MONTLUC SAUVE SON BRAS
et médecins arrivèrent en ma chambre, avec tous leurs appareils, pour incontinent mettre la main à me couper le bras, sans me donner loisir de me repentir, ayant reçu commandement, de la part de M. de Lautrec, de me dire que je ne me souciasse de perdre le bras pour sauver la vie, sans désespérer de ma fortune ; et que, si le roi ne me voulait faire du bien, que sa femme et lui avaient quarante mille livres de rente pour me récompenser, et ne me laisser jamais pauvre : seulement, que je prisse patience, et qu'à ce coup je fisse paraître mon courage. Or, comme ils furent prêts à me délier le bras pour le couper, ce jeune chirurgien ne cessait de me prêcher, étant derrière mon lit, le contraire; et, comme Dieu aide aux personnes, quand il lui plaît, encore que je fusse résolu de l'endurer, il me fit changer ma volonté : qui fut cause que tous les susdits seigneurs et chirurgiens s'en retournèrent faire le rapport à M. de Lautrec; lequel leur dit, comme eux-mêmes m'ont assuré plusieurs fois, ces mots : « Aussi bien me répentais-je de le lui faire couper; car, s'il fût mort, j'eusse eu à tout jamais cela sur le cœur, et vivant sans bras, j'eusse eu regret de le voir en la sorte, et qu'il fallait laisser faire à Dieu sa volonté. » Et soudain envoya les susdits chirurgiens examiner le mien, pour savoir s'il était suffisant ; car, autrement, l'un d'eux devait demeurer près de moi. Toutefois ils le trouvèrent capable, et l'instruisirent encore mieux sur les accidents qui me pouvaient
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survenir. Le lendemain, qui fut le quatrième de ma blessure, M. de Lautrec me fit porter après lui à Termes de Bresse, et me laissa dans son logis entre les mains de son hôte, qui était gentilhomme; et, pour assurance de ma personne, emmena deux des plus grands de la ville pour otages, spécialement un frère de l'hôte, les assurant, si j'avais déplaisir, de les faire pendre. Je demeurai en ce lieu deux mois et demi, où je couchai sur les reins : tellement que tout le grand os, qui est le long de Féchine, me perça la peau, qui est la plus grande douleur que je pense que l'on puisse souffrir en ce monde.
Et, encore que j'aie mis par écrit, au discours que j'ai fait de ma vie, que j'ai été des plus heureux et fortunés hommes qui longtemps aient porté les armes, pour avoir toujours vaincu là où j'ai commandé, toutefois n'ai-je pas été exempl de grandes blessures et de grandes maladies ; car j'en ai autant eu qu'homme du monde saurait avoir sans mourir, m'ayant Dieu toujours voulu donner une bride, pour me faire connaître que le bien et le mal dépend de lui, quand il lui plaît : mais encore, ce nonobstant, ce méchant naturel, âpre, fâcheux et colère, qui sent un peu, et par trop, le terroir de Gascogne, m'a toujours fait faire quelque trait des miens, dont je ne suis pas à me repentir. Or, après qu'il se fut fait un petit de pourri au bras, on commença à me lever, ayant un coussinet sous le bras, en le liant avec le corps
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tout ensemble. Ainsi je demeurai quelques jours, jusques à ce que, monté sur un petit mulet que j'avais, je me fis mener devant Naples, où notre camp était déjà assis, ayant envoyé un gentilhomme des miens à pied à Notre-Dame de Lorette, pour accomplir mon vœu, puisque je n'y pouvais aller. Le mal que j'endurai ne fut pas si insupportable ni si grand comme le regret que j'eus de ne m'être trouvé à la prise d'Amalfi et autres places, et à la défaite du prince d'Orange1, lequel, après la mort de M. de Bourbon qui fut tué au sac de Rome, commandait l'armée impériale. Si ce vaillant prince, duquel la mémoire est déplorable, pour le trait qu'il fit, ne fût mort lors de sa victoire, je crois qu'il nous eût renvoyé les papes en Avignon encore un coup.
Or M. de Lautrec me fit très-bonne chère, et tous les grands de l'armée, particulièrement le comte Pedro de Navarre, lequel me fit donner une confiscation valant 1200 ducats de rente, nommée la Tourdel'Annunciade, près la Tour du Grec, un des plus beaux châteaux qui soit en la terre de Labour, et la première baronnie de Naples, qui était à un riche Espagnol nommé Ferdino. Je pensais alors être le plus grand seigneur de la troupe, et à la fin je me trouvai le plus coquin, comme vous verrez par le discours de mon voyage. Je déduirais
1. Philibert de Chàlons, prince d'Orange et d'Amalfi, duc de Gravina.
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bien maintenant comme le royaume de Naples s'est perdu, lequel était presque conquis : plusieurs en ont écrit; mais c'est grand dommage qu'ils ne veulent dire la vérité, et qu'ils ne mettent en arrière toute la crainte qu'ils ont ; car les rois et les princes y pourraient prendre exemple qui les ferait plus sages, pour ne se laisser pas piper et décevoir, comme ils sont bien souvent : mais personne ne veut que nos rois soient si savants, car ils ne feraient pas si bien leur profit comme ils font auprès d'eux. Je laisserai donc cela en arrière, pour n'avoir commencé à écrire sur les fautes des autres, joint aussi que je n'en ai point de commandement; mais seulement je m'occuperai à écrire mes fortunes, pour servir d'exemple à ceux qui viendront après moi, afin que les petits Montluc que mes enfants m'ont laissés se puissent mirer en la vie de leur aïeul.
Il ne se présenta pas grande occasion depuis que je fus arrivé au camp, car on ne s'attendait qu'au siège de la ville de Naples, qu'on voulait avoir par famine, comme nous l'eussions eue bientôt, sans la révolte d'André Doria, qui manda au comte Philippin, son neveu, qu'il ramenât ses galères à Gênes, avec lesquelles il tenait la ville de Naples bouclée par mer, tellement qu'il n'y eût su entrer un chat ; ce qu'il fit, et incontinent y entra force vivres du côté de la mer, pendant que nos galères tardèrent à venir. Dieu pardonne à qui en fut cause, car sans cela la ville était à nous, et par