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76 COMMENTAIRES DE MONTLUG

d'Aix, nommé le moulin d'Auriol, le camp des ennemis serait bientôt affamé. Il fit faire l'exécution du brûlement desdits moulins qui étaient vers Arles, par le baron de La Garde, qui avait une compagnie de gens de pied, et le capitaine Thorines, guidon de M. le comte de Tende, et autres ; lesquels en vinrent à bout : et néanmoins, les espions rapportaient toujours au roi qu'ii fallait brûler ceux d'Auriol, d'autant qu'ils nourrissaient ordinairement toute la maison de l'empereur, et les 6000 soldats, vieux Espagnols, lesquels il tenait toujours près de sa personne. Sa Majesté manda plusieurs fois à MM. de Barbezieux et de Montpezat de hasarder une troupe d'hommes pour aller brûler lesdits moulins d'Auriol ; et le premier à qui il présenta l'exécution, fut audit Christofle Goast, lequel la refusa, disant qu'il y avait cinq lieues jusques auxdits moulins, où il fallait combattre soixante hommes de garde qu'il y avait dedans, et une compagnie entière dans la ville; et que, par ce moyen, il lui fallait faire cinq lieues à aller, et autant à revenir ; et qu'à cause de cette longue traite, allant ou revenant, il serait défait sur les chemins : car bientôt l'empereur serait averti, pour n'y avoir que quatre lieues dudit Auriol jusqu'à Aix; d'autre part, que ses soldats ne sauraient faire dix grandes lieues sans séjourner. Cette réponse fut envoyée au roi, lequel ne la prit pour argent comptant, mais contremanda plus vivement qu'on la présentât à d'autres; et que quand même 1000 hommes se per-

draient à cette entreprise, il ne s'en donnait pas peine, car le profit en le brûlant serait plus grand que la perte, tant on fait bon marché des hommes ! Sur quoi on la présenta à M. de Fontrailles, lequel d'abord était résolu de l'entreprendre; mais il y eut de ses amis qui lui remontrèrent sa perte qu'ils lui firent toucher au doigt; ce qui fut cause qu'il se refroidit : et mandèrent le tout à Sa Majesté, laquelle, ayant souvent nouvelles du profit qu'avait apporté la rupture des autres moulins, poursuivait toujours après lesdits seigneurs d'envoyer rompre ceux-ci. Or, un jour, après que j'eus entendu le malcontentement du roi, et les raisons de ceux à qui l'on avait présenté l'entreprise, lesquelles à la vérité étaient justes et raisonnables, je me mis à penser en moi-même comment je la pourrais exécuter, et que, si Dieu me faisait la grâce d en venir à bout, ce serait me faire connaître au roi, et retourner en la même réputation et connaissance des grands que j'avais auparavant acquise, laquelle les deux ans d'oisiveté et la longueur de ma blessure avaient fait évanouir. Ce n'est rien, mes compagnons, d'acquérir la réputation et un bon nom, si on ne l'entretient et continue. Ayant donc pris en moi cette résolution de l'exécuter, ou de crever, je m'informai au long de mon hôte, qui était du lieu où ces moulins étaient. Il me dit qu'Auriol était une petite ville fermée de hautes murailles, là où il y avait un château bien muré, et un bourg composé de beaucoup de maisons, avec une grande rue par le

milieu ; et au bout dudit bourg était le moulin à main gauche, en venant de la ville; et à la porte de ladite ville, il y avait une tour qui regardait tout au long de la grande rue du moulin, devant lequel homme ne s'osait tenir sans encourir péril d'être tué ou blessé; et par delà le moulin, il y avait une petite église à plus de trente ou quarante pas ; me disant qu'il fallait passer à Aubagne à deux lieues de Marseille, et de là jusqu'à Auriol il y en avait trois, si on passait par la montagne, ce que gens à cheval ne pouvaient faire aucunement ; et que par le chemin des chevaux, il y avait près d'une lieue, et davantage; et il fallait passer une rivière où les chevaux y avaient toujours eau jusqu'à demi-ventre, à cause que tous les ponts avaient été rompus. Après que mon hôte m'eut dit cela, je considérai que si j'entreprenais l'exécution avec grande troupe, je serais défait; car n'y ayant que quatre lieues jusqu'au camp de l'empereur, il serait incontinent averti, et enverrait sa cavalerie sur le chemin de mon retour, comme il advint ; car, incontinent que nous arrivâmes au moulin, le capitaine du château avertit l'empereur. Ainsi je pensai qu'il me valait mieux l'entreprendre avec peu d'hommes, étant tous bien ingambes, et le pied léger, afin que, si je venais à bout de l'entreprise, j'eusse le moyen de me retirer par un chemin ou autre; considérant qu'encore que je me perdisse avec petit nombre, la ville de Marseille ne serait aucunement en danger d'être perdue ; qui était ce

que plus se disputait au conseil : car, perdant 1000 ou 1200 hommes, qu'on jugeait nécessaires pour cette entreprise, ladite ville se mettait en hasard, surtout attendant un siège. Je priai mon hôte de me trouver trois hommes qui me guidassent bien la nuit, et qu'à point nommé ils m'amenassent deux heures devant le jour aux moulins : ce qu'il fit; et, après avoir bien consulté avec ces guides, je les vis en doute ; enfin mon hôte les fit résoudre, et leur mit le cœur au ventre; je leur donnai à chacun une couple d'écus, et les fis tenir à mon logis. Ceci pouvait être environ midi, et, ayant disputé avec mon hôte, combien d'heures durait la nuit pour lors, nous trouvâmes que, pourvu que je partisse à l'entrée de la nuit, j'avais le temps qu'il me fallait; et, pour ne divulguer pas mon voyage, j'allai à M. de Montpezat le premier, lui dire ce que je voulais faire, et comme je ne voulais prendre que cent vingt hommes choisis en la compagnie de M. le sénéchal, de laquelle j'étais lieutenant. En quelque part que je me suis jamais trouvé, jJai toujours pris peine de discerner les bons des mauvais, et juger leur portée ; car tous ne sont pas propres à toutes choses. Ledit sieur de Montpezat trouva fort étrange mon dire, et pour l'amitié qu'il me portait, me conseillait de ne faire cette folie, et qu'on m'en baillerait cinq cents si je les voulais. Je lui dis que je ne voudrais pas entreprendre avec cinq cents, ce que je ferais bien avec cent vingt. Je le tourmentai tant; qu'il fut contraint d'aller parler avec M. de

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Barbezieux, lequel le trouva encore plus étrange, et voulait savoir de moi les raisons, et par quel moyen je voulais exécuter cette entreprise avec si peu de gens. Je lui dis que je ne voulais déclarer à personne comme j'y voulais procéder. M. de Montpezat lui disait toujours: « Laissez-le aller : quand bien il se perdra et si peu de gens, la ville n'en sera pas perdue, et à tou le moins nous contenterons le roi. » M. de Villebon se moquait de moi, et disait à M. de Barbezieux : « Laissez le aller, car il prendra l'empereur, et serons tous ébahis qu'il nous le mènera demain matin en cette ville. » Or il ne m'aimait guère, pour une attaque que nous avions eue au portail Real, et ne me pus tenir de lui dire qu'il semblait un cogne-fétu, et qu'il ne voulait rien faire, ni laisser faire les autres. Le tout se passa en risée, encore que je fusse à demi en colère : il ne me fallait guère piquer pour me faire partir de la main. Le sénéchal de Toulouse, mon capitaine, adhérait à mon opinion, et sur l'heure il me fut donné congé d'aller choisir cent vingt hommes sans plus; ce que je fis, ne prenant qu'un centenier, et les caps d'escouade; le surplus étaient tous gentilshommes, y en ayant une bonne troupe en cette compagnie-là, laquelle en valait bien cinq cents. Ce n'est pas tout d'avoir des hommes un grand nombre : quelquefois il nuit plus qu'il ne profite ; car je priai M. de Barbezieux de faire fermer les portes de la ville, étant bien assuré que beaucoup de gens me suivraient; ce qu'il fit, et ne tarda une

heure que mon entreprise ne fût sue par toute la ville. Justement au soleil couchant, je me rendis à la porte avec mes cent vingt hommes, où il n'y avait que le guichet ouvert. La rue était si pleine de soldats qui voulaient sortir, que à peine pouvais-je connaître les miens, et leur commandai de se tenir tous par la main l'un à Fautre: je les connaissais tous. Et, comme je fus près de la porte, M. de Tavannes \ qui a été depuis maréchal de France, vint à moi, étant pour lors guidon de la compagnie de M. le grand écuyer Galliot, avec quinze ou vingt gentilshommes de ladite compagnie, tous de ce quartier de deçà, lequel me dit vouloir venir avec moi : je le priai plusieurs fois de rompre son dessein; mais je perdais mon temps à lui persuader cela, car il était résolu, et ceux qui étaient avec lui. MM. de Barbezieux, de Montpezat, de Boutières, de Villebon, et le sénéchal de Toulouse, étaient hors de la porte et sur le guichet, nous tirant l'an après l'autre ; et comme M. de Tavannes voulut passer, M. de Barbezieux ne le voulait permettre, lui disant qu'il ne serait pas de la partie; et là il y eut de la colère d'un côté et d'autre: mais, quoi qu'il fît, il s'en fit accroire et passa le guichet; ce qui fut cause qu'on me retint quinze ou vingt hommes de ceux que j'avais choisis : mais je ne perdis rien au change, et ce retardement fut cause qu'il fut nuit close avant

1. Gaspard de Samlx de Tavannes, père de l'auteur de^> Mémoires.

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que nous nous missions en chemin. M. de Castelpers, lieutenant de M. de Montpezat, qui me portait grande amitié, ayant entendu la moquerie que Ton faisait de moi, se délibéra de monter à cheval, ayant quinze ou vingt hommes d'armes de ladite compagnie, ayant chacun un bon cheval ; lequel avait parlé avec M. de Montpezat en sortant de la porte, et le pria n'être mal content s'il venait à l'entreprise, lui disant que j'étais Gascon, et que si je n'en venais à bout, les Français se moqueraient de moi. M. de Montpezat le trouva un peu aigre; enfin il le laissa venir, et il courut monter à cheval, pouvant être environ lui vingtième.

Or, pour déduire cette entreprise, encore que ne soit pas la conquête de Milan, elle pourra servir à ceux qui en voudront faire leur profit. Gomme nous fûmes sur le plan Saint-Michel, je baillai an capitaine Belsoleil, centenier de notre compagnie, soixante hommes, et j'en retins soixante autres, compris RL de Tavannes avec sa troupe ; et lui baillai un bon guide, s'accordant avec les deux autres, lui disant qu'il ne fallait point qu'il s'approchât de moi décent pas, et que nous marcherions toujours à demi grand pas. Et comme M. de Tavannes et moi commençâmes à nous acheminer, arriva M. de Castelpers, duquel nous n'avions jamais entendu la délibération : aussi la fit-il sur l'heure que nous passions le guichet, ce qui nous retarda plus de demi-heure; mais enfin nous résolûmes qu'il prendrait le chemin des chevaux, et lui bail-

lai aussi un de mes guides, qu'il fit monter en croupe : de sorte que nous eûmes trois troupes, et chacun son guide. Je lui dis que, quand il serait au bout du bourg, qu'il s'arrêtât derrière l'église ; car s'il entrait en la rue, la compagnie qui était dans la ville le tuerait, ou leurs chevaux; par quoi, qu'il ne s'approchât point qu'il n'entendît notre combat. Et ainsi nous séparâmes et cheminâmes toute la nuit, et jusques à Aubagne trouvâmes beau chemin; et de là, jusques à Auriol, nous allâmes par montagnes, où je crois qu'il ne passait que des chèvres. Et, comme nous fûmes à demiquart de lieue d'Auriol, je fis halte, et dis à M. de Tavannes qu'il m'attendît, car j'avais à parler à Belsoleil, lequel je trouvai à cent pas ou plus, près de nous; et parlant à lui et à son guide, je lui dis que, quand nous arriverions au bourg, qu'il ne me suivît point, mais qu'il prît le chemin qui allait droit à la porte de la ville, entre le bourg et ladite ville, et qu'il s'adressât tout contre la porte d'icelle; car il fallait qu'il gagnât deux maisons des plus proches de ladite porte, et que promptement il les perçât pour garder que les ennemis ne pussent faire sortie et nous nuire; et que là il combattît sans nous secourir aucunement. Et de main en main je fis dire aux soldats que nul n'eût à abandonner le combat de la porte pour venir à nous au moulin, et qu'ils fissent ce que le capitaine Belsoleil leur commanderait. Et alors, étant retourné vers M. de Tavannes, nous nous acheminâmes ; et,

par ce qu'il nous fallait passer bien près du château et de la muraille de la ville, leurs sentinelles nous crièrent par deux fois: Qui va là? à quoi nous ne répondîmes rien, mais cheminions toujours. Et, comme nous fûmes bien près du bourg, nous laissâmes le chemin du capitaine Belsoleil, et coulâmes par derrière les maisons dudit bourg : et, arrivés que fûmes au bout où était le moulin, il fallut descendre trois ou quatre degrés de pierre pour entrer en la rue, où nous trouvâmes une sentinelle, qui ne nous découvrit qu'à la longueur d'une pique de lui, et nous dit : Qui vive? Je lui répondis Espagne. Le cri n'était pas Espagne, mais Imperi; par quoi il nous tira sans rien toucher. Lors M. deTavannes et moi nous jetâmes à corps perdu dans la rue, et fûmes bien suivis, et trouvâmes trois ou quatre des ennemis dehors sur la porte du moulin, qui rentrèrent hâtivement dedans. Ladite porte était faite à deux parties, avec une barre qui fermait le tout: à l'une partie il y avait un grand coffre derrière; et l'autre, ladite barre la tenait presque fermée, et eux derrière. Ledit moulin était plein de gens, haut et bas; car ils étaient soixante dedans, avec le capitaine, lequel n'avait rien avoir avec le gouverneur de la ville, ayant chacun sa charge. Il fallut que nous entrassions là l'un après l'autre. M. de Tavannes se voulut jeter dedans ; mais je le pris par le bras, et, le tirant arrière, j'y poussai dedans un soldat qui était derrière moi. Les ennemis ne tirèrent que

deux arquebusades, par ce qu'ils n'avaient pas le loisir, étant tous endormis, sauf ces trois ou quatre qui étaient dans la rue devant le moulin, lesquels avaient été mis là pour leurs sentinelles. Et, comme ledit soldat fut dedans, je dis à M. de Tavannes : « Entrez à cette heure, si vous voulez; » ce qu'il fit, et moi après lui : et commençâmes à mener à bon escient les mains, n'y ayant qu'une seule lumière sur le plancher. Ils gagnèrent le haut par un degré de pierre assez large, et défendaient ce degré du haut du plancher. Cependant je fis sortir dehors un soldat, dire aux autres qu'ils montassent sur la couverture du moulin, et que, le découvrant, ils leur tirassent dedans; ce qui promptement fut fait, tellement que, comme les ennemis entendirent que nos gens étaient sur ladite couverture, et déjà leur tiraient, ils commencèrent à se jeter dans l'eau par une fenêtre qu'il y avait derrière ledit moulin. Néanmoins nous montâmes l'échelle, et y tuâmes ceux qui restaient, sauf le capitaine, blessé de deux plaies, et sept autres, tous blessés aussi, qui furent pris. Je mandai au capitaine Belsoleil qu'il prît courage de combattre la porte de la ville, car le moulin était à nous. L'alarme cependant était grande dans la ville, et ceux de dedans s'efforcèrent par trois fois de sortir : mais nos gens les tenaient de si court, qu'ils n'osèrent du tout ouvrir la porte. Je lui envoyai encore la plupart de nos gens pour le secourir, et nous occupâmes de brûler le moulin, et prîmes tous les ferrements d'icelui,

surtout ceux qui servaient à tourner les meules , afin qu'ils ne le pussent refaire ; et ne bougeâmes de là que le moulin ne fût entièrement brûlé du haut en bas, et les meules roulées dans l'eau. Or M. de Tavannes fut marri quand je le retirai en arrière, et me dit après, en nous en retournant, pourquoi je ne l'avais laissé entrer le premier, pensant que je voulusse donner l'honneur aux soldats: jelui répondis que je connaissais bien qu'il n'était pas encore rusé, et que ce n'était pas lieu qui méritât qu'un si homme de bien que lui mourût, qu'il se fallait garder pour une bonne brèche, non pour un chétif moulin.

Sur ces entrefaites arriva M. de Castelpers, et laissa sa troupe derrière l'église, venant à nous à pied : sur ce le jour commençait à paraître. Je priai MM. de Tavannes et de Castelpers de se retirer derrière ladite église : car les arquebusades tombaient fort épaisses au long de la rue, où l'on pouvait découvrir ceux qui passaient; et leur dis que je m'en allais retirer Belsoleil : sur quoi ils allèrent derrière ladite église. Et, comme je faisais retirer nos gens les uns après les autres, courant deçà et delà le long de la rue, M. de Castelpers se présenta avec vingt chevaux du côté de l'église, qui nous fit un grand bien, car peut-être qu'ils, fussent sortis. Je n'eus que sept ou huit hommes blessés, lesquels néanmoins cheminèrent, sauf un gentilhomme, nommé Vignaux, lequel nous chargeâmes sur un âne, de ceux que nous avions trouvés

dans le moulin ; et après, nous commençâmes à nous retirer vers le haut d'une montagne, qui était presque le chemin que M. de Gastelpers avait fait. Et, comme les ennemis virent que nous étions si peu, ils sortirent tous à notre queue; mais nous eûmes déjà gagné le haut de ladite montagne quand ils arrivèrent au bas, et, avant qu'ils fussent sur le haut, nous étions au val de l'autre côté, près d'en monter une autre, y ayant en ces quartiers là plusieurs collines. Nous n'allions jamais que le pas : et ainsi cheminâmes droit à Aubagne. J'avais commandé aux soldats qui étaient avec nous que chacun portât un pain, lequel ils mangèrent par les chemins : j'en avais aussi fait porter quelque peu, lequel je départis aux gens d'armes de M. de Tavannes, et nous-mêmes en mangions cheminant toujours. Je mets ceci par écrit, afin que quand un capitaine fera une entreprise de longue traite, qu'il prenne exemple à faire porter quelque peu à manger pour rafraîchir les soldats, afin qu'ils puissent soutenir plus longuement le travail ; car Thomme n'est pas de fer. Et, comme nous fûmes à Aubagne, à deux lieues de Marseille, nous entendîmes l'artillerie des galères et de la ville, qui semblait que ce fût une salve d'arquebuses : nous pensions reposer un peu audit Aubagne, mais nous fûmes contraints de passer outre sans autre rafraîchissement, entrant en dispute de ce que nous devions faire : aussi est-ce que nous nous assurâmes bien que l'empereur était arrivé devant la

ville, et que de même il l'assiégerait, pensant d'ailleurs qu'il nous serait impossible d'y pouvoir rentrer : ce qui nous faisait souvent dépiter et maudire l'entreprise, pour nous voir enfermer dehors; et tout tombait sur moi, qui étais l'auteur. M. deCastelpers s'était d'abord résolu de s'en aller donner de cul et de tête à travers le camp de l'ennemi, pour rentrer dans la ville : mais, comme il nous vint dire son avis, nous lui remontrâmes qu'il s'y allait perdre pour son plaisir, et que, puisque nous avions fait tous ensemble une si belle faction, de laquelle le roi aurait grand contentement, nous devions nous perdre ou nous sauver tous ensemble. Le capitaine Trebous, guidon de la compagnie de M. de Montpezat, lui reoiontra la même chose. Et ainsi résolûmes délaisser le grand chemin, en allant au travers des montagnes à main gauche, pour aller tomber derrière Notre-Dame de La Garde, faisant dessein que, si nous ne pouvions entrer dans la ville, le capitaine de La Garde nous recevrait. Et ainsi détournâmes notre chemin; qui fut bien pour nous : car Vignaux et les blessés prirent le grand chemin droit à Marseille, et n'eurent pas fait cinq cents pas, qu'ils rencontrèrent quatre ou cinq cents chevaux que l'empereur avait envoyés au-devant de nous pour nous combattre, ayant été averti par ceux d'Auriol de l'exécution que nous avions faite. Et, sans ce que l'empereur se trouva parti la nuit pour venir devant Marseille, et que les messagers ne trouvèrent

de longtemps à qui parler, je pense que nous eussions été défaits ; mais l'empereur ne le sut pas jusques au point du jour : sur quoi il envoya promptement ces quatre ou cinq cents chevaux au chemin d'Aubagne, lesquels ne firent aucun déplaisir audit Vignaux ni à ceux qui étaient avec lui, sinon qu'ils leur ôtèrent les armes. En cette façon nous allâmes tout le jour avec le grand chaud, de montagne en montagne, sans trouver de l'eau : tellement que nous pensâmes tous mourir de soif. Or nous pouvions toujours voir le camp de l'empereur, et entendions fort clairement les escarmouches. M. de Castelpers et ses gens d'armes allaient à pied comme nous, tirant leurs chevaux par les brides. Et, comme nous arrivâmes près Notre- Dame de La Garde, le capitaine du château , qui pensait que nous fussions ennemis, nous fit tirer trois ou quatre coups d'artillerie, qui nous contraignirent de nous jeter derrière des rochers : nous lui faisions signe des chapeaux, mais pour cela il ne cessait de tirer; enfin, lui ayant envoyé un soldat pour lui faire signe, il cessa de tirer comme il entendit qui nous étions : et ainsi que nous fûmes devant Notre-Dame de La Garde, nous vîmes l'empereur qui se retirait par où il était venu; et Ghristofle Goast, qui avait tenu tout le jour l'escarmouche, commença aussi à se retirer vers la ville. Lors nous commençâmes à descendre la montagne; et, comme M. de Barbezieux et M. de Montpezat, qui étaient sur la porte de la ville avec

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quelques autres capitaines, nous eurent découverts, ils voulurent rentrer dedans, pensant que nous fussions des ennemis : mais à la fin quelqu'un dit que si nous en étions, ceux de La Garde nous tireraient ; et aussi ledit sieur de Montpezat reconnut M. de Gastelpers. Nous arrivâmes donc à la porte de la ville, où nous fûmes fort caressés, et surtout quand ils entendirent que notre entreprise était si bien réussie. Ils parlèrent avec le capitaine du moulin, qui était blessé à la tête et au bras, et après chacun se retira dans la ville. Je pensais bien que M. de Barbezieux, lorsque le roi arriva à Marseille, me présenterait à Sa Majesté, et lui dirait comme j'avais fait l'entreprise, afin d'être connu de Sa Majesté : mais tant s'en faut qu'il le fît, qu'au contraire il s'attribua tout l'honneur, disant que c'était lui qui avait inventé ladite entreprise, et qu'il nous l'avait baillée à exécuter. M. de Montpezat se trouva fort malade, qui n'en put rien dire : de sorte que je demeurai autant inconnu du roi que jamais; ce que je sus par le moyen du roi Henri de Navarre, qui m'a dit avoir vu les lettres que ledit sieur de Barbezieux en avait écrites au roi, par lesquelles il s'attribuait tout l'honneur de ladite entreprise. M. de Lautrec n'eût pas fait cela. Il sied mal de dérober l'honneur d'autrui : il n'y a rien qui décourage tant un bon cœur. M. de Tavannes, qui est en vie, peut témoigner de la vérité : et assurément ces ruptures de moulins, tant d'un côté que d'autre, surtout de celui-là, mi-

rent le camp de l'empereur en si grande nécessité, qu'ils mangeaient le blé pilé à la turque ; et les raisins qu'ils mangeaient mirent leur camp en un si grand désordre de maladie et mortalité, surtout parmi les Allemands, que je pense qu'il n'en retourna jamais mille en leur pays. Voilà la fin de cette entreprise.

Donc notez, capitaines, qu'en cette entreprise il y eut plus de bonheur que de raison, et que j'y allai comme à tâtons ; toutefois fut elle fort bien compassée : et je ne suis pas d'avis que vous pensiez que cela procédât tant de mon bonheur, que vous ne regardiez bien aussi que je n'oubliai aucune chose de tout ce qu'il fallait pour venir au bout de l'exécution. Et d'ailleurs il faut que vous notiez que mon principal fondement était que l'ennemi, étant dedans la ville, par la raison de la guerre ne devait sortir de son fort jusqu'à ce qu'il aurait reconnu nos forces : ce que difficilement pouvait-il faire par l'obscurité de la nuit ; et néanmoins, ne me fiai-je pas tant en cette raison, que je ne leur baillasse une bride, qui fut Belso- }pil et sa troupe. Il faut souvent hasarder, car on ne se peut pas assurer de l'issue : je tenais presque assurée la prise du moulin; mais je jugeai toujours le retour dangereux.

Or l'empereur se retira avec sa perte et sa honte où ce grand capitaine, Anne de Montmorency, alors grand maître, et depuis connétable, acquit beaucoup d'honneur. Ce fut une des plus grandes pertes

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qu'il reçut jamais ; son grand capitaine, Antoine de Levé, mourut de regret, à ce qu'on dit. J'ai autrefois ouï dire au marquis du Guast que cette entreprise était sortie dudit seigneur Antoine de Levé seul : lui et son maître connurent ce que c'est d'attaquer un roi de France dans son royaume. Après cette retraite, je ne voulus plus être lieutenant de la compagnie de M. le sénéchal, lequel, s'il eût pu, me l'eût entièrement remise entre mes mains. M. de Boutières me fit cet honneur de me présenter son guidon, que je ne voulus accepter, ayant mis mon opinion sur les gens de pied plus que sur les gens de cheval; il me semblait que je parviendrais plustôt par le moyen de l'infanterie : qui fut cause que je m'en retournai chez moi, où, ayant demeuré quelque temps, je voulus aller en Piémont, suivre M. de Boutières, qui était lieutenant du roi, et passai à Marseille, où M. le comte de Tende me retint six ou sept mois.

[1537] Quelque temps après, l'empereur dressa un camp pour aller assiéger Therouanne; le roi en même temps en faisait dresser un autre pour la secourir. Je pris alors la poste, et m'en allai à la cour, où monsieur le grand maître me donna une compagnie de gens de pied, et une autre au capitaine Guerre, lesquelles nous dressâmes incontinent à Paris ou aux environs, et fûmes tous deux de la garde de monsieur le dauphin, qui depuis fut le roi Henri second. Le camp marcha à Hesdin et à Auchy le Château, lesquels furent pris par

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