‹ Commentaire sur Tite-Live: Complément de l'édition du Tite-Live de laChapitre 2 sur 158 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

Paob t. — in tanta scriptortm fur**. Tite-Live en nomme un assez grand nombre dans le cours de son ouvrage, et entre autres Q. Fabius Pictor , Valérius Antias, L. Pison, Q. MMvê Tubéron, C. Lidnius Macor, Cœhus,Polybe, etc.

U ne sera pas inutile d'entrer ksi dans quelques détails sur ceux de ces écrivains dont Tite-Live a fait plus particulièrement usage dans sa première décade. Je me contenterai presque toujours , dans cette partie de mon travail , de traduire, en l'abrégeant, l'excellente dissertation de M.Frid. Lacbmann, de Fontibushistoriantm 71H-Lieii, Gœttingue, 1822 et 1828, in-4*.

Nous voyons , à en juger uniquement par le témoignage de notre auteur, que le nombre des historiens qui l'avaient devancé était considérable. Il dut nécessairement faire un chois. Or, il n'était pas alors aussi facile que de nos jours de rassembler tout ce qu'on pouvait avoir écrit sur un sujet aussi vaste et aussi important. L'ouvrage de Valérius Antias à lui seul formait soixante-quinze volumes , et celui de Cn. Gellius au moins quatre-vingt-dix-sept. La plupart de ces historiens avaient suivi ou copié leurs devanciers : les comparer entre eux eût été un long travail, dont le résolut n'aurait pas payé la peine. D'un autre côté, un génie comme celui de Tite-Live ne pouvait s'astreindre à entrer dans les plus petits détails à fsire de ta critique sur tous les faits. La durée de sa vie n'aurait pu suffire à une telle tâche.

Aussi, bien que Tite-Live affirme au chapitre xx du livre IV qu'il a reproduit le récit de tans les auteurs qui l'ont précédé , ce qui , soit dit en passant , n'est pas exact , puisque le personnage auquel se rapporte cette assertion parait avoir porté le titre de maître de la cavalerie, et non celui de tribun des soldats, dans les écrivains qu'a suivis Diodore de Sicile (XII. 80, cf. Niebuhr, Ram. Geseh., II, 2f 4), et le porte réellement dans Valère Maxime (III , 2, 4), dans Aurélius Victor ( Vir illustr-, c. xxv); bien qn'au chapitre xxi dn livre VII U invoque le témoignage de toutes les annales , une telle assertion ne peut s'entendre qne de presque toutes les annales : « On* nium prope annaliwm » , comme il le dit expressément dans un autre passage (XXII, 51). De même aussi quand il avance qu'un fait ue se trouve dans aucun auteur, cette

affirmation doit se restreindre a ceux dout il a hit usage; ce qu'on est suffisamment autorisé à admettre d'après cette phrase (XXXU. 6) : • Caeteri graeci et lalini auctores » quorum quidem legi annales. » Car on ne saurait admettre arec Lévesque ( Hist. rom. 1. 1 , p, 18 et 20 ), ni avec Cbr. Kruse (Commentai, defide Livii, Lips. I8H, p. 10), que Tite-Li?e ait compulsé tous les auteurs qui avaient écrit l'histoire avant lui.

Pour pouvoir déterminer sur quels écrivains porta le choix deTite-Live, il sera bon d'examiner, autant du moins que le permettent le petit nombre de fragments que lui ou d'autres nous ont cooser? es , chacun des historiens qu'il a suivis, de voir quelle estime il fait de chacun d'eux. Par là , on pourra se rendre compte , d'après l'importance des sources auxquelles il puise, du degré de conflance qu'il mérite, de la manière dont il a fait usage de ces documents, et des motifs qui l'ont porté à préférer tel historien à tel autre.

Tous avaient rédigé des annales suivies, et aucun n'avait fait de l'histoire des premiers siècles un ouvrage spécial, comme on le 6t plus tard pour des époques postérieures. Glaudius avait même omis ou du moins résumé très-sommairement tous les faits antérieurs à la guerre contre les Gaulois. D'un autre côté, il ne faut pas croire que les plus anciens annalistes se soient bornés a une sèche et aride analyse des événements, car le jugement qu'en porte Cicéron s'applique surtout à la simplicité de leur style, à la brièveté d'un récit dénué de tout ornement. On ne peut dire non plus qu'ils soient restés entièrement étrangers à la littérature grecque; mais pleins de sincérité, supérieurs à l'esprit de parti et incapables de songer à embellir l'histoire , plus voisins d'ailleurs de l'antiquité qu'ils retraçaient, et formés aux leçons de l'expérience tant dans l'administration civile que dans la guerre , ils remportèrent sur leurs successeurs , qui pour la plupart ne furent ni hommes d'état ni guerriers ; et , ce que ne firent pas ces derniers , ils s'appuyèrent dans leurs récits sur les monuments publics et privés qui périrent dans la suite par différents événements, et plus encore parce qu'ils furent négligés comme le furent eux-mêmes les historiens qui les avaient consultés , quand on leur préféra des écrivains plus habiles , mais moins amis de la vérité.

Le plus ancien des historiens latins , de l'aveu de Tite- Live , est Q. Fabius Pictor, qui dans ses annales latines ( il en avait aussi composé de grecques) écrivit l'histoire nationale depuis la fondation de Rome jusqu'à son temps. C'était on homme grave, un sénateur, et Polybe (1, 14), en considérant sa vie et son caractère n'admet pas qu'on puisse croire qu'il ait volontairement altéré la vérité historique. Denys d'Halicarnasse (IV, 6) nous apprend qu'il jouissait d'une grande autorité chex ceux qui vinrent après lui; quand il le prend pour guide il ne croit pas devoir recourir à un autre témoignage (VII, 71 ), et quand il s'en écarte il tombe ordinairement dans l'erreur ( IV, 6 et 50). La fin de la seconde guerre punique, à laquelle il avait assisté , l'amour de sa patrie victorieuse, le désir d'en célébrer les exploits l'engagèrent à écrire l'histoire ; mais il faut se garder de croire avec Polybe ( I, i 4, et III , 9), que le patriotisme l'ait rendu partial pour les Romains; de même que de son récit sur Fabius Rullianus (Tite-Live, VIII, 50) il ne faut pss conclure qu'il ait cherché à exagérer la gloire de sa famille.

Fabius était très-versé dans la connaissance de l'antiquité et des anciens rites sacrés. Il avait écrit seize livres au moins sur le droit pontifical. Beaufort, {de r Incertitude,

etc., I, 10, II, p. 470 etsuiv.), Lévesque {Hist. crit., préf., p. 14, et Mém. de tlnst., t. II, p. 561, 585, etc.), et Niebubr ( passim ) ont prétendu , pour être en droit d'attaquer l'authenticité des premiers siècles de l'histoire romaine, que les annales de cet auteur étaient brèves et succinctes. Cette assertion parait fondée, si l'on compare avec sa narration de la guerre punique des récits plus étendus. Mais on peut dire que si Denys d'Halicarnasse lui fait un crime de sa brièveté (1,6) et étend ce reproche à d'autres écrivains , c'est surtout pour faire valoir sa maoière large et abondante ; telle est du moins la conséquence qu'on peut tirer de son jugement sur Polybe et sur d'autres historiens. Quant à l'opinion de Cicéroo ( de Orat.. II , 1 2 ; de Ltçib., 1 , 2), elle porte avant tout sur la forme et non sur le fond. Du reste , par plusieurs fragments et surtout par le très-long extrait que nous a conservé la traduction arménienne de la chronologie d'Eusèbe ( 1. 1, p. 587 et suit., éd. d'Aucber), on peut se convaincre que tout ce qui concerne Énée et les premiers temps de Rome était dans Fabius raconté plus longuement que dans Tite-Live. Les faits que ce dernier rapporte dans son livre VI se trouvaient contenus dans le livre IV de Fabius ( A. Gell., V, 6 ; Tite-Live , VI , dernier chapitre), et les empninU que lui fait Tite-Live (par ex., VIII, 50 ; X, 57 ), prouvent que sa narration n'était pas aussi sèche qu'on l'a prétendu. D'un autre côté, des passages de Denys que nous venons de citer et d'autres encore (I, 80, 85 ; IV, 50, et VII, 70), on peut conclure que ses annales grecques étaient suffisamment développées.

Fabius, autant qu'il avait pu le faire , avait conservé à son livre la forme propre aux annales. Même pour les événements les plus reculés, il avait cherché à préciser les dates. Ainsi nous voyons par Plutarque (ftom.,1 4) qu'il avait placé au quatrième mois l'enlèvement des Sabines, parce que les Consualia se célébraient quatre mois après les PaUlia. D'un autre coté, le fragment conservé par Eusèbc prouve qu'il avait cherché à déterminer la série des rois albains. Quelque opinion qu'on doive se faire de la similitude que Plutarque remarque entre la narration de Fabius et celle de Diodes, il est constant que Fabius savait le grec, puisqu'il fut envoyé en ambassade à Delphes, et de plus qu'il n'était pas étranger à la littérature grecque, puisqu'il connaissait l'ère des Olympiades (Solin. c. n et Denys), puisqu'il avait évalué une somme en talents (Tite- Live, I, 55; cf. Niebubr, I, 297 ) et que dans aeê annales grecques, s'il faut s'en rapporter à Denys (1,217), il exprimait les distances en stades.

L'ère suivie par Fabius pour la fondation de Rome différait de cinq ans de celle que Caton adopta ( Voyex Denys . Solin.,Diodore), et ce qui porte à croire que cette supputation était très-ancienne, c'est que la célébration des jeux séculaires, qui se renouvelait tous les cent ans, avait lieu dans des années vraiment centenaires, suivant l'ère de Fabius , et postérieures au contraire de cinq ans a la fin du siècle , d'après le système de Caton. C'est ce que prouvent les anciens historiens , qui nous apprennent que ces jeux furent célèbres pour la deuxième fois en 505, pour la troisième fois en 505 (Cens., de Die. naU, c. xvn), pour la quatrième en 605 ( le même et Zosime, II, 4 ).

Tite-Live faisait grand cas de Fabius , et comme trèsancien , et comme très-digne de foi. Aussi le cite-t-il souvent (I, 44, 55; II, 40; VIII, 50 ; X, 57 ). Mais plus souvent encore il fait usage de sou livre sans le nommer, quelquefois aussi, tout en préférant le récit des autres écrivains, il ne croit pas devoir se dispenser de mentionner celui de Fabius (II, 40; X, 57). Quand Tite-Live cite

HISTOIRE ROMAINE. — NOTES

des écrivains très-anciens, antiquissimi scriptores, cela doit s'entendre de Fabius et de ceux qui l'ont suivi immédiatement, notamment de Pison , comme au cb. xxi du livre VIII, où , peu d'instants après, il invoque le témoignage de Fabius. lien est de même des expressions, prisci annales, IV, 7 ; VII, 9 ) ; vetustiores scriptores ( III, 25 ) ou qnibus dignius credi est ( VIII, 26).

L. Cmcius Alimentos, contemporain de Tile-Live ( XXI, 38 ; cf. XXVI, 25 et 28; XXVII, 7 et 29 ), était issu d'une famille plébéienne , il est vrai , mais ancienne et distinguée ( Voy. Festus , voc. Cinria ); ce qui , soit dit en passant , prouve que les anciens écrivains n'étaient pas tous issus de la caste patricienne. Cincius appartenait a l'ordre des sénateurs , il avait exercé la prélure et acquis une grande expérience tant dans l'administration qne dans la guerre. Particulièrement versé dans la science du droit , il s'était occupé avec fruit de rechercher les antiquités de Rome et des villes de l'Italie , et s'était rendu célèbre par plusieurs ouvrages sur les rites religieux , la jurisprudence et la langue de sa patrie (cf. Nicbuhr, 1, p. liJf ).Lon jzolius a prétendu que la part active prise par Cincius anx affaires publiques n'avait pas dû lui laisser le loisir nécessaire pour écrire tous les livres qu'on lui attribue , et , à l'eiemple de Vossius ( Hist. lat., c. iv et v ), D'exceptant qne les courts mémoires relatifs à la lutte contre Annibal , et surtout à la part que Cincius eut occasion d'y prendre , il attribue tous les autres ouvrages à différents écrivains du même nom. Mais cette opinion ne repose snr aucune preuve.

Tite-Live, dans sa troisième décade (XXI, 58), l'appelle maxinuts auctor ; il ne le nomme qu'une fois dans la première ( VII, 5) , et ce qui prouve qu'il avait sous les yeux cet auteur lui-même , cl non pas un écrivain qui le citait, c'est qu'il le caractérise par ces mots : diligentissimus lalium { id est antiquorum ) monumenlorum auctor. Denys d'Halicarnasse lui rend la même justice C I, 6 et 74 ). Versé dans la connaissance de la langue grecque , Cincius avait composé dans cet idiome des annales fort étendues qui embrassaient tout l'espace écoulé depuis la fondation de Rome jusqu'à son temps. Un savant allemand , M. Wachsinuth, a conjecturé que Cincius avait écrit en latin , et que Denys s'était servi d'une traduction grecque de cet ouvrage ; mais c'est une erreur : il n'est mention dans aucun écrivain des annales latines de Cincius, et Cicéron , toutes les fois qu'il passe en revue les anciens historiens , qui ont employé la langue nationale , ne fait pas mention de Cincius.

Tite-Live (XXI, 58) a fait usage de Cincinsdans la troisième décade, pour laquelle il a consulté d'autres historiens grecs que Polybe ( XXXIX, 52; XXXII, 6 ; XXIX, 27 ). Dans la première il le cite rarement, parce qu'il a , pour cette partie de son ouvrage , préféré les auteurs latins aux auteurs grecs. Il est vraisemblable que Cincius avait, dans aes annales ainsi que dans tous ses livres , fait preuve de pins d'exactitude qu'aucun autre, comme par exemple au sujet de la confédération latine (V. Festus, sub v. Prœtor).

C. AqiLics écrivit aussi en grec, vers la même époque, des annales qui furent traduites par un certain Claudius. Tile-Live, qui les cite (XXV, 59; XXXV, 14), parait n'en avoir eu sous les yeux que la traduction.

L'historien qui vient ensuite , car Tite-Live n'a pas fait usage de quelques autres écrivains plus anciens, est L. Calpobuius, L. F. C. N. Piso Faici , personnaae pré-

torien, consulaire et censorien (censorius) titre qu'ajoutent souvent à son nom les auteurs qui le citent ( Denys, 1,40, Excerpta Maii XII, 10; Censorinus de Die nat. c. xvu; Pline XIII, 15). Guerrier expérimenté, jurisconsulte habile , orateur assez distingué , homme d'une probitéet d'une intégrité reconnues (Cic, Tusc, III, 8; pro Font., c. un ; l'err.. III, 84, IV, 25; Plin., XXXIII, 2; Valer. Max., IV, 5), d'une sévérité antique ( Val. Max., II, 7, 9; Front in, Stralag., IV, I; Oros., V, 6; Paul Diacre, IV, 25), il avait, alors qu'il était tribun, porté la pro roière loi sur les concussions, et avait, dans l'admiras» tration des monnaies, mérité la confiance générale (Pigh, Annal , a. 603 et 599 ). Enfin Pline dit de lui (II, 55), que c'est un auteur important (auctor gratis).

Ses Annales ou son Histoire , car c'est sous l'un de ces deux titres que l'on désigne indifféremment son ouvrage, s'étendaient depuis la fondation de Rome jusqu'à l'époque où il vivait. Il est évident, d'après un passage de Censorin (ch. xv n), qu'elles contenaient l'an de Rome 608 : ce qui ne doit pas surprendre, puisque Pisou fut consul l'an de Rome 620, l'année où mourut Tibérius Gracchus, où Numance fut détruite. Quelques critiques pensent même qu'il survécut à Marius , et qu'il continua à écrire l'histoire jusque dans un âge très-avancé ; mais cette assertion ne repose que sur un passage de Plutarque ( Mar.. c. xlih ) , où il est question d'un certain Caïus Pison ràïàç ru mfocuv, qu'évidemment on ne peut confondre aveo le nôtre, dont le prénom était Lucius. Du reste, son histoire ne devait pas être divisée en plus de sept livres , puisque dans le septième se trouvait le récit des événements accomplis dans l'année de Rome 596 i Censorin., I. c. ). Cicéron reproche à Pison son style grêle et sec {Annales exiliter scripti, Brut., c. xxvn; cf. Orat., II, 12; deLeg. 1, 2). Aulu-Gelle au contraire (XI, 14)lui trouve une agréable simplicité, tant ponr la forme que pour le fond ( simplicissima suât i tas et rei et orationis ) . On peut toutefois juger, par son anecdote sur Romulus et les buveurs ( Aulu-Gelle, loc. cit.), qu'il ne s'était pas fait une loi absolue de la concision. La même conséquence peut être tirée du fragment que nous a conservé Denys d'Halicarnasse (IV, 15), et d'après lequel on voit qu'il s'était étendu assez longuement sur les anciennes institutions (cf. Vairon de L. L. V, 149; Pline, XXXUI,2, etc.). Ce qui prouverait encore que son histoire n'était pas réduite à des proportions trop mesquines c'est qu'on en fit plus tard un abrégé , si toutefois on peut ajouter foi à l'auteur de Orig. gent. rom, (ch. xvm); et qu'enfin, dans l'Histoire des Consuls , on trouvait beaucoup de détails que Tite-Live a passés sous silence , comme trop minutieux pour figurer dans son cadre ( Voyez Pline, XXXIII, 2; Denys, Exe. Maii, XII, 10). On peut donc conjecturer que les sept livres des Annales de Pison avaient une étendue assez considérable, et l'on cessera d'en douter si l'on songe que dans le premier il était question de l'Italie, des temps antérieurs à la fondation de Rome ( Vairon , de R. R. t I, p. 258, Gesn.) et des premiers rois ; que le second traitait des derniers rois et des premiers consuls; et que le troisième renfermait les événements qne Tite-Live raconte dans le dernier chapitre de son livre IX < Aulu-Gelle, VI, 9).

Pour asseoir le jugement qu'on doit porter sur cet historien, il ne faut pas oublier qu'il avait une connaissance très- profonde des antiquités et de la religion , soit qu'il eût composé un ouvrage spécial sur ce sujet . soit qu'il eût traité fréquemment de telles questions dans I sei Annales ( cf. fragm. ap. Serv. ad Mn. X , 76, Ma-

crobe, Sot., I, 12; III, 2. Arnob., III, p. 131 et suiv., Orell. cf. Festus. v. Tarpeia) ; qu'il avait apporté un soin extrême à rechercher les noms des magistrats ( Tite-Live, Iï, 58; X, 9); qu'instruit dans les lettres grecques, il avait inséré dans ses Annales des étymologies grecques (Varron, de R. R., Il, 5, Senrius, ad j£n„ II, 761 ), genre de recherches auxquelles on attachait beaucoup d'importance à cette époque. Il fut aussi l'un des premiers qui s'efforcèrent de trouver des explications vraisemblables pour les mythes et les traditions fabuleuses (cf. Niebubr I, p. 242, 245) d'où il résulta que beaucoup de faits étaient présentés dans son livre sous un tout autre jour que dans tes devanciers. ( Denys, II, p. 520; IV, 7, p. 653 et 50. Les Annales, sur lesquelles Denys appuie ses calculs chronologiques dans ce dernier passage sont celles de Pison.)

Glareanus, Gronovius et d'autres, d'après Tite-Live ( I, 55 ), trouvant exagérée la somme que , suivant Pisoo, Tarquin avait mise en réserve pour la construction du temple de Jupiter Capitolin , se sont crus , pour ce motif, autorises a suspecter la bonne foi de ce vieil historien ; mais ISiebuhr (t. I, p. 297 ) a prouvé qu'il était d'accord avec Fabius.

Du premier livre ( 1, 55 ) au dixième (X, 9 ) Tite-Live cite souvent Pison. Dans le premier passage , il préfère à son témoignage celui de Fabius ; dans le second , il l'invoque pour réfuter deux historiens plus récents, Macer et Tubéron.

Après Pison se présentent des historiens qui ne prêtent pas encore à leurs écrits le charme du style, mais qui racontant seulement, et d'une manière un peu prolixe, donnent aux fables une apparence historique, et ajoutent à leurs récits beaucoup de détails empruntés aux traditions populaires, aux mémoires des familles , le tout sans beaucoup de critique et avec un excès de confiance : dounant ainsi à l'histoire des proportions beaucoup plus étendues, une forme plus agréable, comme on peut le voir par Denys d'Halicarnasse, qui les a particulièrement suivis, mais avec tous les défauts qu'on doit rencontrer dans un rhéteur.

Toutes les fois que dans les dix premiers livres Tite-Live cite Claudius, il doit s'agir de Q. Claudius Quxdbigabius, contemporain de Sisenna ; car le Claudius Licinius , ou plutôt Licinus ( voyez Perizon. , ad ABlian., Hist. anim., VIII., 549,etDrakenborcb, ad Liv. XXVI, 6), qui, cité seulement par le premier de ces deux noms dans la troisième décade et dans les suivantes , ne peut pas toujours être facilement distingué du premier, avait écrit ses livres sur l'histoire romaine {Rerumromanarumlibri),aonk partir de la fondation de Rome, mais seulement depuis les guerres paniques, et avait inéme raconté la seconde avec assex de développements.

Il est fort douteux que ce soit Claudius Quadrigarius qui ait traduit en latin les Annales Grecques d'Acilius. Tite-Live ( XXV, 59; XXXV, 1 4 ) distingue le traducteur d'Acilius de Claudius Quadrigarius , qu'il cite souvent sans ajouter ce second nom (XXXIII, 10; XXXVIII, 41 et 25; XL IV, 15). Les Annales que Tite-Live consulte dans ces différents passages ne sont pas, suivant M. Lachmann, la traduction d'Acilius , comme on le croit généralement, mais l'ouvrage même de Claudius. Dans la première décade Tite-Live ne parle pas de version latine, et les Annales on l'histoire de Quadrigarius commençaient à la guerre contre les Gaulois, tandis que celles !

d'Acilius remontaient jusqu'aux origines de Rome (auct. Orig. cent. rom. c. x, et Denys, III, 77, p. 581 ). Or de ces Annales qui racontaient au livre XIX le septième consulat de Marius , dont Claudius était contemporain ( Aulu- Gelle, X, 1 ), et s'étendaient même plus loin, puisque Aulu-Gelle ( X, 1 5 ) en cite le livre XXIII, Tite-Live ne put consulter que les deux premiers livres pour la seconde partie de sa première décade, à partir de l'invasion gauloise, puisque le troisième contenait l'époque de Pyrrhus ( Aulu- Gelle, III, 8 ois ). Mais il ne crut pas pouvoir se dispenser de recourir à l'ouvrage de cet excellent et véridique historien {optimi et sincerissimi scriptoris, nom que lui donne Antonius Julianus dans Aulu-Gelle, XV, I ; cf. Fronton, XHl,27,etJan.Gebbard,4ntig. Ject. //, 5), ouvrage écrit d'un style large, pur et brillant (purissime atque illustrissime scriptum, Aulu-Gelle , IX, 15). A en juger par les fragments qui nous restent de cet auteur, il faut peut-être rabattre un peu d'un tel éloge, et reconnaître que le style de Claudius était prolixe et avait quelque chose de l'emphase oratoire, ce qui ne doit pas étonner, puisque Claudius, au témoignage de Nonius ( v. Horrca), s'était fait connaître comme orateur.

Tite-Live a fait souvent usage de Claudius, et même pour des faits omis par d'autres écrivains (VIII, 19); mais il ne s'en sert qu'avec précaution et même ajoute plus^de confiance à plusieurs auteurs (VI, 42). Parfois il le réfute ( IX, 5); d'autres fois, sans le suivre ( VIII, 19 ), il ajoute à son propre récit quelque donnée fournie par lui; et enfin ailleurs ( X, 57 ) sans prendre Claudius et Fabius pour autorités , il les cite cependant l'un et l'autre.

Q.Vxlebius Aîitias, dont le surnom, propre à la famille Valéria (Tite-Live , XXIII , 54 ) , ne saurait prouver qu'il était né à Antium, ou qu'il avait favorisé les habitants de cette ville (Tite-Live, III, 5), vivait sans aucun doute du temps de Sylla (cf. Velleius Paterc. , 11,9; Vossius, Hist. lat., p. 45; Perizon ad Ailian., H. Anim., VI , p. 2(6 ). Il avait conduit son histoire depuis la fondation de Rome jusqu'aux temps de Sylla. Elle devait être comprise dans un grand nombre de livres, puisque Priscien (IX , p. 468, Krehl) cite le soixante-quatorzième , et Aulu-Gelle (VII, 9) le soixante-quinzième. 11 parait aussi qu'elle s'étendait longuement sur l'époque mythique, car c'était seulement dans le second livre qu'on trouvait le règne de Numa. Jaloux d'augmenter la gloire de sa famille et celle des Romains , Valérius se laissait aller à l'amplification, et avide de présenter des faits nouveaux et merveilleux (Pline, II, 107) , il mérita le reproche de ne s'accorder pour certains détails avec aucun historien ( Aulu-Gelle . VI , 8; VII, 19); du reste, recherchant avec soin les fables et même les étymologies grecques, mais avec assez peu d'exactitude, et faisant par exemple dériver Ancus d'<*y»*v.

Tite-Live, dans les parties différentes de son ouvrage qui nous sont restées, fait mention de Valérius Antias. Toutes les fois qu'il parle des jeux Séculaires, il s'appuie sur les calculs de cet auteur, qui diffèrent de ceux qu'on trouvait dans les autres historiens. Nul doute que dans la première décade il ne fait souvent suivi, bien qu'il prononce rarement son nom; nul doute qu'il n'ait adopté ses prolixes récits, en les abrégeant , il est vrai , mais seulement quand ils étaient d'accord avec la parration plus succincte d'historiens antérieurs. Car il se déliait de sa véracité et de son exactitude, et lui reproche plus d'uue foia d'avoir exagéré les nombres (III , 5 ; cf. Oros. , IV, 20 i V,5).

HISTOIRE ROMAINE. - NOTES

Il Ont aussi ranger parmi les historiens d'une époque plos récente G. Licimus Maceb , ami et contemporain de Sisenna (Cic, de Leg., 1,2), le même, suivant toute apparence, qui fut ennemi de Rabirius et que Cicéron condamna pour concussion (Cic. , ad AU. ,1,4; Plut., Cic. , c. ix ). En effet , tout ce que Cicéron dit de l'historien dans le litre des Lois ( loc. cit. ) s'accorde avec ce qu'il dit de l'orateur dans le Brutus ( c. lxvii ). Or , l'orateur n'est autre que le préteur condamné par Cicéron (cf. Valer. Maxim., IX, xii ,7).

Licinius Macer ne vécut pas dans l'obscurité ; il fut questeur ( cf. Pigb. , a. 675) , et commanda une armée en qualité de préteur ( Voyez sa lettre au sénat , dans Nooius Marc. , p. 259, Merc. v. Contendere ). Esprit ardent et énergique, orateur véhément, connu par les troubles qu'il excita comme tribun du peuple , il écrivit des annales qui s'étendaient depuis la fondation de Home jusqu'à l'époque où il vivait. Son style était diffus, ce qui lui mérita de la part de Cicéron de graves reproches : par exemple celui de bavardage prétentieux , d'abondance ridicule et qui va jusqu'à l'impudence dans les discours qu'il prête à ses personnages ( de Legib., I , 2). Mais peut-être Cicéron jngeait-il son ennemi avec une injuste partialité. Denys d'Halicarnasse, qui a fait de nombreux emprunts à Macer, parait au contraire l'avoir fort goûté, précisément à cause des développements dont Cicéron lui fait un crime, comme aussi pour avoir inséré dans le cours de son récit des considérations et des réflexions nombreuses. Et ce qui prouverait l'impartialité de-ce jugement, c'est qu'il ne s'aveugle pas sur ses défauts , et blâme en lui l'absence de critique et de graves erreurs de chronologie ( VI , 1 1 ; VII , f . Voyez plus bas les notes sur Tite-Livc , IX , 46, et un exemple de confusion dans les dates , II, 54 ).

Macer avait traité longuement des temps les plus anciens et des villes de l'Italie ; mais il avait adopté les fables grecques. Il fallait qu'il fût bien peu initié dans les antiquités romaines pour avoir regardé comme fabuleuse l'année de dix mois , et prétendu que sous Romulus l'année était déjà de douze mois avec intercalation. Cependant il avait tenu compte des monuments , consulté les livres Lintéens, noté les points sur lesquels ils dîneraient des anciennes annales , et enfin fait usage des traités pour asseoir ses affirmations historiques (Tite-Live, IV, 7, 20 et 25 ). Tite-Live l'a souvent consulté, mais avec précaution; et soupçonnant qu'il a pu sacrifier la vérité à la gloire de sa famille , il lui préfère des historiens plus anciens (VU, 9; cf., IX, 46, et X, 9 et 11).

Vient ensuite ASucs Tobébor , que Tite-Live cite fréquemment. Vossius ( de HisU lat., 1,12) et tous ceux qui l'ont suivi, tels qu'Harles, et même Ryclnus [Deprimis liai, colon. , p. 459 ) , et Hardouin ( Ind. script., Plin.) , ont cru que le Tubéron consulté par Tite-Live était Lucius Tubéron , contemporain et parent de Cicéron , et lieutenant de son frère Quintus en Asie. Mais on a peine à concevoir qu'ils soient tombés dans cette erreur, et qu'ils n'aient pas remarqué que l'historien en question portait le surnom de Quintus, que Tite-Live lui-même lui donne ( IV , 25 ), et qui lui a été conservé dans l'index des auteurs cités par Pline (I , II et XXXVI). Or ce prénom était celui du père et du fils de Lucius. On ne trouve nulle part que le père , stoïcien rigide, disciple de Panétins ( Voy. VanLynden, dis*, de Panœtio , g 15 ) , et suivant Cicéron ( Brut. , 51 ) , dur , austère et négligé dans sou langage comme dans ses mœurs , ait jamais écrit

l'histoire, genre d'études qui devait répugner à la sévérité de ses principes. Certes, si l'historien du même nom eût été petit- fils de Paul-Emile par sa mère, et contemporain de Rutilius ( Cic. , ad AU. , IV , 16 ; XV , 4 ) , Tite-Live , en citant ses autorités, ne le placerait pas après Licinius Macer, beaucoup plus récent que le personnage en question (IV, 25 ; X , 9 ) , et Cicéron , qui (Brut., 51 ) , en parlant de ses écrits , affirme que quelques-un* de ses discours existaient encore de son temps, n'aurait pas gardé le silence sur un ouvrage aussi important qu'une histoire. D'après ces considérations , M. Lachmann pense que l'bistoire dont il s'agit est l'œuvre de Quintus, petit-fils du stoïcien , de l'accusateur de Ligarius ( Cic. Orat. , et Quintil., X , i , 5 ; XI , i , 80 ) , qui plus tard abandonna les études historiques pour la jurisprudence (Pompon, in DD. de Or.jttr., II, g 46; cf. Bach , Hist. jur. , II, S 30 et DD). II parait que ce travail , commencé par son père et interrompu par les troubles civils au milieu desquels celui-ci s'était trouvé jeté , avait été transmis à Quintus comme un héritage, avec recommandation de l'achever ; et en effet , Cicérou se borne à dire de lui qu'il se mit à écrire l'histoire. Denys d'Halicarnasse, son ami, et qui lui avait dédié son jugement sur Thucydide (voyez le début et la fin de cet opuscule , et le commencement de la lettre à Ammaeus sur Thucydide , où il donne à Tubéron le surnom de Ktfvroç ) , vante son talent et le soin qu'il apporte à ses recherches historiques. {Ant. rom., I.

$0 , faivàç évijp xed xtpi r»5v <ruvocywyï}v rrç iorop/aç txi[i.iX+,$ )

Son histoire commençait à la fondation de Rome, mais il y avait donné place aux traditions troyennes (Serv., ad /En., II t 15; Or. genl. rom., c. xvu), et traitait dans son introduction de la manière d'écrire l'histoire, i Nonius, v. prolinvs, p. 576, Mercer).Nonins en cite le livre XIV ( v. buxuridbat ); et un passage d'Aulu-Gelle (VI, 5 et 4) prouve qu'il avait raconté la guerre contre Carthage. Suétone a fait usage de Q.Tubéron pour un fait relatif à Jules César {Jul . Cœs., c. lxxxiii), si toutefois ce fait n'a pas été extrait du livre que Tubéron avait adressé à C. Oppius ( Aulu-Gelle, VIII ,9).

Tubéron était de son temps renommé comme historien . et surtout pour le soin avec lequel il recueillait et comparait les anciens auteurs , et même les monuments. II est hors de doute qu'il consulta les livres Lintéens, mais avec réserve; et là où les anciens écrivains n'étaient pas d'accord , il ne les suit qu'en hésitant. Tite- Live le dit expressément ( I V , 25 ) ; et ceux qui voient dans les roots et Tubero incerlus veri est nu reproche fait à l'historien comme peu digne de foi , ne saisissent pas bien le sens de ce passage. Tubéron expliquait les mythes sous le point de vue historique ( Serv. , ad j£n. , Il , 15), et s'était occupé avec soin des institutions de Rome. (Aulu- Gelle, X, 28.) 11 était habile politique, bon orateur; mais son goût pour l'antiquité lui faisait rechercher avec trop de soin les formes de l'ancien langage ( Pompon., in D. loc. cit. ) C'est pour ces différents motifs que Tite- Live, bien qu'en général il s'attache anx historiens d'une époque antérieure, crut devoir consulter Tubéron son contemporain. 11 préfère, il est vrai , dans un ou deux passages (X, 9 et H ) l'autorité de Pison d celle de Tubéron et de Licinius Macer ; mais dans beaucoup d'autres, bien qu'il ne le cite pas , il parait l'avoir pris pour guide.

Tels sont les historiens que consulta Tite-Live pour rédiger sa première décade. 11 les cite tous au vingt-troisième chapitre du livre IV , là où aux historiens plus anciens , Fabius , peut-être Cincins et Pison , il oppose Tubéron , VaJérius Antias et Licinius Macer. S'il no

parle pas de Claudia* c'est que l'ouvrage de ce dernier commençait plus tard.

A^ant d'eiarainer quel usage Tite-Live a dû faire des ressources historiques qu'il avait à sa disposition , disons quelques mots des auteurs qu'il a négligés , soit parce qu'ils lui paraissaient avoir trop peu d'importance, et qu'il voulait éviter des frais inutiles , soit enfin parce qu'il n'avait pu se les procurer : c'est du moins ce qu'on peut conclure de la comparaison des fragments qui nous restent de ces écrivains , avec le texte même de Tite-Live , puisqu'il est constant qu'un savant dont l'autorité est certes très-grave n'a jamais été consulté par lui , bien qu'il ait eu plus d'une fois occasion de le citer , et que l'opinion et le témoignage de cet arbitre imposant eussent pu lever les doutes où le jetait le désaccord de tons les autres.

Il s'agit , on le voit de M. Caton , de Caton aussi remarquable par sa connaissance de l'antiquité que par son expérience de tout ce qui s'était fait tant dans la paix que dans la guerre ; de Caton qui avait scruté avec soin les annales de Rome , et même celles de l'Italie, écrivain tout à la fois savant et plein de charme , que Salluste appelle le plus habile écrivain de la littérature romaine , auquel Tite-Live lui-même ( XXXIX , 40 ) donne de dignes éloges, et qu'il aurait dû prendre, sinon pour guide, du moins pour conseil dans plus d'une circonstance. En effet, dans le premier livre de ses Origines, qui contenait toute cette partie de l'histoire romaine renfermée par Tite-Live dans sa première décade, Caton traitait des événements qui avaient précédé et suivi la fondation de Rome, des mythes, des institutions; il racontait l'histoire des rois et des consuls avec assez de développements et de soins, comme on peut en juger par le fragment relatif à Mamilius (Priscian, VI, p. 244, Krehl) et se rapportant aux faits racontés par Tite-Live ( III , 18 et 19); par le fragment qui concerne Cédicius ( AuluGelle, III, 7), et par d'autres encore. Tite-Live ne parle de cet ouvrage que parvenu à 1 époque où Caton a vécu; il y fait allusion au chapitre iv du livre XXXIV, en fait mention dans le discours de L. Valérius contre Caton (XXXIV, 5), et le cile au chapitre xxv du livre XLV,etEpitome, 49. Si, dans la première partie de son ouvrage , il eût consulté Caton, il y eût trouvé des documents bien préférables à ceux qu'il a snivis : c'est ce dont on peut se convaincre par quelques fragments. Aimi,au chapitre xxu du livre I, Cluilius, auquel Tite-Live donne le titre de roi des Albains , ne portait dans Caton que celui de préteur , ce qui peut seul faire comprendre comment, après sa mort, les Albains nommèrent un dictateur (cf. Licinius Macer dans Denys d'Haï. , V , 74) , etc.

Comment a- t-il pu se faire que Tite-Live ait négligé un écrivain de cette importance ? C'est une question difficile à résoudre. Peut-être quand il commença à écrire ne connaissait-il pas la supériorité du mérite de Caton , sur laquelle tous les Romains n'étaient pas d'accord, puisque Cicéron établit une discussion à ce sujet entre Atticus etBrutus. De plus, dans les Origines, beaucoup de récits étaient très-sommaires (Corn. Nep., Cal., 5) ; elles renfermaient , comme le dit Salluste , beaucoup de choses en peu de mots { multa paucis absolvent), et s'occupaient beaucoup plus des faits que des noms (Corn. Nep. , loc. cit.; cf. A. Gell., III, 7; X, 24, les fragm. de Caton et Plin. ,VI1I, 5.) Enfin le titre de ce livre devait peu fixer l'attention d'un écrivain qui recherchait surtout les annales. Du reste, Tite-Live adopta l'ère qui porte le nom de Caton , soit qu'en cela il ait suivi ses historiens

de prédilection , soit que cette supputation fût alors généralement adoptée, comme plusieurs données recueillies par M. Lachmann doivent nous porter à le croire.

Tite-Live a également négligé, sans doute comme trop récent, Si lpicils Galba, auteur d'une histoire très-développée (Plut., Rom., 17; Oros. IV, 25; Corn. Nep., Annibal, 15; Suétone, Galb., 5 : multiplex nec incuriosa historia). Il ne parait pas non plus avoir connu les annales deScaiBONius Libon dont Cicéron cite le livre XIV, ni Cassius Hem in a ( Voy. Maffei , Verona illustrata, II, 25 , sqq. ). /qui florissait vers l'an de Rome 608 ( 145 ans av. J.-C ) , et qui , commençant son ouvrage à la fondation de Rome , l'avait conduit jusqu'à son époque , ou du moins jusqu'à la seconde guerre punique. Ce livre portait, suivant les uns , le titre d'Annales , suivant d'autres, celui d'Histoire, et était assex étendu. Ainsi, par exemple, le livre I contenait les faits antérieurs à la fondation ; le livre II, l'histoire de Romulus, de Nu ma, etc., et l'époque consulaire traitée probablement d'une manière plus succincte, puisque dans ce même livre se trouvait l'année 555 où Rome avait été détruite ( Macrob., 1,16). Pline l'appelle un très -ancien historien. Ainsi que nous l'apprennent ses fragments, il avait beaucoup emprunté aux livres sacrés et ayx traditions, et s'il a été laissé de côté par Tite-Live , c'est peut-être parce qu'il avait recueilli les fables avec trop de soin , et qu'il avait donné pour les noms de villes les étymologies les plus absurdes.

Tite-Live n'a pas non plus fait usage de C. Supbonkjs Tu dit a nu s, que Denys d'Haï icarnasse appelle le plus savant des historiens romains Aoytwromr» tûv /V*<»> ovyyp*p**», et dont les mémoires commençant à la fondation de Rome (Macrob. , 1 , 16) avaient , au livre XIII (cf. Pline, XIII, 15), atteint l'an 571 (182 ans av. J.-C), et s'étendaient probablement au delà. Un fragment de Tuditanus, conservé par Asconius ( ad Cic. pr. Cornet., p. 158, Cren.), s'accorde avec le récit de Tite-Live (II, 55) qui cependant ne l'avait pas rois à contribution, non plus que les Historia ^ ommunes de Lutatius. ( Cf. Vossius, Hist. lat.,1, 12.)

Ce fut peut-être un avantage pour lui, attendu l'insuffisance de la critique dont il fait preuve , que de n'avoir pas consulté divers écrits plus récents et fort étendus , tels que les annales d'A. Postcmius Albinus , écrivain léger et bavard ; ton livre sur l'arrivée d'£nee{ Polyb. eicerpt., I, 28), et le grand ouvrage de Cn. Gellius. dont Denys, son imitateur, nous a conservé plusieurs passages assez ridicules. Mais il faut regretter qu'il n'ait pas eu recours aux savantes annales de Vabbo* qui commençaient à l'an 1 de Rome , et devaient être assez développées , puisque dans un fragment du livre III , conservé par Cbarisius, il est question de Servius Tullius. On devait aussi y trouver les preuves qu'il invoquait à l'appui de l'ère nouvelle qu'il avait introduite. Il est également fdchcui que Tite- Live n'ait connu ni le livre où Varron racontait les commencements de Rome (Quintil., 1 ,7), si toutefois cet ouvrage ne doit pas être confondu avec les annales, ni eufin les antiquités du même auteur , mises à profit par Denys d'Haticarnasse. Varron et d'autres écrivains plus récents avaieut jeté beaucoup de clarté sur plusieurs points de l'histoire ; beaucoup de faits voilés par la religion, et que les historiens antérieurs n'avaient pas pu ou du moins n'avaient pas osé divulguer, avaient avec le temps été mis en lumière et allégués pour expliquer l'histoire.

Tite-Live, parmi les histoires écrites en grec, n'a guère, dans sa première décade , cmplojé que celle du

HISTOIRE ROMAINE. - NOTES

? ieux Cincius , et il ne fait pas l'en blâmer. Pauniler (ad Pol)b., VI, ,55) pense que Tite-Live a beaucoup emprunté à Denysd'Halicarnasse; d'autres , comme Hooke , croient que ce dernier, au contraire, avait lu Tite-Live, et le critique plus d'une fois sans le nommer. Tite-Live connut-il ce grand ouvrage qui semblait tant promettre, et le dédaigna-t-il , comme le pense Niebuhr (I, p. 298), c'est ce dont il est permis de douter, car la première décade de Tite-Live parait avoir été terminée avant le travail de Denys. Bien qu'on ne puisse regarder comme très-concluant le calcul de Vossiuset de Lipse suivi par la plupart de leurs successeurs , et d'après lequel Tite-Live aurait écrit une partie de son ouvrage, avant l'an de Rome 730, où le temple de Janus fut fermé pour la seconde fois, on est porté à croire qu'il lui a fallu une assez longue suite d'années pour composer ses cent quarante-deux livres , quand on sooge que Diodore en a mis trente à écrire ses trente livres. Tite-Live mourut l'an 770, et Auguste, qui mourut en 766, avait lu la dernière partie de son ouvrage (Tacite, Ann., IV, 54). Du reste il ne faut pas croire, avec Dodwell ( Annal. Vellci., § vin) suivi par Gibbon [MucelL Works, 111,561,569), que Tite-Live ait mis la dernière main à son livre vers l'an 745, uniquement parce que son récit s'arrête à cette année. Il y avait pour cela d'autres motifs. Quant a Denys, qui vint à Rome l'an 723(1, 7), qui n'écrivit ses autiquités qne vingt-deux ans plus tard (1,5; cf. Photius Bibl., cod., 56) et composa auparavant ses livres de rhétorique (Stepban., Opcrœ in Dionys., c. i), on peut conclure que ses vingt-deux livres sont postérieurs à l'an 745.

11 semble résulter de plusieurs allusions aux événements de son temps , que Tite-Live écrivit au commencement du règne d'Auguste. S'il eût écrit vingt ou trente ans plus tard , il eût sans doute adouci les plaintes que lui inspirent dans sa préface et l'aspect des maux de sa patrie, et une époque où le remède est devenu aussi insupportable que le mal ( ce qui semble s'appliquer a l'assassinai de César, cf. IV, 6), et le souvenir récent des guerres civiles, fléau toujours plus funeste aux états que la guerre étrangère , que la famine , que les épidémies , que tous les maux qu'on attribue au courroux des dieux ( IV, 9 ; cf. IX, 19), et enfin l'affaiblissement des forces de la république (VII, 9 et 25). Le passage relatif à la restauration du temple de Jupiter Férétrien, par Auguste César, méose lorsqu'on ne le regarderait pas comme ayant été intercalé plus tard , peut avoir été écrit d'assez bonne heure. En effet ce fut par le conseil de Pomponius Atticus, mort en 721 ( Corn. Nep., AU. 20 ), qu'Auguste releva le temple en question , et tous ceux dont Tite-Live l'ap|>ellc le restaurateur, furent presque tous réparés en 726 ( cf. Dion. Cass., LUI, init., ainsi que les interprètes d'Horace, 1 1 1; od. 6 et ceux du monument d'Ancyre); les temples qui furent élevés par lui ne le furent que plus tard (Suéloo, Aug.,i9,50).

Au chapitre xxxvi du livre IX, Tite-Live représente la forêt Ciminia comme plus inabordable et plus horrible que ne l'oot été récemment les bois de la Germanie. Appliquer ce passage aux expéditions de Drusus ou de Germaoicns ce serait trop rapprocher l'époque où Tite-Live écrivit son histoire; il parait donc beaucoup plus convenable de l'entendre de Jules César, qui à la vérité ne pénétra pas dans ces sombres retraites, mais les flt un peu mieux connaître. Peut-être même, et c'est l'interprétation la plus vraisemblable , veut-il dire seulement que la forêt Chninia était autrefois aussi inacces-

sible que l'avaient été récemment, pour César, les !k>îs de la Germanie. Du reste, le livre XXVII (cb. xu ) ue peut avoir été écrit avant l'année 754, où Agrippa vainquit les Cantabres (Velleius Paterc., 90, cf. 96; Flor., IV, 12; Dion. Cass., LUI, 22 et suiv. ; LIV, 1 1 ); car si Tite-Live eût fait allusion à l'expédition d'Auguste coulre ce peuple en 729 il en eut parlé d'une autre manière.

On voit, par ce qui précède, que si Tite-Live a négligé, non pas seulement des écrivains d'une valeur secondaire, mais même des auteurs qui n'étaient pas à dédaigner, il a eu recours à un assez grand nombre d'historiens éminents ; que parmi ces derniers, quelquesuns sont très-anciens et d'un grand poids; d'autres, plus récents et d'une moindre autorité. Il reste a examiner, autant qu'il est permis de le faire , comment il a combiné ces différentes sources et celles où il a puisé dans chacune des parties de son ouvrage.

D'abord il est constant qu'il ne suit pas continuellement un seul et même livre , se contentant de jeter un regard sur les autres , d'ajouter à son écrit les notions nouvelles qu'ils présentent, ou de signaler les variantes qu'on y rencontre. Ses sources varient continuellement, souvent même il en consulte plusieurs à la fois , surtout dans la première décade, qui, renfermant une moins grande abondance de faits , se prétait plus facilement à ce genre de travail , et d'ailleurs parce qu'il lui manquait un guide tel que Polybe. En effet , aucun écrivain , en comparnut les assertions de ceux qui l'avaieut précédé, n'avait iutro duit le flambeau de la critique daus ce chaos de tradition* si diverses , et aucun historien latin ne paraissait à Tite- Live digne d'autant de confiance que Polybe. Aussi le voit-on rapporter souvent quatre opinions différentes empruntées à différentes annales ; quelquefois même il affirme les avoir toutes examinées. On ne peut donc, que pour chaque passage isolé, connaître quel écrivain il suit de préférence anx autres , et nous établirons d'autant plus sûrement cette distinction, que Tite-Live , du moment qu'il adopte un récit, le suit scrupuleusement jusqu'au bout. C'est ce dont on peut se convaincre par plusieurs passages, où, après avoir raconté un fait, il revient sur les détails, qu'il corrige d'après d'autres écrivains. Quant au jugement qu'on doit porter sur les passages dont les sources ne se fout reconnaître par aucuns signes certains, voici quelques observations que nous croyons devoir soumettre h nos lecteurs.

Toutes les fois que Tite-Live ne nomme pas son autorité , c'est qu'il s'en rapporte à l'opinion unanime dc« historiens, ou à la tradition vulgaire. Sur plusieurs points où les historiens différaient de sentiments, comme par exemple les origines de Rome , et même des événements postérieurs , une opinion vulgaire avait prévalu» opiuion gravée dans la mémoire des hommes , transmise par la parole , ou confirmée par les cérémonies du culte. Cette opinion, il la présente comme la plus répandue, rulgatiorem famam (1,7) frequentiorem famam (II, 35, où il la préfère au récit de Pi. son ), et la met en avant même au sujet de Scipion. C'est à elle qu'il faut s'en tenir, suivant lui, pour les temps reculés ; il l'avait retrouvée, sinon dans plusieurs historiens, du moins dans quelques-uns et c'est elle qu'il suit, particulièrement dans le premier livre comme dans tous les passages où il rencontre des variantes. C'est pour ce motif que souvent», malgré l'extrême différence de la forme , il est tout à fait d'accord avec Denjs dUalicarnasse.

Tite-Live, au chapitre n du livre XLV et au chapitre u.

du livre XL II , nous fait connaître les principes qui le guident dans la comparaison des sources et dans la préférence qu'il accorde à tel ou tel écrivain. « Cette assertion, dit-il dans le premier passage, est celle d'un plus grand nombre d'historiens qui appartiennent à une époque plus rapprochée du souvenir des événements; » et daos l'autre : « Les aonales d'un plus grand nombre d'écrivains dignes de plus de confiance attestent qu'Eumène vint lui-même à Rome. » Lorsque les auteurs contemporains lui manquent , comme il s'en plaint au chapitre il du livre VIII , et que les récits différent entre eux , c'est toujours à l'antiquité {vetustati) qu'il s'en réfère. Voilà pourquoi , au chapitre ix du livre VII, les plus anciens auteurs gardant le silence sur le fait qu'il rapporte, il le déclare douteux, bien qu'il le rencontre daus la plupart des autres ( voyez encore VIII , 26 ; cf. I, 44, 55; II , 18, 21; VIII, 50; X, 9, 46). Néanmoins il tient grand compte de la multiplicité des témoignages <I, 24; II, 52; III, 25; VI, 42) , et même au chapitre xlvi du livre I , il rejette une assertion de Pisoo , tout ancien qu'il est , parce qu'elle est unique ( voyez Denys d'Halic, IV, 7 ), et bien qu'elle pût lever une difficulté, faire disparaître une erreur historique et chronologique. Au cbap.ix du livre X où Macer et Tubéron contredisent Pisou , il laisse la question incertaine.

Ainsi donc, Tite-Live parait avoir constamment suivi l'opinion qui avait pour elle les autorités les plus nombreuses et surtout les plus anciennes. Mais quand les faits étaient racontes trop brièvement, il a eu également recours à des écrivains plus récents, dont le récit était plus développé. Quelquefois même il a emprunté à ces derniers des données que ne fournissaient pas les autres , surtout lorsqu'il pouvait se rendre compte des motifs de l'omission (il, 8; VIII, 18). 11 arrive aussi qu'il raconte les faits autrement que les anciens historiens (que Fabius, par exemple, voy. X , 57 ), et qu'il préfère un récit plus long à une narration trop courte; toutefois jamais au hasard , mais toujours guidé par la vraisemblance et par d'autres indices.

De cet aperçu rapide et surtout de l'indication que nous allons donner des sources où Tite-Live a puisé pour chacune des parties de son ouvrage, il résulte avec évidence que cet historien ne mérite pas le reproche de légèreté poétique qu'on lui a trop souvent adressé; qu'a l'exception de quelques concessions faites à l'orgueil national , et moins importantes peut-être qu'on n'a bien voulu le croire, il n'a jamais volontairement altéré les faits; qu'il s'est proposé des règles de critique, imparfaites sans doute ou plutôt incomplètes , et qu'enfin il a été constamment guidé par ce besoin impérieux de tous les historiens dignes de ce nom : la recherche de la vérité.

Page 2. — Ea née affirmai* nec refellere in animo est. On voit que Tite-Live n'attache pas une grande importance aux fables dout l'orgueil national avait embelli les premiers documents de l'histoire romaine. S'il les reproduit, c'est qu'elles impriment à la naissance de la ville éternelle un caractère plus auguste. L'important à ses yeux c'est de connaître la vie et les mœurs des premiers Romaius , de savoir par qui a été fondée et agrandie la puissance de Rome. Ce passage et quelques antres qu'on pourrait citer (p. e. XXI, 62; XLIII, 15) ne suffisent-ils pas pour prouver que Tite-Live s'est fait uu devoir d'une critique aussi rigoureuse qu'elle pouvait l'être à l'époque où il écrivait, et qu'il n'a pas accepté et employé en aveugle les traditions que lui avaient transmises ae§ devanciers.

Du reste , on ne saurait trop admirer le sentiment du haute moralité qui Ta porté à écrire la fie du premier peuple de la terre , principe terrarum populi , et l'on partage malgré soi la tristesse dont il est saisi au souvenir de tant de gloire et à la vue de tant de corruption.

Ibid. — Si , ut poetis , tioWs quoque mos esset. Lea poètes n'étaient pas les seuls qui commençassent par invoquer les dieux. Voyez l'exorde du discours de Démos tbène pour Ctésipbon , la préface de Valère- Maxime et les notes de M. Hase sur ce dernier auteur , pages 5 et 4.

Ibid. -' Jovem indigeiem appellant. Les héros qui, pour les services rendus par eux à l'humanité , avaient reçu après leur mort les honneurs de l'apothéose , étaient appelés par les Grecs *«ot yfl&H* iyx^P"*»™*'* 01 » <****«€, *mrfm et par les Romains dii indigetes ou patrii.

DU patrii, indigetes et Romule Vestaque mater. ViBG., Gtor.X 498.

On n'est pas d'accord sur l'origine du mot indigetes. Les uns le font venir d'indigeo, parce que les dieux n'ont besoin de rieo , ou parce que les nommes en ont besoin , ce qui est une étymologie absurde ; d'autres de indu pour in et de ago avec ie sens d'habiter; d'autres enfin comparent eu mot avec le verbe indigetare ou indigitare invoquer, prier, de indu et de cito , et mieux peut-être de in et de digitus (comp. «v<fetx««*ç). Suivant cette dernière étymologie, les dieux indigetes auraient été ainsi appelés parco qu'ils. n'étaient dieux que par une sorte de désignation publique et non pas par droit de naissance. Mais l'opinion la plus vraisemblable est celle qui fait dériver ce mot de endo et de geniti , nés dans le pays où on les adorait, comme en grec Otoi lyysvsîf (Soph. Antig., t. 199, etc., et M. Leclercouvr. cité, p. 156 ).

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