fils de C., ou à L. Cornélius, fils de P., ou à qui de droit d'entre eux ; ou tu déclareras , dans les trois jours , ce que tu auras trouvé ou enlevé sans mauvais dol, ou tu le rendras à celui que tu en croiras le maître , de la manière qui te paraîtra juste. •
Cbap. V. — Tribus quatuor ex novis cirions addita, Stellatina, Tromentina, Sabatina, Amiensis : eœque viginti quinque tribuum numerum expletere. La tribu Stellatine tirait son nom de la plaine de Stellate , en Étrurie, entre Capène et Véies; la Sabbatine, du lac Sabbatin, aussi en Étrurie, et la Tromentinc, du territoire de Tromente. Quant a la tribu Arnienne, son nom a donné lieu à de nombreuses contestations ; les uns l'ont appelée Armensis, d'autres, et parmi eux Doujat (éd. ad Mum Delphini ), Axientis ; d'autres enfin N amiensis. C'est cette leçon , qu'ont suivie Crevier et Dureau-de-la- Malle. Cependant Drakenborch , et avant lui Cluvier ( liai, an t., 1. II , ch. m ), avaient prouvé jusqu'à l'évidence que le véritable nom de cette tribu ne pouvait être qu' Amiensis, et ils le font venir du fleuve Arnus, en Étrurie.
Le nombre des tribus , fixé à vingt par la constitution de Servius Tullius, fut porté à vingt et une par l'adjonction de la tribu Claudia , l'année de la mort de Tarquin. Nous le voyons ici de vingt-cinq; plus tard il s'éleva jusqu'à trente-cinq , limite qu'il ne dépassa pas.
Cbap. VI. — Tertins exercilus ex causants senioribusque. On appelait causarii les citoyens que des causes légitimes eiemptaient du service militaire. Ces causes étaient assez uombreuses : c'étaient l'âge, un privilège accordé pour quelque grand service rendu à l'état, cornue on en voit un exemple dans la personne de P. /Ebatius , liv. XXXIX, ch. xix ;( voyez aussi liv. XXIII, ch. xx, une exemption de ce genre, mais pour cinq ans seulement, accordée aux soldats de Préneste); c'étaient encore certaines dignités, comme les magistratures, les sacerdoces; ïèmèr'Hat, ou l'accomplissement des aunées de service auxquelles on était obligé par la loi ; enfin les maladies, les vices de conformation. Les colons maritimes étaient aussi exempts du service militaire, et leur exemptiou était qualifiée de sacrosancla (voj . 1. XXVU.cb. xxxvm). Cependant, dans certaines circonstances impérieuses, comme celles où se trouvait la république à l'époque où nous sommes parvenus, ou n'avait égard A aucune exemption, et les causarii étaient enrôlés comme les autres citoyens (voyez liv. VU, ch. xxvin, et I. VIII, ch. xx >. Les guerres contre les Gaulois étaient toujours au nombre de ces circonstances exceptionnelles ( voyez Cicér., Pro Fonteio, n. xix ; Phitipp., n. xix , et Plutarque , Vie de Camille, 41 ad fin. éd. Reisk.) Au reste, quand les causarii étaient appelés à faire comme les autres le service militaire, on leur en réservait toujours la partie la moius pénible.
Cbap. IX. — Ugiones urbanœ, o, nions Quinrtins prœ~ fuerat Nous avons vu , cbap. vi, que Quinctius commandait l'armée composée des causarii et des vieillards. Il n'es* pas probable qu'on ait choisi cette armée pour la donner à Camille tandis que, sous les ordres de Q. Servilius , il y
eo a? ait une autre composée de soldats jeunes et valides, et dont on pouvait également disposer. Il semblerait donc convenable de substituer ici, dans le texte, Q.Serviiius à Quinctius. Cependant, un peu plus bas, c'est bien Quinctitis et non Q Servilius qu'on envoie prendre le commandement de l'armée laissée par Camille chez les Volsques. Ce passage ne peut s'expliquer qu'en supposant, avec Groooye, que les généraux avaient changé d'armée, et que Q. Servilius avait pris celle de Quinctius, et Quinctius celle de Q. Servilius.
Cbap. XL — Solum eum in maçistratibus , solum apud e.xercitus esse.
Mes bienfaits vous font peur, et d'un esprit tranquille Vous regardez l'excès du pouvoir de Camille l A l'armée , à la ville . au sénat , en tous lieux , De charges et d'honneurs on l'accable à mes jeux. De la paix , de la guerre , il est lui seul arbitre : Ses collègues soumis et contents d'un vain titre, Entre se» seules nuins laissant tout le pouvoir, Semblent à l'y fixer exciter son espoir.
D'i»ù vient tant de respect , d'amour pour sa conduite ? Des Gaulois à son bras vous imputez la fuite ; Vos éloges flatteurs ne (tanent que de lui :
Mais que deveniez-vous avec ce grand appui Si , dans lf temps que Rome aux barbares livrée, Hui>selante de ^ang , par le feu dévorée , Attendait ses secours loin d'elle préparés , Du Capitule encore ils s'étaient em|tarés ?
C'est moi , qui , prévenant votre attente frivole, Renversai les Gaulois du haut «Ju Ca pi tôle? Ce Camille si fier ne vainquit qu'après moi Des ennemis déjà battus, saisi» d'effroi ; C'est moi qui par ce coup préparai sa victoire , Et de nombreux secours eurent part à sa gloire. La mienne est à moi seul , qui seul ai combattu. m Lafossb , Manlius Capitolinus , act, I, se. m.
Cbap. XI. — Ipse arma tus capientesque arcem. Dans la traduction de celte phrase , il s'est glissé une faute d'impression : lisez tout armés au lieu de tout rames.
Dans les lignes suivantes , Uliiis gloriœ pars tir dis apud omnes milites , Tue-Live a indiqué une idée que Cicéron avait développée sous toutes ses faces, et avec une admirable éloquence , dans son discours pour Marcellus.
Cbap. XII. — Quœ nuiie serrilia romana ab solitudine vtndtrant. Au temps où Tite-Live écrivait, et déjà même bien auparavant, dans les campagnes d'Italie, le nombre des esclaves surpassait de beaucoup celui des hommes libres. Cela tenait à trois causes principales : l'auglotuératioo de toutes les terres eutre les mains d'un petit nombre de possesseurs qui les faisaient cultiver par des esclaves ; l'émigration de la plus grande partie de la population pauvre ou peu aisée , attirée à Rome par les distributions de blé qu'on y faisait au peuple ; enfin la dispersion des citoyens dans l'immense étendue de l'empire. On se fera une idée de l'importance de cette dernière cause de dépopulation pour l'Italie, si l'ou se rappelle que , dans la seule province d'Asie, et seulement quarante ans après la soumission de cette contrée , Mitbridate put faire égorger un nombre de citoyens romains <;ue Valère-Maxime évaluée quatre-vingt mille, et qui s'élevait à cent soixante mille, si l'on en croit Plutarque et Dion Cassius.
Au reste , les premiers empereurs , effrayés de la diminution progressive de la populatiou libre en Italie, et de l'accroissement du nombre des esclaves, essayèrent à plusieurs reprises d'y remédier ( voy. Suétone , Cas., 42, et
Aug. 42); mais leurs efforts furent vains : le mal alla encore en augmentant , au point que le sénat ayant pensé, dit Sénèqne (de Clément., liv. I, cb. xxiv ), à distinguer les esclaves par un habit particulier, fut obligé d'y renoncer, à cause des dangers qui eussent menacé l'empire , s'ils eussent pu se compter.
Cbap. XII. — Libraqtie et œre liberatum emittit. « Manlius achète, par le enivre et la balance, les droits du créancier snr son débiteur, auquel il donne ensuite la liberté. La vente par le cuivre et la balance se consommait ainsi : le pescur public tenait un balance, en présence de cinq témoins , tous citoyens romains et en âge de puberté; l'acheteur, tenant une pièce de monnaie d'airain, prononçait cette formule : • Hune ego hominem « ex jure Quiriiium meum esseaio, isque mihi emptua • est hoc are sneaque libra. » Ensuite il frappait la balance avec la pièce de raonuaie , qu il remettait an vendeur, comme prix de sor acquisition. Cette coutume avait pris son origine dans le temps où les Romains pesaieot le cuivre, faute de monnaie. » Cbevibb. — Voyez, dans la note sur le ch. xxxiv, les droits que la loi accordait au créancier sur son débiteur.
Cbap. XII. — Thesauros galliciaurl occullari a Patribus. • Ce qui pouvait , dit Rollin ( llist. rom., tome II , p. 526 ) donner quelque ombre de vraisemblance an reproche calomnieux de Manlius , lorsqu'il accusait les sénateurs de cacher l'or des Gaulois , c'est ce que Tite-Live rapporte dans le livre précèdent, cb. l , qu'on avait placé sous le piédestal de la statue de Jupiter l'or eulevé aux Gaulois. »
Nous avons reconnu dans nne note du livre précédent ( p. 832 et suiv. ), que Camille n'avait pu reprendre aux Gaulois l'or qu ils avaient reçu pour la rançon du Capitule. Faudra-t-il donc aussi rejeter comme également faux , et les reproches adressés par Manlius aux patriciens, et le fait rapporté par Tite-Live, livre V, chapitre l, et la tradition qui, suivant Pline, Hist. nat., livre XXXIII , chap. v, attribuait cette origine aux denx mille livres d'or enlevées par M. Crassus du temple de Jupiter ? Nous ne le pensous pas: ISiebuhr (HUt . rom.. t. IV, p. 350 de la tr. fr. ) donne de tons ces 1 faits une explication fort simple , la voici : • Pour contenter l'ennemi , on aura pris l'or des temples du Capitole , et on aura fait vœu de le rendre au double. On prétend que, pour payer la rançon, on leva une taxe de propriété ( • cum conferen- « dum ad redimendum a Gallis civilatem aurum fuerit, « tributo collatiouem factam • ); mais celle taxe, imposihle à percevoir dans la détresse où l'on était , aura bien pu être imposée plus tard , pour restituer avec usure ce qu'on avait pris dans les sanctuaires. •
Cbap. XV.— domine ingenti... venit... hinc senatus, hinc plebs , etc.
Et quels soupçons surtout ne doit pas faire naître Le jour où , devant nous forcés de comparaître. Votre parti nombreux et celui du sénat Semblaient deux camps armés résolus au combat.
Lafossb , Manlius Capitolinus , act. 1 , se. m.
Ibid. — Jam sibi ex favore multitudinis crimen et per* niciem quœri.
VALÊBIU8.
Jusqu'à qu md voulex-vous , si prompt , si redoutable, Sans vous iniuiéter de nos soupçons secrets , De tous les inécoutent» prendre les intérêts, Les coml'ler de faveurs? ordinaire industrie De qui veut à tes lois asservir sa patrie.
HISTOIRE ROMAINE. -NOTES
BURLICS.
Et quels moyens, seigneur, de guérir vos soupçons?
Où sont de vos frayeurs les secrètes raisons?
Doit-je pour ennemis prendre tons ceux qu'offense
D'un sénat inhumain l'injuste violence?
Et suu-je criminel quand, par un doux accueil ,
J'apaise leur courroux . qu'irrite ion orgueil ?
C'est moi , c'est mon appui qui les conserve à Rome ;
Vous demandez d'où vient qu'un Romain, un seul homme,
Des misères d'autrui soigneux de se cacher.
Offre à tous une main prompte à les soulager?
D'une pitié si juste est-ce à vous de vous plaindre ?
Si c'est une vertu qu'eu mol l'on doive craindre ,
Si du peuple par elle on se fait nn appui.
Pourquoi suis- je le seul qui l'exerce aujourd'hui?
Que ne in'enviez-vous un si noble avantage?
Pourquoi chacun de vous . pour être exempt d'ombrage ,
Ne s*efforce-t-il pas, par les mêmes bienfaits.
De gagner, d'attirer les amis qu'ils m'ont faits?
Ne peut-on du sénat apaiser les alarmes
Qu'en affligeant le peuple, en méprisant ses larmes?
L'avarice, l'orgueil, les plus durs traitements,
Du salut d'un état sont-ils les fondements?
Mes bienfaits vous font peur
Lapossb, Manlius Capitolinus, act. I, se. m.
Ibid. — Sortem aliquam ferte. C'est la leçon de tons les manuscrits et des plus anciennes éditions ; c'est celle qu'a suivie Gronove et qu'ont adoptée après lui MM. Lemaire et Liez. Ils l'expliquent comme dans notre traduction : « Demandez-nous enfin un capital quelconque, et ne changez pas incessamment vos réclamations en y ajoutant tous les jours de nouveaux intérêts. » Cependant, il faut l'avouer, le sens donné à ferte dans cette explication n'est pas très-satisfaisant Cette difficulté arrêta de bonne heure les commentateurs; aussi dès i 551 , Frobein substitua-t-il aliamk aliquam. Sa leçon, qui dès lors fut reçue dans tous les textes , a été adoptée par Drakenborin, qui l'explique ainsi : « Mais pourquoi vous exnortéje à rien sacrifier de ce qui vous appartient? acceptez d'autres conditions ; retranchez du capital, etc. • U s'appuie sur ce que, dans les manuscrits, alius et aliquis sont très-souvent confondus , et justifie d'ailleurs le sens donné par lui à sortem et à ferte par de nombreux exemples pris , et dans Tite-Live Ini-méme , et dans les écrivains du même siècle ; il a été suivi par Crévier et Dureau de la Malle. Doujat , dans son édition ad usum Delphini , tout en adoptant le texte des manuscrits , dit qu'on pourrait l'eipliquer d'une autre manière : • Supportez aussi, dit suivant lui Manlius aux patriciens, supportes aussi votre part des malheurs publics : venez en aide aux plébéiens, retrauenez du capital de leurs dettes, etc.
Chap.XVIL— Vocesexprobrantium,multitudin\ quod defensores suos , etc.
Un peuple variable, incertain et timide, Dont le zèle, d'abord ardent» impétueux.
Prête à ses protecteurs un appui fastueux.
Et qui , dans le péril . tremble et les abandonne.
Lafossi, Manlius Capitotinus, act. I, se. m.
Ciap. XX. — IVe fratres quidem... hominesprope quadragintos... dona...
Tandis que tout se tait , jusqu'à vos propres frères , C'est lui ( Servilius ) qui, «'opposant aux sénateurs sévères, A produit à leurs yeux quatre cents citoyens. De l'horreur des prisons rachetés de vos biens , Tant d'autres par vos mains «auvés dans les batailles , Tant d'honneurs remportés en forçant des murailles, Dix conronues , le prix de dix combats fameux, Et votre sang versé cent et cent fois pour eux.
Lipossx, Manlius Capitotinus, Met. V, *c.i.
Ciip. XX. — Duos murales coronas , civicas octo. 11 y avait plusieurs espèces de couronnes militaires. « Les plus honorables, dit Aulu-Gelle (N. A.. V, 6), sont celles que Ton nomme triomphales, obsidionales , civiques, murales, castrâtes et nara'es. On cite encore la couronne ovale ; la dernière de toutes est celle d'olivier, qui se donne à ceux qui , sans s'être trouvés au combat , procurent le triomphe an vainqueur.
Les couronnes triomphales sont des couronnes d'or, qu'on envoie aux généraux pour s'en parer à leur triomphe; c'est ce qu'on appelle aurum coronarium. Dans les premiers temps elles étaient de laurier; depuis on les fit d'or.
t La couronne obsidionale est celle qui est offerte par des assiégés au général qui les a délivrés. Elle est de gazon cueilli dans le lieu où les assiégés étaient enfermés.
« On appelle couronne civique celle que reçoit comme un témoignage de reconnaissance un citoyen de la main d'un autre citoyen à qui il a sauvé la vie dans un combat. Elle est faite de feuilles de chêne ou d'yeuse....
« La couronne murale est celle que décerne un général à celui qui le premier s'est présenté à Tassant et a escaladé les murailles d'une ville ennemie; c'est pourquoi elle est ornée de créneaux.
• On appelle castrale la couronne qu'un général décerne an soldat qui a pénétré le premier, en combattant , dans le camp ennemi. Elle est surmontée d'ornements en forme de retranchements.
« La couronne navale se donne à celui qui, dans un combat snr mer, s'est le premier élancé avec ses armes sur un vaisseau ennemi. Elle est ornée de proues.
« Les couronnes murale, castrale et navale, sont en or. La couronne ovale n'est que de myrtbe ; elle ornait le front des généraux qui rentraient en ville avec les honneurs de l'ovation. »
Pline (Hist.nat. t \\j. VIl,cb. xxvm)dit qu'avant sa dixseptième année Manlius avait enlevé deux dépouilles; qu'il fut le premier chevalier auquel on donna une couronne murale; qu'il obtint six couronnes civiques, trente-sept récompenses militaires; qu'il reçut vingt trois blessures par devant, et sauva P. Servilius , maître de la cavalerie , quoique blessé lui-même à l'épaule et à la cuisse.
Ibid. — Tribuni de saxo Tarpeio dejecerunt. Denys, Plutarque et Varron, cité par Aulu-Gelle, A*. A, livre XVII, cb. xxi , sont ici d'accord avec Tite-Live. Des termes de Dion-Cassius (fr. xxxi, éd. Reimar) comparés à ceux de Zonaras et de Diodore de Sicile ( XV, 25 ), on tire un autre récit qui n'est pas non plus sans vraisemblance. Manlius , voyant qu'il ne pouvait échapper aux efforts que le sénat faisait pour le perdre , se serait décidé à risquer le tout pour le tout, et se serait emparé du Capitole. Abandonné alors par les plébéiens de distinction , il aurait accueilli un esclave , qui , paraissant s'être glissé à travers les postes dn dictateur, lui promettait l'appui de ses pareils , parmi lesquels, disait-il , une conjuration s'était formée. Manlius se promenait sans défiance avec lui sur le bord dn précipice , lorsque le traître se serait jeté sur lui et l'aurait poussé dans l'abîme. Voyex Niebuhr, Hist rom. t. IV, p. 41 1 de la tr. fr. — D'après nn fragment de Cornélius Nepos que nous a conservé Aulu-Gelle ( loc. cit. ), Manlius aurait péri par les verges.
Iam. —Hune exitum habuit vir, nisi in libéra civitate natus etset , memorabilis. • Les hommes qui vivent en société, sous quelque forme de gouvernement que ce
soit, ont besoin d'être ramenés souvent à eux-mêmes, ou aux principes de leurs institutions , par des accidents externes ou internes. Quant à ces derniers, ils sont de deux sortes : ou il faut qu'ils soient l'effet d'une loi qui oblige tous les citoyens à rendre souvent compte de leur conduite, ou c'est un homme qui, par l'excellence de son caractère et la supériorité de ses vertus, supplée à ce que la loi n'a pas opéré. Ainsi le retour au bien , dans une république , dépend ou d'un homme ou d'une loi. Les lois dont les Romains se servirent pour ramener la république à son principe furent celle qui créa des tribuns du peuple , celle qui nomma des censeurs, et toutes celles tendant à réprimer l'ambition et l'insolence.
• Pour donner de la vigueur et de la vie a ces sortes d'établissements , il faut un homme vertueux qui puisse opposer son courage à la puissance des transgresseurs. Les exemples les plus remarquables de pareils coups frappés par cette autorité sont , après la prise de Rome , la mort de M. Maulius Capitolinus , celle du fils de Manlius Torquatus ; la punition infligée par Papirius Cursor à Fabius, son maître de la cavalerie , et l'accusation des Scipion. Ces événements , aussi terribles qu'éloignés des règles ordinaires, n'arrivent jamais sans ramener les hommes au premier principe de la république. Quand ils commencèrent à devenir plus rares , ils laissèrent à la corruption le temps de faire plus de progrès , et ne purent avoir lieu eux-mêmes qu'en devenant plus dangereux et s'opérant avec plus de tumulte....
• L'exemple de Maulius prouve combien les plus belles qualités, les plus grands services rendus à l'état, sont effacés par cette alTreuse ambition de régner. On voit qu'elle eut sa source , chez Manlias , dans la jalousie qu'il conçut des honneurs accordés à Camille. Il fut tellement aveuglé par cette passion, que sans examiner l'état des mœurs de Rome, sans s'apercevoir que le sujet sur lequel il avait à opérer n'était pas encore apte à recevoir une forme de gouvernement vicieuse, il se mit à exciter des troubles contre le sénat et contre les institutions de son pays. C'est à cette occasion que se fit sentir l'excellence des lois et de la constitution de Rome. A l'instant de sa chute , pas un de ces nobles si ardents à se soutenir et à se défendre réciproquement entre eux , ne fit uu mouvement pour le servir ; pas un de ses parents ne fit une démarche en sa faveur; et tandis que les autres accusés voyaient leur famille en deuil , les cheveux couverts de poussière , et avec tout l'extérieur de la plus profonde tristesse , se montrer avec eux pour exciter la commisération du peuple, Manlius ne vit aucun des siens paraître avec lui. Les tribuns, si accoutumés à favoriser tout ce qui paraissait à l'avantage du peuple , et dont l'intérêt était d'autant plus marqué qu'il paraissait nuire à la noblesse, les tribuns dans cette occasion se réunissent aux nobles contre cet ennemi commun. Enfin le peuple, qui avait montré d'abord tant de faveur à Manlius, au moment où celui-ci est cité par les tribuns , qui portent sa cause à son tribunal, ce même peuple, de défenseur devenu juge, sans aucun ménagement le condamne an dernier supplice.
• J'avoue que je ne crois pas qu'il y ait de fait dans l'histoire qui prouve plus l'excellence de la constitution romaine que celui où l'on voit un homme doué des plus belles qualités , qui avait rendu les services les plus signalés et au public et aux particuliers , ne trouver, dès qn'il devient coupable, personne qui fasse le plus petit mouvement pour embrasser sa défense. C'est que l'amour de la patrie avait dans tous les cœur> plus de pouvoir qu'aucun autre semiment. Ayant plu d'égard aux dan-
gers présents , auxquels l'ambition d.i Manlias l'avait exposée qu'à ses services passés . Rome ne vit que sa mort pour se délivrer de ces dangers. « Telle lut, dit Tiie- « Live , la fin de cet homme , qui eut été recommandante « s'il ne fût pas né dans un pays libre. »
• Sans contredit , si Manlius fût né au temps de Marias et de Sylla , où les cœurs étaient déjà corrompus et où il eût pu les diriger d'après son ambition , il aurait eu les mêmes succès que Marius , Sylla et tous ceux qui depnis aspirèrent a la tyrannie; et si Marius et S) lia eussent vécu au temps de Maulius , ils eussent échoué comme lui. Car un homme peut bien par sa conduite et ses manières criminelles commencer à corrompre un peuple; mais il est impossible que sa vie soit assez longue pour qu'il puisse en recueillir le fruit ; et quaud bien même ce temps lui suffirait pour réussir, le caractère naturellement impatient des hommes , qui ne peuvent souffrir de retard dans leurs jouissances , serait un obstacle à ses succès , en sorte que, par trop d'empressement ou par erreur, on le verrait n contre -temps tenter son entreprise et y échouer. • (Macbiavsl, Discours sur la première décade de Tite-Live ; liv. III, c. i et vin, trad. de Guirodet. )
Voici le jugement que porte sur Manlius un ancien historien latin, Q. ClaudiusQuadrigarius, dans un fragment qui uous a été conservé par Aulu-Gelle ( XVII, 2 ).
• Naro M. Manlius , quum Capitolium servasse a Gallis
• supra ostendi, cujusque operam cum M. Furiodicta-
• tore apud Gallos comprime fortem atque exsuperabi-
• lent respublica sensit, is et génère, et vi, et virtute t bellica nemiui concedebat.. .. simul forma , factis, elo- « quentia . dignitate, acrimouia, confidentia pari ter prs-
• cellebat : ut facile intelligerctur magnum viaticum ex « se atque in se ad rempublicam evertendam haltère. •
« Car M. Manlius, qui sauva des Gaulois le Capitole, comme je l'ai montré plus haut, et dont l'activité, secondée par M. Furius, dictateur, se montra merveilleusement forte et insurmontable contre eux , an profit de la république, ne le cédait à personne en naissance , en vigueur, en vertu guerrière 11 se faisait également remarquer par sa taille, sa bravoure, son éloqueuce, sa dignité, sa sévérité, son assurance, en sorte qu'il était facile de voir qu'il avait par lui et en lui de puissantes ressources pour le renversement de la république.» (Trad. de M. Armand Cassan, Lettres inéd. de Fronton et Marc-Aurèle ).
Ciiap. XXIX. — Eœ quoque expugnatœ. Niebuhr ( t. II, p. 661 ; t. IV, p. 379 de la tr. fr. ) combat à tort Tite Live au sujet de la prise de Yélitres. Il s'appuie du témoignage de l'ancienne inscription citée plus bas par notre auteur; or ce monument est au contraire favorable à l'historien romain. Tile-Live en effet dit que Vélitres fut prise avec huit autres villes , et c'est aussi ce qu'affirme Paul Diacre (U, I). De plus, il remarque expressément que Préncste ne fut pas enlevée de vive force, mais qu'elle se rendit; d'où l'on peut conclure que Vélitres était comprise dans les neuf villes prises d'assaut. Si Tite-Live, dans son récit, ne parle d'abord que de huit villes , c'est qu'il veut distinguer Vélitres, et insister sur sa conquête. C'est à tort aussi que Wacbsmuth ( Dte œltere Geschichte des rœm. Stiates, p. 446 ) avance que l'inscription ne mentionnait que neuf villes, car Tite-Live , se contentant de donner le sommaire de ce monument, n'avait pas besoin d'ajouter que Préncste se rendit le dixième jour, ou bien que les ueuf villes avaient été prises en neuf jours, comme le voudrait Heusinger, dont la conjecture oppida
HISTOIRE ROMAINE. - NOTES
novem diebus novem, ne parait pas nécessaire. La principale difficulté, élevée par Niebuhr, tient a ce que Ventres est prise ici sans grand* peine par les Romains, tandis que dans la suite toute la puissance romaine échoua devant cette place durant plusieurs années. Mais rien n'empécbe d'admettre que les Véliterniens, ayant recouvré leur indépendance à la faveur des troubles de Rome, fortifièrent leur ville avec plus de soin et, s'étant mis à l'abri d'une nouvelle surprise, opposèrent à une seconde attaque une résistance longue et opiniâtre. Cf., cb. xixvi.
Cbap. XXXIV. — In urbe vis patrum in dies miseriaque plebis crescebant. Nous ne pouvons nous refuser ici au plaisir de citer quelques belles pages où M. Micbelet a éloquemment exprimé cette misère du peuple romain : le lecteur y trouvera d'ailleurs les principaux traits de la législation des douze tables au sujet des débiteurs. La connaissance de ces lois jettera de vives lumières sur plusieurs passages de ce livre, qui, sans cela, présenteraient de sérieuses difficultés.
• Voyons quelle était à Rome la situation des plébéiens. Le cens du consul Valerius Pubhcola donna cent trente mille hommes capables de porter les armes, ce qui ferait supposer une population de plus de six cent mille âmes , sans compter les affranchis et les esclaves. II fallait que cette multitude tirât sa subsistance d'uu territoire d'environ treize lieues carrées. Nulle autre industrie que l'agriculture; entouré des peuples ennemis, les terres étaient exposées à de continuels ravages, et la ressource incertaine du butin enlevé à la guerre ne suffisait pas pour les compenser. La guerre ùte plus au vaiucu qu'elle ue donne au vainqueur, quelques gerbes de blé que rapportait le plébéien ne compensaient pas la perte de sa chaumière incendiée , de ses charrues , de ses bœufs , enlevés
I année précédente par les Èques ou les Sabios. Lorsqu'il rentrait dans Rome, vainqueur et ruiné, et que ses enfants l'entouraient en criant pour avoir du pain , il allait frapper à la porte du patricien ou du riche plébéien, demandait a emprunter jusqu'à la campagne prochaine, promettant d'enlever aux Volsques ou aux Étrusques de quoi acquitter sa dette, et hypothéquant sa première victoire. Cette garantie ne suffisait pas : il fallait qu'il engageât son petit champ . et le patricien lui donnait quelque subsistance, en stipulant le taux énorme de douze pour cent par année. Depuis l'institution des comices par centuries, le pouvoir politique ayant passé de la noblesse à la richesse, l'avidité naturelle du Romain fut stimulée par l'ambition, et l'usure était le seul moyen de satisfaire celte avidité. La valeur du champ engagé était bientôt absorbée par les intérêts accumulés. La personne du plébéien répondait de la dette, quand on dit la personne du père de famille, on dit sa famille entière; car sa femme, ses enfants ne sont que ses membres. Dès lors il pouvait encore voter au forum, combattre à l'armée; il n'en était pas moins nexus, lié; ce bras qui frappait l'ennemi , sentait déjà la chaîne du créancier. La terrible diminuiio capitis était imminente. Le malheureux allait, venait, et déjà il était mort. Enfin l'époque fatale arrive.
II faut payer. La campagne n'a pas été heureuse. L'armée rentre dans Rome. Que deviendra le plébéien ? Les douze tables donnent la réponse ; elles n'ont fait que consacrer les usages antérieurs. Écoutons ce chant terrible de la loi ( lex horrendi carminis erat). Tite-Live.
• Qu'on l'appelle eu justice 1 s'il n'y va , prends des té- « moins, coutrains-le. S'il diffère . et veut lever le pied ,
t mets la main sur lui. Si l'âge ou la maladie 1 empêche
• de comparaître, fournis un che\al, mais point de
• litière. • Eh quoi t le mal heureux est revenu blessé dans Rome; son sang coule pour le pays, le jetterezvous mourant sur un cheval ? n'importe , il faut aller. Il se présente au tribunal avec sa femme en deuil et ses enfants qui pleurent. »
« Que le riche réponde pour le riche; pour le prolé- « taire, qui voudra. — La dette avouée, l'affaire jugée,
• trente jours de délai. Puis , qu'on mette la main sur c lui , qu'on le mène au juge. — Le coucher du soleil « ferme le tribunal. S'il ne satisfait pas au jugement, si « personne ne répond pour lui, le créancier l'emmènera
• et l'attachera avec des courroies ou avec des chaînes ■ qui pèseront quinze livres ; moins de quinze livres , si
• le créancier le veut. — Que le prisonnier vive du sien.
• Sinon , donnez-lui une livre de farine, ou plus , à votre « volonté. » Grâce soit rendue à l'humanité de la loi ! elle permet au créancier d'alléger la chaîne et d'augmenter la nourriture ; elle lui permet bien d'autres choses en ne les défendant pas ; et les fouets , et l'humidité d'une prison ténébreuse et la torture d'une longue immobilité
J'aime encore mieux m'arréier dans l'horreur de ce cachot , qne de chercher ce qu'est devenue la famille de ce pauvre misérable, esclave aujourd nui tomme lui. Heureux si , par une émancipation prudente, il a su préserver à temps ses eufiints. Sinon , leur p^re pourra , de Yergastulnm obscur où on le retient , les entendre crier sous le fouet , ou peut-être , au milieu des derniers outrages , l'appeler à leur secours...
• S'il ne s'arrange point , tenez-le dans les liens « soixante jours; cependant produisez -le en justice par
• trois jours de marché, et là, publiez à combien se monte « la dette. » Hélas I lorsque l'infortuné sortira des tortures du cachot pour subir le grand jour et l'infamie de la place publique, ne se trouvera t-il donc personne pour l'arracher a ces mains cruelles?
« Au troisième jour de marché , s'il y a plusieurs créan- < ciers , qu'ils coupent le corps du débiteur. S ils coupent t plus ou moins qu'ils n'en soient pas responsables. S'ils v veulent, ils peuvent le vendre à l'étranger au delà du
• Tibre. • Ainsi, dans Shakspeare, le juif Sbylock stipule, en cas de non paiement, une livre de chair à prendre sur le corps de son débiteur. » ( Histoire romaine, liv. 1, cb. 2, 1. 1, p. 153 et suiv., 2* édit. ).
Il parait difficile d'admettre que le terme seconto, de la loi des douze tables , ait été jamais pris dans le sens qne M. Micbelet lui donne, d'après Aulu-Gelle. Si la prescription de la loi eût été aussi cruelle, l'occasion n'eût pas manqué à Tite-Live d'en tirer des mouvements oratoires; or il n'y fait pas nne seule allusion. Du reste le sens prêté à $ecare n'est pas le seul dont il soit susceptible. Dans Cicéron sector indique l'acheteur. Voyez Philipp., 11,26; pro Rose. Amer., xxix; de ] firent., I, 45; Asconius, sur Cie. in Verr., II, 1, 20, ne laisse aucun doute à cet égard. On peut donc penser que par secanto la loi prescrivait uniquement le partage des biens du débiteur; et, ce qui porterait encore à préférer ce sens, c'est qu'elle autorise plus bas à vendre le prisonnier au delà du Tibre. Elle n'avait donc d'autre objet que de satisfaire l'avidité et l'avarice des créanciers.
CuàP. XXXIV. — Quum ad id, morts ejus insueta,
expavisset minor Fabia, risui sorori fuit nupta
in domo, quam nec honos, nec çratia intrare posset.
Cette petite aventure n'est rien moins que vraiseiu-
blable. La jeu oc Fabia avait pu s'habituer au bruit du licteur dans la maison de son père. D'ailleurs de ce que son mari, Licinius Stolon, était plébéien, il ne s'ensuivait pas qu'elle dût désespérer d'entendre un jour ce bruit cbez elle : il y ai ait vingt quatre ans que le peuple était adutis au partage du tribnnat militaire ; le père de Licinius avait été deux fois élevé à cette dignité (1. V, cb. xviii et xx ), et son grand-père , P. Licinius Calvus, était le premier de son ordre qui en eût été revêtu ( 1. V, rli. xji ). Du reste rien ne prouve que cette anecdote, dont Bcaufort < de l'Incert., Il, c. 10,) et Niebubr (t. III, 2; 1. V, p. 3, tr. fr. ) ont démontré la fausseté , soit empruntée h des annales plus récentes, car Tite-Livc la donne comme authentique. 11 faut en voir l'origine dans la baine des patriciens qui la répandirent de bonne heure, a(in de dissimuler leur défaite, en assignant aux rogations de Licinius Stolon une cause aussi puérile.
La famille Licinia est une de celles qui fournirent le plus de grands bommes à la république. Trois de ses branches se sont surtout illustrées, les Crassus, les Lucultus, les Murena.
Cbap. XXXV.<- Creatique tribuni C. LicinUts el L. Sextius. Dodwell intercale ici une année à laquelle il donne, pour tribuns militaires avec puissance de consuls , L. Papirius, L. Meneuius, Ser. Sulpicius, Serv. Cornélius, qu'il trouve mentionnés dans Diodore pour la première année de la cent troisième olympiade. Voyez, au reste, daus son ouvrage ni taie les raisons qu'il développe, pour justifier sa conjecture. Dissert. X, o> Cyclis Romanorum, sect. 82.
Cbap. XLI. — Omitto Licinium Sextiumque, quorum annos in perpétua potestate, lanquamregum in Capitolio, numeratis. Ce passage a été expliqué de différentes manières , par les commentateurs. Les uns ont vu, dans ces mots, in Capitolio, une allusion aux fastes capitolins, les antres an lieu où se tenaien. alors les comices tribu nicienues. J. Gronove pense qu'il faut les retrancher du teitc où ils ont pu, dit-il, être ajoutés par un copiste qui aura trouvé que la phrase ne finissait pas d une manière harmonieuse. Suivant M. Lemaire , qui adopte l'explication de Gisb. Cuper, Tite Live aurait eu en vue les statues des rois , qui, au rapport de Pline , XXXUI, 1 et de Dion Cassius, XLI1I, se trouvaient au» Capitule , et sur les piédestaux desquelles était gravée la durée des différents règnes. Or, les années pendant lesquelles Licinius et Sexlius avaient exercé le tribunal , se suivaient sans interruption , comme celles de ces règnes; on pouvait donc aussi les compter eu se servant de l'adjectif numéral avec le mot annus (novem annos), au lieu de 1 adverbe termiuéeu um, nonum, dont on se servait ordinairement. Crevier, qui pouctue différemment, et place la virgule après regum, au lieu de la placer après Capitolio, pense qu'il s'agit ici des clous que l'on enfonçait tous les ans dans le mur de droite du temple de Jupiter, et qui servaient , dit- on, è compter les années. 11 faudrait alors traduire aiutri : « Je laisse de côté Licinius et Sextius; vous pouvez compter au Capitole les années de leur pouvoir perpétuel comme celui des rois. » Mais il est constant que ces clous n'étaient pas une indication chronologique et n'avaient qu'un objet purement religieux. Voy. M. Leclerc, ouv. cit. p 69.
Ibid. — Quid enim , si pulli non pasrentur. Benjamin Constant, dans son ouvrage sur le polythéisme remain, L XII, en. i, fait allusion à ce passage de Tite-Livc.
• Tite-Live, dit-il, ne peut s'empêcher de parler avec
un sourire involontaire des pratiques relatives aux pou- If ts sacrés; mais tout à coup il se le reproche, et, reprenant une gravité forcée : « c'est en ne méprisant pas
• ces pratiques, dit-il, que nos ancêtres ont rendu la ■ république glorieuse. » On voit qu'il aimerait à rendre hommage aux institutions de Nuraa ; mais , après les avoir décrites avec éloge, il les fait redescendre, malgré lui, jusqu'au rang subalterne d'un calcul. Il appelle la religion un moyen efficace de subjuguer une multitude ignorante et féroce. « La crainte des dieux, dit-ii, ne
• peut s'emparer des âmes sans qnelque supposition de t miracle. Numa feignit donc des entrevues si crêtes avec
• Égéric; et, comme il est beau de pouvoir à volonté
• suspendre les assemblées populaires, et frapper le peu- « pie d'immobilité, il inventa les jours faste? et néfastes « (I. I, cb. xix.) • Ainsi chaque pratique, chaque rite, chaque tradition , chaque article de loi est analysé , expliqué, dépouillé de tout prestige. On croit défendre la religion en indiquant son but, et l'on ne sait pas qu'en lui donnant un but hors d'elle-même, on porte la hache à la racine de l'arbre dont on veut sauver les rameaux. •
• Ciiap. XLI. — Apicem dialem. Apex, du vieux mot latin apere, lier, signifie une petite branche d'arbre, de ceux qu'on appelait ftlïces, laquelle s'attachait avec de la laine sur le bonnet du flamine. Le fil de laine s'appelait apicvlus. Souvent apex se prend, comme ici, pour le bonnet lui-même. • Casvisa.
Cbap. XLII. — Bellatum cum Gallis. Pour le récit des combats entre les Romains et les Gaulois on ne peut prouver le défaut de sincérité des sources où a puise Tite-Live, et l'on n'est pas fondé à invoquer contre lui le silence de Polybe, qui ne parle que des incursions des Gaulois contre les Romains; incursions qui, suivant Jui, n'auraient pas été repoussées. Polybe ne donne de celte guerre qu'un abrégé fort succinct. De plus les calculs chronologiques prouvent qu'il a omis plusieurs faits. Dans le compte qu'il a soin de toujours donner des années écoulées dans l'intervalle d'uue expédition à l'autre , il manque huit années. Il arrive en effet au nombre quatre- vingt-dix-neuf; tandis qu'il s'est réellement écoulé un intervalle de cent dix-sept ans depuis la prise de Rome jusqu'à la mort du consul Lucius. Niebuhr ( t. III, p. 87 ; t. \ , p. 104, tr. fr.) dit à ce sujet : • On doit à Polybe une foi entière pour son temps; mais il n'en est pas de ineme des époques plus anciennes , pour lesquelles il a dû chercher dans les annales , au risque d'omettre les faits d'une année, comme cela parait lui être arrivé pour la dictature de 59 1 ( 596 ).
Ibid. — Pluhbus auctoritms magis adducor. Tite-Live rejette le récit de Claudius et adopte une version plus accréditée. Les annales variaient en ce que, suivant les unes, Je premier combat, celui de l'année 588, fut livré sur les bords de l'Anio, tandis que le second, celui de l'année 594, eut lieu près d'Albe. Telle était l'opinion suivie par Claudius D'uadrigarius, Plutarque et Polybe qui toutefois omet le combat peu important de l'Anio. Suivant d'autres ( Tite-Live, Denys , etc. ). le premier combat fut celui d'Albe, et le second celui de l'Anio. Le changement d'armes, la mention du vin d'Albe, et d'autres détaiis, qu'on trouve dans Denys d'Haiycarnasse, prouvent que les annales étaient sur ce point plus explicites que ne l'est Tite- Live, dont la brièveté eu cet endroit doit s'expliquer par sou empressement habituel d'arriver à la fin du livre. C'est pour cela aussi que les grandes et dernières luttes
HISTOIRE ROMAINE. — NOTES
entre les patriciens et les plébéiens, qui assurèrent le triomphe définitif des lois Licinicnnes, sont à peine indicmées.
Cuir. XLI.— L. Sextius de plèbe primus consul factus. Dans la dernière partie de ce litre Tite-Live suit surtout Fabius, ou du moins son système chronologique. De la prise de Rome par les Gaulois à la création des premiers consuls plébéiens il y a vingt-deux ans, selon le récit de Tite-LWe (cf. Perizonius Animadv. Hist., c. tilt., p. 462). C'était l'opinion de Fabius < Aulu-Gelle, V, 6 ). Suivant d'autres, cet intervalle était de vingt-trois ans , et dans la vingt-quatrième année se plaçait le consulat plébéien. C'est ce dernier système qu'adopte Tite-Live dans le livre suivant, mettant ainsi sa narration en désaccord avec celle du sixième livre ; soit qu'il l'ait empruntée à d'autres annales , soit qu'il ait eu des fastes différents sous les yeux. Ainsi I. VII, en. i, il dit que Camille vécut vingtcinq ans après la prise de Rome. S'il en est ainsi , les consuls plébéiens de l'année précédente ont été en charge pendant la vingt-quatrième année, et durent par conséquent être designés la vingt- troisième. C'est ainsi encore que dans le même livre, ch. xvm, a la fin de l'an 400 , il compte trente-cinq ans depuis l'incendie de Rome, et onze depuis l'institution du consulat plébéien; ce qui place cette institution à la vingt-quatrième année qui suivit la prise de Rome.
Cbap. XLII. — Quum tamen per dictatorem conditionions sedatœ discordiœ sunt. • Ce fut, dit Plutarque, en terminant la biographie de Camille, le dernier acte de sa vie publique. L'année suivante, une maladie contagieuse exerça sur Rome ses ravages; une multitude intime de citoyens, et parmi eux beaucoup de magistrats, en furent victimes ; Camille fut du nombre. A ne considérer que son âge, et sa vie comblée d'honneurs , sa mort ne fui certainement pas prématurée. Cependant elle affligea plus les Romains, à elle seule, que toutes celles qu'ils eurent à déplorer dans ces tristes circonstances. •
Ibid. — Ut ludi maximi fièrent, et dies unus ad triduntn adjiceretur. 11 s'agit ici des fériés latines, dont il a été question dans le livre précédent, ch. v. Le témoignage de Plutarque ne laisse aucun doute à cet égard :
T«ç àk xodovpivwf Aotrlvcaç p.len tf*.lpay xpostevraj , UprtkÇtiv riatrapai, xapatvrfea àk Ôvicv xotl arspaYqçwff c v 'Pu/&ctiov$ a*ayr«ç.
( Vie de Camille , 45 , éd. Reisk. ) Il ajoute que Camille fnt reconduit chez lui aux applaudissements du peuple tout entier, et que , pour rendre grâces aux dieux de la réconciliation des deux ordres de l'état , on décida qu'un temple serait élevé à la Concorde, selon le vœu qu'en avait fait ce grand homme, «de manière à dominer le lieu où s'assemblaient les comices.