Alfonse d'Avalos, marquis du Guast et de Pescaire
58 COMMENTAIRES DE MONTLUG
lequel ne vécut que trois semaines après; car il arriva au commencement de nos maladies. A son arrivée et descente, M. de Lautrec lui envoya Michel Antoine, marquis de Saluce, pour lui tenir escorte, car il faisait sa descente à demi-mille de Naples, un peu au-dessous de la Madeleine, et emmena une grande partie de la gendarmerie avec les Bandes Noires italiennes, que le comte Hugue de Gênes commandait depuis la mort du seigneur Horace Bâillon, qui étaient les compagnies du seigneur Jean de Médicîs, père du duc de Florence qui est à présent, lequel avait été blessé en une jambe d'une arquebusade, devant Pavie, étant au service du roi, et de là apporté à Plaisance, auquel lieu la jambe lui fut coupée, de quoi bientôt après il mourut. Depuis, ledit seigneur Horace recueillit toutes ses compagnies. Il semblait que Dieu voulait quelque mal en ce temps-là à notre roi, lorsqu'il était devant Pavie ; car, en premier lieu, on lui conseilla d'en renvoyer les Grisons; secondement d'envoyer M. d'Àlbany à Rome avec partie de l'armée : et pour achever le malheur, Dieu envoya la blessure au seigneur Jean, lequel, à la vérité, entendait plus à faire la guerre que tous ceux qui étaient auprès du roi, ayant sous sa charge 3000 hommes de pied, les meilleurs qui furent jamais en Italie, avec trois cornettes de gens de cheval ; et je crois fermement, comme aussi font bien d'autres que moi, que, s'il se fût trouvé sain à la bataille, les choses ne fussent pas allées si mal
comme elles allèrent. Depuis, le sieur Horace accrut le nombre de 1000 hommes, qui furent 4000, lesquels, pour le deuil du seigneur Jean, portaient les enseignes noires, et eux-mêmes allaient vêtus de noir: aussi on les appelait les Bandes Noires; et après se joignirent avec M. le marquis de Saluce, qui temporisa environ deux ans en Italie, et vers Florence, et après se vint joindre à notre armée à Troja, ou bien à Nocera ; je ne saurais dire auquel lieu des deux, par ce que j'étais demeuré blessé à Termes de Bresse.
Mais pour retourner à la descente de M. le prince de Navarre, parce qu'il se fit là une petite action où j'eus ma part, je vous veux la conter. Il fut commandé au capitaine Artigueloube, qui était colonel de cinq enseignes gasconnes, lesquelles étaient d'habitude sous M. deLuppé, et de cinq autres que commandait le baron de Béarn : le tout sous le comte Pedro de Navarre; il fut commandé aussi au captai de Buch1, fils aîné de la maison de Gandale, de s'y trouver; je fus aussi du nombre, tout malotru que j'étais. Gomme nous fûmes en bas àla marine, M. le marquis laissa tous nos piquiers derrière un grand rempart que le comte Pedro de Navarre avait fait faire, qui durait à main droite ou à main gauche près de demimilie : tout joignant, il y avait un grand portail
1. Charles de Foix, comte de Candale, captai ou capitaine de Buch,
de pierre par lequel dix ou douze hommes eussent pu passer de front; je crois qu'autrefois il y avait eu une porte, car Tare y était et les marques. Ce rempart se joignait avec le portail à main gauche et à main droite. Notre bataillon était à cent pas du portail: et celui des Bandes Noires était à trois cents pas plus en arrière que le nôtre, et la meilleure partie des gens à cheval encore plus en arrière. M. le marquis, M. le captai, le comte Hugue, le capitaine Artigueloube, et presque tous les capitaines, tant italiens que gascons, allèrent avec eux pour favoriser et voir la descente du prince. Ledit seigneur captai avait six enseignes, trois piémontaises et trois gasconnes. Ils firent leur demeure si longue, à la descente, qu'ils demeurèrent plus de deux ou trois grosses heures; car ils firent dîner ledit seigneur prince avant qu'il descendît de la galère. Quelquefois un peu de séjour apporte un grand malheur: il eût plus valu que lui et tous les siens eussent fait un bon jeûne; mais la vanité du monde est si grande, qu'il semble que c'est se rabaisser, si on ne marche toujours avec toutes les pièces qui appartiennent à la principauté, et cependant on fait force pas de clerc. Il vaut mieux marcher en simple gentilhomme, et non pas faire le prince, et faire bien, que non pas se tenir sur le haut bout, et être cause de quelque désordre et malheur.
Cependant le capitaine Artigueloube m'avait mis avec soixante ou quatre-vingts arquebusiers
sur un carrefour, bien près de la Madeleine> qui est une grande église à cent ou deux cents pas de la porte de Naples; et à un autre carrefour à main gauche de moi, où il y avait un petit oratoire, furent mis trois ou quatre cents arquebusiers des Bandes Noires, et une enseigne de piquiers. En ce même lieu aussi, et un peu à côté, fut mise la troupe dudit seigneur de Gandale, qui était de deux ou trois cents arquebusiers, vis-à-vis de moi, environ à deux cents pas. Étant ainsi à mon carrefour, je vis sortir de Naples gens de pied et de cheval, qui venaient gagner la Madeleine la tête baissée. Je montai lors sur un petit mulet que j'avais, et m'en allai droit à la descente des galères. Tous les seigneurs et gentilshommes étaient encore dedans, s'amusant à faire des accolades. Je leur fis crier par quelques petits barquerots qui allaient et venaient, que les ennemis sortaient de la ville en troupes, pour les venir embrasser, et gagner le derrière de la Madeleine, et qu'ils pensassent au combat, s'ils voulaient. Il y en eut bien d'ébahis; car tous ceux qui font bonne mine n'ont pas toujours envie d'en manger. Incontinent je m'en retournai à ma troupe, et m'en allai, avec deux arquebusiers, le long d'une haie qui bordait un grand chemin, jusqu'auprès de la Madeleine: de là, j'aperçus que les ennemis sortaient à pied, tenant la bride en une main, et la lance en l'autre, se baissant tant qu'ils pouvaient pour n'être pas découverts, comme faisaient aussi les gens de pied,
qui marchaient en tapinois derrière les murailles qui sont derrière l'église. Je donnai soudain mon mulet à un soldat, afin qu'il courût avertir M. de Candale et le capitaine Artigueloube, lesquels il rencontra déjà à terre. Sur mon avertissement, ils avaient fait mettre une galère au large, laquelle découvrait tout ce que je leur avais mandé; ce qu'ils ne pouvaient faire étant au port. Cette galère commença à tirer force volées de canon, Tune desquelles tua deux hommes de ma troupe tout auprès de moi, de sorte que les cervelles de l'un me sautèrent au visage. Il y avait bien là du danger, car toutes les balles venaient où j'étais, tant de cette galère que des autres, lesquelles firent de même : de façon que, voyant que les coups renforçaient toujours, car ceux des galères pensaient que je fusse des ennemis, je fus contraint de me jeter dans les fossés.
Cependant on fit monter promptement à cheval M. le prince, et au galop le firent sauver droit au camp, et tous ses gentilshommes aussi courant à pied après lui. Ils n'eurent pas grand loisir de s'arrêter avec nous, car je crois qu'ils ne voulaient pas sitôt mourir, puisqu'ils ne faisaient qu'arriver. Leur hâte fut si grande, qu'ils n'eurent pas le loisir de mettre à terre le lit ni le bagage dudit sieur prince ; et il y en eut qui demeurèrent dans les galères. Le seigneur de Candale et le comte Hugue ne firent pas ainsi, car ils s'arrêtèrent au carrefour où étaient leurs gens. Le capi-
taine Artigueloube s'en alla au bataillon, derrière le rempart. La fête commença à moi. Je ne sais si c'est ou bonheur ou malheur, tant il y a que toujours je me trouvais où les coups se donnaient, et là où on commençait. Or une troupe d'arquebusiers vint droit à moi en courant; et, parce que j'avais mis derrière une levée du fossé qui regardait tout au long du grand chemin venant de la Madeleine, une partie de mes arquebusiers, et l'autre dans les fossés à main droite et à main gauche en file, plus pour la crainte de notre artillerie qui tirait des galères, que non pas des ennemis, ils s'approchèrent de nous à moins de vingt pas ; alors nous tirâmes tout d'un coup, qui fut cause que cinq ou six hommes tombèrent morts par terre. Mes arquebusiers ne pouvaient faillir de tirer, car tout le chemin était plein. Ils prirent la fuite, et les menâmes jusque tout joignant la Madeleine : alors ils se renforcèrent, et se mirent hors du chemin à main droite d'eux, et du côté où était M. de Laval de Dauphiné, avec sa compagnie d'hommes d'armes, neveu de M. de Bayard, et père de Mme de Gordes, qui est à présent fort vaillant gentilhomme. M. de Candale, qui avait vu ma cargue *, et voyait que tout se découvrait, et que l'ennemi, à pied et à cheval, entrait dans un grand pré où était M. de Laval, craignant qu'ils m'en fissent encore un autre, m'envoya cinquante arque-