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Cargue, pour charge

64 COMMENTAIRES DE MONTLUG

busiers de renfort; et tout à coup un bataillon d'Allemands se présenta à cent ou cent vingt pas de moi, à main droite. Cependant l'arquebuserie espagnole tirait de furie sur cette gendarmerie, laquelle se retirait au grand pas droit au carrefour de M. de Gandale, là où il fat fait une grande faute. Je la vous veux écrire, afin que ceux qui la liront en puissent tirer profit, car peut-être les hasards de la guerre les jetteront en même état.

Le comte Hugae et M. de Candale avaient mis sur le grand chemin des piquiers , sans laisser place pour retirer la cavalerie ; il fallait que M. de Laval, en dépit qu'il en eût, passât par là ; car, entre M. de Gandale et moi, il y avait un grand fossé, où les gens de cheval n'eussent su passer. Que s'ils eussent laissé le chemin libre, et qu'ils se fussent mis en bataille derrière le fossé, ils eussent arrêté sur cul la furie des ennemis ; et ainsi M. de Laval se fût sauvé aisément au long du chemin, et eût fait une honorable retraite. Gomme les ennemis virent que M. de Laval était contraint de prendre le trot, ils le chargèrent par gens de pied et gens de cheval, de queue et de tête ; et comme ledit sieur M. de Laval se fut jeté dans le grand chemin pour passer outre, il rencontra ces piquiers au milieu d'icelui, et, contre son gré, fut contraint de passer outre, et, en passant, porta par terre tout ce qui se trouva devant lui ; car nos piquiers ne pouvaient faire place. Cela mit tout en désordre : je pensai enrager, voyant une telle

incongruité. Il n'en faut pas donner le tort à M. de Candale, parce qu'il était jeune et ne s'était jamais trouvé en telle fête, mais au comte Hugue, qui était déjà vieux soldat. Je ne veux pas dire qu'il ne fît bien vaillamment, mais ce n'est pas tout d'être vaillant et hardi, il faut être sage ; il faut prévoir tout ce qui peut survenir, vu qu'aux armes ]es fautes sont irréparables : une bien légère traîne souvent après soi une grande perte, comme il fit à lui-même, qui n'avait songé à tout; car le comte Hugue fut pris prisonnier, et M. de Candale aussi, étant blessé d'une arquebusade en un bras. Trois jours après, les ennemis le renvoyèrent à M. de Lautrec, duquel il était parent, voyant qu'il s'en allait mourir, comme de fait il trépassa le lendemain, et fut enseveli à Bresse.

C'était un brave et honnête seigneur, s'il en sortit jamais de la maison de Foix, s'il eût continué comme il avait commencé. Je ne connus jamais homme si soigneux et désireux d'apprendre le fait de la guerre des vieux capitaines , que celui-là. Pour cet effet, il se rendait plus sujet du comte Pedro de Navarre que le moindre de ses serviteurs. Il désirait entendre la raison de toutes choses, et s'informait de tout, sans s'amuser à ce que la jeunesse désire et aime. On le trouvait plutôt au quartier du comte Pedro de Navarre qu'à celui de M. de Lautrec ; aussi le comte disait toujours qu'il se nourrissait là un grand capitaine ; et, à la vérité, quand on le porta, ledit 13 1-5

comte le baisa, la larme à l'œil. Ce fut une grande perte. Tout ce qui se trouva là fat mort ou pris, si ce n'est quelques-uns qui se sauvèrent par les fossés, sautant de fossé en fossé, encore fut-ce peu de chose. Les ennemis suivirent de ce côté-là trèsbien leur victoire.

De ma part, je m'acheminai au long d'une haie, faisant toujours tête aux Allemands le moins mal que je pouvais : la bonne fortune voulut pour moi et pour ma troupe qu'ils me suivirent assez froidement. A l'arrivée au portail dont je vous ai parlé, je trouvai une grande îroupe de gens de cheval des ennemis, que le seigneur don Fernando de Gonzague conduisait, car c'était lui qui fit la charge ; de sorte que pour regagner le portail, il me fallut combattre, résolu de passer ou mourir. Je fis faire à mes soldats une salve d'arquebusades ; car de moi je n'avais que la parole; sur cette salve ils me firent place. Ainsi, ayant passé le portail, je tournai tête aux ennemis, et fis faire ferme à mes gens. Et en même instant arriva leur arquebuserie, laquelle chargea tout à coup sur nous, ensemble toutes les troupes, tant de pied que de cheval. Voyant ce choc venu sur moi, je gagnai le derrière de la tranchée avec mes arquebusiers seulement qui s'étaient sauvés. M. le marquis se trouva en tel état, qu'il tenait le tout pour perdu. Je combattis le portail une grande demi-heure du derrière de la tranchée; car le portail demeura libre, tant de leur côté que du nôtre. Ils n'osaient

passer, ni nous aussi en approcher, ni enfoncer. Si jamais soldats firent acte de vaillants hommes, ceux-là le firent. Tout ce que j'avais ne pouvait être plus haut de cent cinquante hommes. M. le marquis vint au capitaine Artigueloube pour le faire lever, d'autant que tous étaient le genou à terre, parce qu'étant debout, l'arquebuserie espagnole les pouvait voir, et lui cria : « Capitaine Artigueloube, je vous prie, levez-vous, et donnez, car il faut paiser le portail. » Mais il lui répondit qu'il ne pouvait se présenter au portail sans perdre le meilleur de nos gens, comme il était vrai ; car toute l'arquebuserie espagnole était arrivée. J'étais contre le portail, et entendais tous ces propos. M. le marquis, ne se contentant pas de cette réponse , courut aux Bandes Noires, leur commandant de marcher vers le portail, ce qu'elles firent. Je connus à leur démarche le commandement qu'elles avaient reçu ; ce qui fut cause que j'avançai le pas, et criai au capitaine Artigueloube : « Mon compagnon, vous recevez ici une corne pour jamais, car voilà les Bandes Noires, sur ma vie, qui viennent au portail pour emporter l'honneur.» Il se leva alors, car il n'avait pas faute de cœur, donnant la tête baissée au portail. Le voyant venir, je me jetai soudain sur le portail, passant avec tous mes gens, qui me suivirent, marchant droit aux ennemis, qui n'étaient éloignés de nous plus de cent pas, Nous fûmes suivis des troupes que le seigneur marquis envoyait ; mais comme la moitié

était passée, M. le marquis fit crier de main en main qu'on fît halte sans s'avancer plus avant. Les ennemis, voyant notre résolution, et la cavalerie qui venait à notre queue, prirent parti de se retirer. Je m'étais avancé, nous saluant à cinquante pas avec bonnes arquebusades, et avions envie de nous mêler, lorsque M. le marquis vint, lui second, à cheval, pour m' arrêter. Je crois qu'il fit mal; car, si tout fût passé, nous les eussions menés battant jusques aux portes de Naples. Il y eut là, d'un côté et d'autre, plusieurs portés par terre qui n'en relèveront jamais: et je m'étonne que je n'y demeurai ; mais mon heure n'était pas venue.

Ce qui occasionna M. le marquis de faire sa retraite, fut pour la crainte qu'il avait de tenter un second coup la fortune. Il se contenta de la perte qu'il avait faite, sans vouloir plus hasarder. Ainsi bien las et harassés, nous retournâmes repasser par ce portail, qui avait été tant combattu, où maints bons hommes demeurèrent. Celui qui était avec M. le marquis, quand il me vint faire retirer (il ne me souvient de son nom), lui dit, car je l'entendis : « Monsieur, je connais maintenant que le proverbe de nos anciens est véritable, qui dit qu'un homme en vaut cent, et cent n'en valent pas un. Je le dis pour ce capitaine qui a le bras en écharpe, qui est appuyé contre ce tertre (aussi je n'en pouvais plus), car il faut confesser qu'il est seul cause de notre salut. » J'entendis, toutefois je

ne faisais semblant de l'ouïr, que le marquis répondit : « Celui-là fera toujours bien partout où il se trouvera. » Encore que ceci soit à mon honneur ou à ma louange, puisqu'il est véritable, je l'ai voulu mettre par écrit, sans pourtant être ni glorieux ni vantard; j'ai acquis assez de gloire sans cela. Ceci peut-être donnera envie aux capitaines qui liront ma vie, quand ils se trouveront en quelque grand besoin, d'en faire le semblable. Il faut que je dise qu'alors j'estimai plus la louange que me donna ce gentilhomme et mondit sieur le marquis, que s'il m'eût donné la meilleure terre des siennes, encore que pour lors je fusse bien pauvre. Cette gloire me fit enfler le cœur, et encore plus, quand on me dit qu'en soupant on en avait entretenu M. de Lautrec et M. le prince de Navarre. Ces petites pointes d'honneur servent beaucoup à la guerre, et font que quand on s'y retrouve, on ne craint rien : il est vrai qu'on se trompe souvent, car on n'en rapporte que des coups ; il n'y a ordre, il en faut prendre et donner.

Capitaines, et vous seigneurs, qui menez les hommes à la mort, caria guerre n'est autre chose, quand vous '/errez faire quelque brave acte à un des vôtres, louez-le en public; contez-le aux autres qui ne s'y sont pas trouvés. S'il a le cœur en bon lieu, il estime plus cela que tout le bien du monde, et à la première rencontre il tâchera encore de mieux faire. Que si vous faites comme plusieurs font, qui ne daignent pas faire cas du

plus beau fait d'armes qui soit, et qui passent tout par mépris, vous trouverez qu'il faudra que vous les récompensiez par effet, puisque vous ne le voulez faire de parole. J'ai toujours traité ainsi les capitaines qui ont été sous moi, voire les plus simples soldats : aussi je les eusse fait donner de tête contre une muraille, et les eusse arrêtés au plus dangereux lieu qui se fût su présenter, comme je fis là.

Voilà le premier malheur et la première disgrâce qui nous était encore advenue en tout ce voyage. Il sembla à tout le monde que le seigneur prince de Navarre nous avait apporté tout malheur et malencontre. Plût à Dieu qu'il fût demeuré en Gascogne! car aussi vint-il finir ses jours bien loin, sans avoir rien fait que voir Naples. Il mourut trois semaines après son arrivée ou environ, et fut cause de la mort de ce brave jeune seigneur * que je regretterai toujours, qui avait cet honneur d'être son parent. Mais encore ce ne fut pas tout : car comme on sut qu'un tel prince arrivait, tout le monde entra en opinion qu'il amenait quelque beau secours et renfort, voire même de l'argent pour payer l'armée: mais rien de tout cela; car ni lui ni les galères ne nous amenèrent un seul homme de renfort, et rien que sa maison et quelques gentilshommes volontaires. Cela ôta fort le cœur à toute notre armée, grandement affligée. L'ennemi,

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