‹ Commentaires (volume 2)Chapitre 24 sur 105 · MONTLUC RENTRE EN FRANCE · texte numérisé non relu

MONTLUC RENTRE EN FRANCE

je n'avais pas grande finance. Il nous donna une compagnie de gens de pied pour notre sûreté, et une de cavalerie, mais sans vivres ni moyen quelconque, de sorte que nous ne mangeâmes jusques à Embrun que raves et tronçons de choux, que nous mettions sur les charbons. Avant partir, M. le maréchal me commanda de porter ses recommandations au capitaine Carbon et à tous ses compagnons, lesquels il priait de ne s'étonner pour cette perte, mais s'évertuer pour faire mieux que jamais, et qu'ils eussent à se rendre près de monsieur de Lautrec son frère. Sur quoi il me fit une très-belle remontrance, laquelle ne se passa sans beaucoup de larmes ; ce qu'il prononça avec une parole ferme et assurée, combien qu'il fût fort blessé : aussi mourut il le vendredi après. Je m'en vins à pied sans lance jusques à LaRedorte en Languedoc, où était sa compagnie. Après sa mort, M. de Lautrec fit donner la tierce partie de sa compagnie au ca pitaine Carbon, laquelle il ne commanda guères; car peu après un méchant homme, natif de Montpellier, qui avait favorisé le camp de monsieur de Bourbon, le tua par derrière, auprès de Lunel, courant la poste. Ce fut un aussi $û grand dommage que de capitaine qui soit mort depuis cent ans ; et crois, s'il eût vécu aux guerres que nous avons vues depui , qu'il eût fait merveilles : et beaucoup de gens se fussent faits bons capitaines auprès de lui, car tous les jours on pouvait apprendre quelque chose à sa suite, étant un des plus vigilants et di-

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ligents capitaines que j'aie jamais connus, grand entrepreneur et grand exécuteur tout ensemble. La tierce partie fut donnée au capitaine Lignac, d'Auvergne, qui ne la garda guères longuement, parce qu'il perdit la vue et mourut; et l'autre tierce, à M. deNegrepelisse père de celui-ci qui vit aujourd'hui, duquel un mien cousin germain, nommé le capitaine Serillac, portait l'enseigne.

Cependant madame la régente, mère du roi, et tous les princes ligués avec elle, traitèrent et moyennèrent la délivrance du roi; de sorte que ce grand empereur, qui s'était forgé la conquête de ce royaume, ne conquit un seul pouce de terre. Le roi en son affliction tira secours de ses propres ennemis, lesquels avaient suspecté la grandeur de l'empereur.

[1526] Sa Majesté étant de retour, se ressouvenant des injures et des indignités qu'il avait reçues pendant sa prison, ayant tenté tous les moyens pour retirer messeigneurs ses enfants, fut forcé de venir aux armes, et renouveler la guerre.

[1527] Ce fut alors que le voyage de Naples fut dressé, sous la charge de M. de Lautrec, lequel m'envoya un courrier en Gascogne, pour dresser une compagnie de gens de pied : ce que je fis en peu de jours, et lui menai sept à huit cents hommes, dont il y en avait quatre ou cinq cents arquebusiers, quoiqu'en ce temps-là il n'y en eût encore guères en France. M. d'Aussun m'en de-

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manda la moitié pour dresser sa compagnie, ce que je fis : nous fîmes notre partage auprès d'Alexandrie, laquelle fut rendue audit sieur de Lautrec, lequel envoya MM. de Gramont et de Montpezat assiéger le château de Vigevano, devant lequel, en faisant les approches et les tranchées pour mettre l'artillerie, je fus blessé d'une arquebusade à la jambe droite, qui fut cause que je demeurai boiteux fort longtemps : de sorte que je ne pus être à l'assaut qui se donna à Pavie, laquelle fut emportée et demi brûlée. Je me faisais porter après le camp dans une litière : toutefois, avant que M. de Lautrec partît de Plaisance pour marcher droit à Bologne, je commençai à cheminer.

[1528] Or auprès d'Ascoli il y a une petite ville nommée Gapistrano, sur le haut d'une montagne, assise de sorte qu'il fallait monter toujours, sauf du côté des deux portes, dans laquelle force soldats du pays s'étaient retirés. Le comte Pedro de Navarre, qui était notre colonel, commanda à nos compagnies de Gascons d'y aller; ce que nous fîmes, et assaillîmes la place. Nous fîmes faire des mantelets pour approcher de la muraille, à laquelle nous fîmes deux trous par lesquels un homme pouvait passer facilement, à cinquante ou soixante pas l'un de l'autre; et, par ce que j'en avais fait l'un, je voulus donner par là. Les ennemis d'autre part déclouèrent et ôtèrent les planches du dessus d'une salle, là où le trou entrait, où ils avaient mis une grande cuve pleine de pierres. L'une des

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\ compagnies de M. de Luppé, notre sous-colonel, et la mienne, commencèrent à donner par le trou : Dieu me donna ce que je lui avais toujours demandé, qui était de me trouver à un assaut, pour y entrer le premier ou mourir. Lors je me jetai à corps perdu dans la salle, ayant une cotte de maille comme les Allemands en portaient en ce temps-là , une épée au poing, une rondelle au bras, et un morion en tête : mais comme ceux qui étaient à ma queue se voulurent jeter après moi, les ennemis versèrent la cuve de pierres sur eux, et les attrapèrent sur le trou; qui fut cause qu'ils ne me purent suivre. Je demeurai dedans, combattant tout seul à une porte qui entrait dans la rue : mais du haut de la salle, qui était déplanchée, on me tirait infinité d'arquebusades, l'une desquelles me perça la rondelle et le bras à quatre doigts de la main, et une autre me froissa tout l'os sur la jointure de l'épaule et du bras; dont je perdis le sentiment. Ma rondelle tombant à [terre, je fus forcé de reculer devers le trou, contre lequel je fus renversé par ceux qui combattaient à la porte de la salle, si heureusement toutefois pour moi, que mes gens eurent moyen de me tirer dehors parles jambes; mais ce fut si doucement, qu'ils me laissèrent rouler de haut en bas jusques au fond du fossé ; et, tombant au travers la ruine des pierres, je me rompis encore le bras en deux endroits. Et comme on m'eut relevé, je dis que mon bras était demeuré dans la ville ; mais l'un de mes gens le

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prit, me pendant en écharpe sur les fesses, et le mit sur l'autre : ce qui me reconforta un peu. Voyant les soldats de ma compagnie autour de moi : « 0 mes compagnons, dis-je, je ne vous avais pas toujours si bien traités et tant aimés, pour m'abandonner en un si grand besoin. » Ce que je disais, ne sachant l'empêchement qu'ils avaient eu.

Alors mon lieutenant, lequel avait été presque assommé sur le trou, nommé La Bastide, père des Savaillans qui sont aujourd'hui, un des vaillants gentilshommes qui fût dans notre armée, dit à deux capitaines basques, nommés Martin et Ramonet, qui campaient toujours auprès de ma compagnie, que s'ils voulaient donner avec des échelles par un canton qu'il y avait près de là, qu'il donnerait par le trou même, et qu'il voulait mourir plutôt qu'il n'y entrât : à quoi je les encourageai, tout autant que ma faiblesse me le pouvait permettre» Les échelles apportées et liées, parce qu'elles se trouvèrent courtes, La Bastide donne par le trou, ayant mandé aux autres capitaines de donner par l'autre ; mais ils ne firent pas grands faits d'armes. Cependant que La Bastide combattait, ayant gagné le trou, Martin et Ramonet donnèernt l'escalade, tellement qu'ils forcèrent les ennemis, et entrèrent dedans. De quoi étant averti, j'envoyai prier La Bastide de me garder autant de femmes et filles qu'il pourrait, afin qu'elles ne fussent violées, ayant cela en dévotion, pour un

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vœu que j'avais fait à Notre-Dame de Lorette, espérant que Dieu pour ce bienfait m'aiderait; ce qu'il fit, et m'en amena quinze ou vingt, qui fut tout ce qui se sauva ; car les soldats, animés pour me venger et montrer l'amitié qu'ils me portaient, tuèrent tout, jusqu'aux enfants, et mirent le feu en la ville ; et, quoique l'évêque d'Ascoli, duquel elle dépendait, priât M. de Lautrec, les soldats ne voulurent jamais partir qu'ils ne la vissent en cendres. Le lendemain on m'apporta à Ascoli, où M. de Lautrec m'envoya visiter par MM. de Gramont et de Montpezat, menant deux chirurgiens que le roi lui avait donnés à son départ, l'un nommé maître Alesme, et l'autre maître George; lesquels, après avoir vu mon bras charpenté comme il était, dirent qu'il le fallait couper pour me sauver la vie, ce qui fut remis au lendemain. M. de Lautrec commanda auxdits sieurs de Montpezat et de Gramont de s'y trouver; ce qu'ils lui promirent difficilement, pour l'amitié qu'ils me portaient, surtout le sieur de Gramont. Quelques jours auparavant, mes soldats avaient pris un jeune homme chirurgien, lequel avait servi > M^de Bourbon : celui-ci, ayant entendu la résolution de me couper le bras (car je l'avais retenu à mon service), ne cessait de me remontrer que je ne l'endurasse pas, me disant que je n'étais pas à la moitié de mon âge, et que cent fois le jour je souhaiterais ma mort, me voyant sans bras. Le matin venu, les susdits seigneurs et les deux chirurgiens

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