LEVÉE DU SIÈGE DE PERPIGNAN
phin et contre M. d'Annebaut, qui Favait aussi envoyé demander pour un autre, que Sa Majesté ne la voulut accorder ni à l'un ni à l'autre, mais me la donna à moi. Le camp étant levé, M. de Brissac eut pour garnison Capestang, et M. de L'Orge, colonel des légionnaires, Tuchan, là où on avait retiré toutes les munitions des farines qui étaient demeurées du camp ; et, trois jours après, tous les légionnaires le laissèrent, et il ne lui demeura que les capitaines. 11 manda à M. de Brissac que, s'il ne Fallait secourir bientôt, il serait contraint d'abandonner lesdites munitions, et de se retirer ; par quoi nous marchâmes diligemment, sans demeurer que la moitié d'une nuit dehors, et le trouvâmes qu'il ne lui était rien demeuré, si ce n'est MM. de Deneze et Fontrailles, avec leur train. Or il y avait un château sur la montagne tirant à Perpignan, à une lieue de Tuchan, et à main gauche de Millau ; et étant sortis lesdits seigneurs de Brissac et de L'Orge dudit Tuchan, pour aller entendre la messe à une petite chapelle, à un jet d'arbalète de là, au sortir delà messe, nous entendîmes tirer force arquebusades audit château, et découvrîmes des gens autour d'icelui, ensemble la fumée des arquebusades. Je dis à M. de Brissac s'il lui plairait que j'allasse jusques là avec trente ou quarante de mes soldats ; ce qu'il m'accorda. J'envoyai soudain La Moyenne, qui était mon lieutenant, les charger, et me fis amener un cheval, avec lequel je marchai droit au château. Le Peloux, qui était lieute-
nant de la compagnie de M. de Brissac, eut envie d'y venir, comme eut aussi Montbazin, Saini-Laurens, qui était Breton, et Fabrice, étant tous lances passades dudit seigneur, et cinquante ou soixante soldats de la compagnie dudit seigneur de Brissac, Je fis grande diligence ; et, comme les ennemis me découvrirent, lorsque je commençais à monter la montagne, ils se retirèrent à une plaine qui est audessous de Tantavel, et se couchèrent sous des oliviers, attendant de leurs gens qu'ils avaient encore laissés à Millau. Le capitaine du château était Barennes, archer de la garde du roi, lequel M. de Montpezat y avait mis ; et, me montrant ledit Barennes les ennemis, arriva ledit Peloux et ses soldats, et encore un gentilhomme nommé Chaman, fort brave gentilhomme ; et, bien que nous eussions connaissance qu'ils étaient plus de quatre cents hommes, comme aussi Barennes l'assurait, nous conclûmes de les aller combattre. Ce quartier-là était tout rocher couvert d'un peu de taillis, et, pour y aller, il fallait passer à travers; par quoi nous résolûmes que Le Peloux prendrait un petit sentier qu'il y avait à main droite, et moi un autre qui était à main gauche : et le premier qui arriverait à la plaine les irait assaillir, les uns par devant et les autres par derrière : et, concluant cela, les ennemis se levèrent, et les vîmes tout à notre aise. Montbazin, Chaman, Saint-Laurens et Fabrice, qui étaient à cheval, voulurent venir avec moi : de quoi Le Peloux fut marri, parce qu'ils
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étaient à M. de Brissac comme lui, sauf Ghaman, qui était à M. le dauphin : Artiguedieu et Barennes vinrent pareillement avec moi. Dès le commencement de notre descente, les ennemis nous perdaient de vue, et nous eux, à cause des taillis et de la vallée, qui était assez grande. LePeloux prit son chemin avec son guide, et moi le mien. Et, aussitôt que j'arrivai à la plaine, je tins ce que j'avais promis; car je chargeai les ennemis de queue et de tête, nous mêlant de telle sorte, qu'il y demeura sur la place plus de vingt des leurs, et les menai toujours battant jusqu'au bord de la rivière, qui pouvait être à quatre cents pas ou plus de là ; mais, comme ils nous virent si peu, ils se rallièrent, et, moi me voulant retirer, ils marchèrent droit à moi, sur quoi je fis halte, et eux aussi, à la longueur de quatre ou cinq piques les uns des autres, ce que je ne vis jamais faire. Quant au Peloux, quand il fut à demi-montagne, il eut opinion que j'avais pris le meilleur chemin et tourna tout court, venant suivre le mien : et la fortune porta si bien pour moi, que, comme nous étions pique à pique, arquebuse à arquebuse, de si près que j'ai dit, comme deux mâtins qui s'entre-regardent pour se battre, la troupe du Peloux se montra à la plaine ; ce qu'ayant découvert les ennemis, ils tournèrent le fer de leurs piques vers nous et la tête vers la rivière : et ainsi s'en allèrent, et nous sur leur queue à arquebusades et coups de pique. Ils marchaient si serrés, que nous
ne pouvions plus nous mêler. Et, étant sur le bord de la rivière, ils firent halte tournant leurs piques (ievers nous; et, encore que la troupe fît diligence de nous venir secourir, néanmoins nous fûmes contraints de nous retirer à quinze ou vingt pas des ennemis, lesquels incontinent passèrent la rivière tous ensemble en eau jusqu'àla ceinture. Montbazin fut blessé d'une arquebusade à la main, dont il est depuis demeuré estropié ; les chevaux de Saint- Laurens et Fabrice furent tués, et le mien blessé de deux coups de pique ; La Moyenne, mon lieutenant, blessé de deux coups d' arquebusade en un bras ; Chaman, qui était descendu de cheval, eut trois coups de pique aux deux cuisses ; Artiguedieu, une arquebusade et un coup de pique à une cuisse : bref, de trente à trente-cinq hommes que nous étions, il n'en demeura que cinq ou six qui ne fussent pas blessés, et seulement trois de morts sur la place. Ils perdirent un sergent des plus renommés qu'ils avaient, ensemble vingt ou vingtcinq autres de morts, et plus de trente blessés, comme nous dirent le lendemain deux soldats gascons qui étaient avec eux devant Perpignan au siège, qui n'avaient pas pu échapper pour venir se rendre. Cependant MM. de Brissac et de L'Orge, se doutant bien qu'il en arriverait comme il fut, montèrent achevai, et vinrent au château de Tantavel si bien à propos, qu'ils virent tout le combat, désespérés de la charge que j'avais faite ; et par deux ou trois fois nous tinrent pour perdus, et en firent
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mauvais accueil au Peloux, pour n'avoir pas tenu la résolution que nous avions faite ; laquelle s'il eût suivie, à la vérité nous les eussions tous taillés en pièces, et eussions emporté les deux drapeaux qu'ils avaient. Cependant je crois qu'il ne tint pas à lui, car il était vaillant, mais au guide qui les conduisait, les menant par mauvais chemin, comme ledit Peloux nous dit depuis. Tant y a que le camp me demeura, avec la perte de trois hommes seulement. Des gentilshommes il n'en mourut pas un seul.
Bientôt après arriva le baron de La Garde à Nice, avec Farmée turquesque, conduite par Barberousse, laquelle était composée de cent ou cent vingt galères. Tous les princes chrétiens qui soutenaient le parti de Fempereur faisaient grand bruit de ce que le roi notre maître avait employé le Turc à son secours ; mais contre son ennemi on peut de tout bois faire flèches. Quant à moi, si je pouvais appeler tous les esprits des enfers pour rompre la tête à mon ennemi qui me veut rompre la mienne, je le ferais de bon cœur : Dieu me le pardonne! M. de Valence, mon frère, fut envoyé à Venise pour excuser et couvrir notre fait ; car ces messieurs criaient plus que tous, et le roi ne voulait perdre leur alliance ; lequel fit une harangue en italien que j'ai voulu mettre ici en français, attendant qu'il nous fasse voir son histoire : car je ne crois pas qu'un homme savant, comme on dit qu'il est, veuille mourir sans écrire quelque chose,
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puisque moi, qui ne sais rien, m'en suis voulu mêler. Voici ce qu'il dit :
« L'empereur étant la cause de toutes les ruines, misères et calamités advenues à ia chrétienté, illustrissimes seigneurs, c'est chose que chacun doit trouver bien étrange, que ses ministres soient si impudents et effrontés d'en donner la faute au roi Très-Chrétien mon seigneur, le blâmant de ce qu'il tient un ambassadeur à Gonstantioople. Mais je demanderais volontiers à ces gens-là s'ils pensent que les choses tramées par le commandement de l'empereur et roi des Romains, depuis ces derniers dix ans, avec le Grand Seigneur, soient si secrètes que la plus grande partie des chrétiens n'en soit abreuvée. Ne sait-on pas les trêves, les traités d'accord et de paix, non générale, mais particulière, et les offres tant de fois par lui faites de donner un grand tribut et de le payer annuellement au Grand Turc pour le royaume de Hongrie, quoi qu'il pensa que ce fût un cas de conscience d'endurer qu'un petit roi commandât à ce royaume sous la faveur et appui du Turc, lui semblant chose bien peu convenable aux Chrétiens? A quoi, avec la vérité, je pourrais ajouter qu'au temps que la paix fut conclue entre Votre Sérénissime Seigneurie et le Turc, le roi des Romains, par l'en- . tremise secrète de ses agents, s'efforça de tout ce qu'il put pour l'empêcher, comme il fut clairement vérifié par l'interprétation de leurs courriers et dépêches» Les mêmes ministres de l'empereur esti-
maient aussi se racheter de tout blâme, en faisant grand bruit, et accommodant à leur façon, selon leur coutume, le séjour que l'armée navale du Grand Seigneur a fait quelques mois dans nos ports ; et, sous ce prétexte, ils veulent, par leurs calomnies passionnées, forger un nouvel article de foi, disant qu'un prince, pour sa défense, ne peut ni ne doit s'aider du secours de ceux qui sont de contraire religion à la sienne, ne s'avisant pas qu'en blâmant le roi mon seigneur, ils taxent David, roi valeureux et saint prophète, lequel se trouvant poursuivi par Saùl, s'enfuit vers le roi Achis, idolâtre et ennemi de la loi de Dieu ; et quelque temps après, lui-même se rangea parmi les escadrons des infidèles qui marchaient pour combattre le peuple de sa propre loi. Et, par le même moyen, ils blâment Aza, roi des Juifs, qui appela à son secours le roi de Syrie, idolâtre, pour se délivrer de l'oppression du roi d'Israël. Ils blâment aussi Constantin, prince très-chrétien, et celui de tous les empereurs qui a mieux mérité de la république chétienne, lequel, en la plus grande partie de ses expéditions et armées, conduisait avec soi un grand nombre de Goths idolâtres. Ils taxent Boniface, tant recommandé par saint Augustin en ses épîtres, lequel, pour sa défense, et peut-être pour la vengeance de quelque injure reçue, appela en Afrique les Vandales, hommes ennemis de notre religion.
«Ils médisent de Narsès, esclave de Justinien, capitaine très-valeureux, mais surtout religieux,
comme on peut juger par le témoignage de saint Grégoire, et par les églises qu'il a édifiées dans cette illustrissime cité et dans la ville de Ravenne ; lequel appela à son aide les Lombards, qui en ce temps abhorraient le nom des chrétiens. Arcadius, l'empereur de Constantinople, jugé par tous lts historiens non moins religieux que prudent, voulant sur ses derniers jours laisser quelque tuteur et protecteur qui fût capable pour conserver la dignité et autorité de l'empire, tourna sa pensée devers le roi de Perse, idolâtre, et le pria par son testament de vouloir accepter la tutelle et défense de son fils et de l'empire : ce qui fut singulièrement loué par tous les princes chrétiens de ce temps, et d'autant plus que le roi de Perse n'accepta pas seulement la charge, mais s'en acquitta fidèlement jusqu'à sa mort. Avant qu'Héraclius se laissât empoisonner du venin de l'hérésie, il s'aida en une infinité de guerres des soldats sarrasins. Basile et Constantin, fils de Jean, empereur de Constantinople, prirent la Pouille et la Galabre par le moyen et avec l'aide des forces sarrasines, qu'eux-mêmes avaient chassées de l'île de Candie. J'en pourrais dire autant de Frédéric, qui, avec l'aide des Sarrasins, se soumit la plus grande part de l'Italie. Je vous pourrais amener Henry et Frédéric, frères du roi de Castille, lesquels, au temps du pape Clément IV, accompagnés de Gonradin, appelèrent les Sarrasins, tant par terre que par mer, non pour la protection et défense de leur pays,
mais pour chasser les Français de l'Italie ; et en peu de temps, avec l'armée des Barbares, s'emparèrent de la plus grande partie de la Sicile. Je pourrais parler de Ludovic Sforce, lequel, avec plusieurs autres potentats d'Italie, employa les forces de Bajazet.
« Que dirai-je de Maximilien, de la maison d'Autriche, lequel, non pour se défendre, mais pour ruiner votre État, très-illustrissimes seigneurs, tâcha de provoquer et aigrir le Turc contre vous, à votre grande ruine et dommage (ce qui se trouve fidèlement écrit par le seigneur Andréa Mocenigo, qui est des vôtres) : et aussi des remèdes desquels vous usâtes en telle nécessité ? Que si les raisons naturelles, si les exemples tirés de la Sainte Écriture et des histoires chrétiennes ne suffisaient pour vous confirmer et persuader entièrement la vérité de cette cause, je pourrais l'accompagner de plusieurs autres, que je laisse, pour n'ennuyer vos seigneuries, et qu'aussi je pense qu'il ne vous en reste aucun scrupule, vu que je vous ai, par les exemples ci-dessus allégués, fait voir le faible fondement de l'article de foi nouvellement forgé par les impérialistes. Et qui plus est, je dis et maintiens que le roi Très-Chrétien mon seigneur, à l'imitation de tant de signalés et très-religieux princes, peut, sans faire tort au rang qu'il tient ni au nom très-chrétien qu'il porte, s'aider en toutes ses affaires et nécessités du secours et aide du Grand Seigneur. Et si cela se peut, avec la vérité
et raison, entendre de toutes ses affaires nécessaires, combien, à plus forte raison, doit être, nonseulement excusé, mais grandement estimé le roi Très-Chrétien, lequel, non pour besoin qu'il ait de se défendre, non pour une juste vengeance que Sa Majesté eût pu désirer de tant de torts reçus, de tant d'injures à lui faites, de tant d'assassinats et meurtres exécutés contre ses sujets par l'empereur, et à sa suscitation, n'a voulu accepter d'autre secours, sinon celui que Ton voit par expérience être à tous les chrétiens plus utile que dommageable ? Et si quelqu'un de ceux qui favorisent le parti de l'empereur demandait comment l'armée turque peut être dans nos ports, non moins pour le bien de l'Italie que pour notre profit particulier, je lui pourrais demander pour réponse par quel moyen on pourrait prouver que la chrétienté ait reçu aucun dommage en ce que nous avons reçu et rafraîchi cette armée dans nos ports : à quoi je suis assuré que ne me pourrait répondre le plus avisé et le plus affectionné des partisans impériaux, sinon que ce fût quelqu'un qui prît plus de plaisir d'en ouïr conter et deviser, que d'entreprendre le discours véritable de la négociation, et d'en apprendre la raison. Mais pour ne laisser la moindre chose du monde qui pût engendrer quelque doute en l'esprit de ceux qui ne sont informés de ce fait entièrement, j'en toucherai ce point le plus brièvement que je pourrai. A toutes les fois que Votre Sérénité a été recherchée par les ambas-
sadeurs de l'empereur pour donner passage parles terres de Votre Seigneurie à leurs soldats tudesques? italiens ou espagnols, tout aussitôt on a entendu mille plaintes des assassinats et débordements de leurs soldats. Il y a seulement quelques mois que les Tudesques, qui disaient aller à Garignan faire leurs pâques, pour dépasser ceux-là qui avaient si vilainement taché l'honneur de vos sujets, et si méchamment pillé leur bien, déployèrent une grande partie de leur rage contre les églises, coupant, avec un grand sacrilège et mépris de la religion chrétienne, les oreilles, le nez et les bras des crucifix et des autres images qui représentaient les saints qui sont au ciel.
« L'armée grande et puissante, sérénissime prince, partit de Constantinople étant composée de soldats étrangers à notre religion , et, étant destinée et envoyée pour le secours du roi mon seigneur, passa au milieu de vos îles, s'arrêta au pays de l'Église, traversa les terres des Siennois et Génois (peuples qui plus volontiers favorisent la grandeur de l'empereur que leur propre liberté) ; mais il ne se peut savoir ni ne se trouve personne qui se plaigne qu'aucun tort lui ait été fait, mais ont usé de toute courtoisie, et donné libre passage à tous ceux qui ont été rencontrés en mer, et payé tout ce qu'il a fallu prendre, en passant, pour leur provision et ravitaillement de l'armée : lequel bien je ne crois pas qu'on puisse rapporter ailleurs qu'à la seule présence du capitaine Polin, ambas-
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sadeur du roi. De façon que jamais au passé ni Turcs ni chrétiens ne se sont si modestement comportés.
« Qui sera celui-là, sérénissime prince, qui puisse ou veuille nier que, si l'armée n'eût été retenue par la majesté du roi mon maître pour la défense de ses frontières, la chrétienté n'en eût été assaillie avec infinies pertes? Qui sera celui qui ne jugera que cette armée, avec une si grande puissance , eût triomphé d'une infinité d'âmes chrétiennes, et de quelque ville d'importance , si nous ne l'eussions convertie à notre profit? ce qui aurait réussi au bien des affaires du Grand Seigneur et au grand avantage de ses capitaines, ennemis de notre foi. Donc, cette armée étant disposée et capable pour faire quelque haut exploit, toute personne de bon jugement pensera qu'il a été plus utile à la chrétienté qu'elle ait été employée pour servir à la majesté du roi mon seigneur, que non pas si, de soi-même, elle, sans aucun frein, eût marché contre les chrétiens. Si bien qu'outre qu'il était besoin et nécessaire au roi mon maître s'aider de cette armée pour réprimer l'insolence des gens de l'empereur, lesquels avaient déjà pris quatre de ses galères dans le port de Toulon, il se peut aussi dire sans réplique, qu'en ceci notre utilité privée était conjointe avec le bien public de toute la chrétienté. Je crois, sérénissime prince, vous avoir représenté clairement, et confirmé par raisons toutes évidentes et arguments certains, deux points prin-
cipaux : le premier, que le roi, sans préjudice du nom et de l'honneur de Très-Chrétien, a accepté les forces qui lui ont été envoyées par le Grand Turc; le second, que ce secours a été plus utile que dommageable à la chrétienté : et j'ajouterai le troisième avec la brièveté que l'importance de la matière me permettra : c'est que la majesté du roi, non pour ambition de dominer, non pour se venger des injures reçues, non pour s'investir du bien d'autrui, non pour recouvrer ce qui injustement lui a été usurpé, mais seulement a retenu ce secours pour se défendre : j'entends, illustrissimes seigneurs, pour défendre son royaume, lequel l'empereur toujours, avec des violences ouvertes, avec des cautelles secrètes, avec des intelligences, avec des trahisons, contre toute raison et justice, a cherché de ruiner. Et maintenant ses ministres, comme s'ils parlaient par moquerie, n'ont point honte de dire que Sa Majesté Césarienne n'a été émue par autre raison d'entreprendre contre le royaume de France, que pour dissoudre l'amitié qu'on dit être entre la majesté du roi et le Grand Seigneur. 0 les délicates consciences! ô les saintes propositions ! ô réponses bien justifiées! pour s'en servir toutefois envers quelques sots et ignorants, et non pas envers vous, illustrissimes seigneurs, qui, avec votre admirable et accoutumée prudence, avant même que j'aie parlé, avez, en votre conscience et en votre esprit, jugé tout le contraire, et reconnaissez que le fondement de la guerre n'a été autre que le dessein
de ruiner ce royaume-là, qui depuis mille ans en çà s'est montré le vrai et prompt recours de toutes personnes oppressées, et le seul refuge de to-us États affligés. Je voudrais entendre de ceux qui inventent de si subtils arguments, quel saint aiguillon de la foi poussa l'empereur, ligué avec le roi d'Angleterre, de venir assaillir la France par les côtés de la Champagne et de la Picardie, faisant réussir finalement tout le fruit de son entreprise au brûlement de je ne sais quels villages, et au siège de Mézières pour lui fort honteux? Quelle religion l'aiguillonna, au temps que l'Italie vivait en repos et assurance, se trouvant Naples, Milan, Florence et Gênes possédés par divers princes, de venir mettre le tout en trouble et discorde? quelle religion, disje, l'émut de se joindre et liguer avec le pape Léon, pour enlever l'État de Milan, lequel par droite ligne appartient aux enfants de mon roi? Quel si grand zèle de la foi le conseillait de vouloir faire tuer le roi par le moyen d'un prince de France j, lequel il avait, pour cet effet, avec promesses et larmes suborné ? Et, voyant que cette malheureuse pratique , avant que d'approcher de l'exécution, était toute découverte, il envoya le seigneur de Bourbon en France avec un nombre infini de gens, sous espérance de pouvoir gagner à force ouverte ce que, la bonté et prudence de Dieu ne le lui permettant pas, il n'avait pu exécuter
lï Conspiration du «onnétable de Bourbon.
avec ses trahisons. Quelle inspiration du Saint- Esprit peut être celle-là qui conduisait, il y a sept ans, l'empereur avec 7,000 fantassins et I0,000chevaux, pour assaillir la France, et y entrer par la Provence et par la Picardie ? Quel commandement de l'Évangile se pourra jamais trouver tel que l'ont trouvé ceux-ci, qui se montrent en apparence si grands zélateurs du nom chrétien , qui puisse jamais justifier aux yeux de tout le monde la confédération de l'empereur et du roi d'Angleterre, vu que ledit roi anglais, à la suscitation et poursuite de Sa Césarienne Majesté, a été par les papes déclaré schismatique , hérétique et rebelle? Laquelle conspiration ne se peut baptiser du nom d'un secours nécessaire, mais une injuste, méchante et détestable conjuration faite entre eux deux, pour s'entre partager un royaume chrétien et catholique, lequel de tout temps, lorsqu'il s'est présenté quelque occasion pour l'agrandissement de notre foi, s'est toujours montré prompt à employer et son sang et ses moyens. Quelle immense charité pourra être celle-là, qui en si peu de temps a induit l'empereur d'embrasser, favoriser et se conj oindre aux princes allemands, lesquels depuis vingt ans il avait jugés hérétiques, schismatiques et aliénés de notre foi?
« Tout le monde, sérénissime prince, ne lui suffisait pas, tant il était enclin à l'ambition et à la vengeance. N'eût-il pas senti le tort honteux qui lui fut fait par le roi d'Angleterre, en la personne de sa tante, si son dessein de subjuguer toute la
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chrétienté ne l'eût porté à oublier cet outrage1? Combien de fois en vain, pour obvier à l'entreprise turquesque et à l'évidente ruine de la Hongrie et de l'Allemagne, a-t-on tenté et cherché les moyens pour mettre quelque paix et union entre ces princes? Mais, laissant à part toutes les haines particulières , les intérêts privés , le respect de la religion, le désir de la commune liberté, l'obligation de tant de bienfaits anciennement reçus des nôtres, et depuis quelque temps de nous, finalement, à notre grand dommage, ils se sont conjoints et ralliés ; ils firent tout ainsi qu'Hérode et Pilate , lesquels, d'ennemis capitaux qu'ils étaient, devinrent amis et s'associèrent pour persécuter Jésus-Christ. L'empereur ira donc, sérénissime prince, avec intention de s'emparer de la France et d'offenser ce roi, lequel, après avoir reçu tant d'injures, accorda si volontiers et si amiablementla trêve de dix ans? L'empereur s'en ira avec intention de ruiner ce prince, lequel, après avoir été tant de fois indignement assailli dans son royaume, et comme revenant des obsèques de cet illustrissime et sérénissime dauphin, qui lui fut si lâchement, par les corruptions de l'empereur, empoisonné, alla néanmoins, avec tous ses autres enfants et princes de son sang, jusqu'en la galère dudit empereur, avec péril de sa propre vie, lui montrant combien la paix, nécessaire à tous les chrétiens, était conti-
1. Catherine d'Aragon, tante de Charies-Quint, répudiée par Henri VIII.
nuellement désirée de Sa Majesté? L'empereur s'en ira avec intention de ruiner, brûler et mettre en proie ce royaume, passant par lequel il a été bienvenu, caressé et honoré, et non autrement que si c'eût été Dieu qui fût descendu en terre ? S'efforcera-t-il, avec des moyens indus et violents, de se rendre seigneur de ce royaume, dans lequel, durant cinquante jours, par la courtoisie et bénignité du roi mon seigneur, il s'est trouvé plus respecté que son naturel seigneur, et avec tout pouvoir d'y commander plus qu'ensapropre maison? Les Tudesques iront avec intention de faire serfs et esclaves ceux qui, pour conserver la liberté de la Germanie, se sont libéralement employés aux dépens et perte de leurs biens et effusion de leur sang? Les Allemands et les Anglais iront avec volonté de détruire cette religion, que nous, avec nos valeureuses armées, et avec la doctrine d'un nombre infini d'hommes excellents en savoir, avons publiée par tout le monde? Les Espagnols iront, qui si souvent et à force d'armes ont été par nous réduits à la foi chrétienne, avec intention d'en prendre vengeance, et pour nous contraindre à laisser la religion , laquelle, avec si grand honneur du nom de Christ, nous avons si longtemps conservée? Que si nous sommes, contre tout devoir, abandonnés du reste des chrétiens (ce que Dieu ne permette),, nous pourrons, nous sujets du roi mon seigneur, très-justement demander vengeance à Dieu contre tous d'une si grande ingratitude.
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« Ce ne seront pas les mérites dus à nos pères anciens, pour avoir, par la grâce de Dieu, gagné et acquis à la chrétienté tant de victoires sous la conduite de Charles Martel, au temps qu'ils combattirent et taillèrent en pièces 50,000 Sarrasins venus d'Espagne.
« Ce ne seront pas les mérites que nos ancêtres, par la grâce de Dieu, ont acquis à la chrétienté au temps que par leurs forces, sous la conduite de Charlemagne, les infidèles et Sarrasins furent chassés des Espagnes et d'une partie de l'Asie? Ce ne seront pas les mérites que, par la grâce de Dieu, les nôtres ont acquis au temps d'Urbain II, lequel, sans beaucoup de peine ni contradiction, disposa notre roi, ses princes, notre noblesse, et généralement tout le royaume contre les adversaires de notre foi, si bien que tous ensemble, et par notre secours, conquirent le royaume de Jérusalem et la Terre Sainte. Les chrétiens pourront-ils lire jamais, sans reconnaissance de l'obligation que nous avons sur eux, l'oraison prononcée parl'évêque Oliviense, au temps de Calixte, en présence de Votre Sérénissime Seigneurie? Le commencement de laquelle contient ces mots : «Aucun de nous n'ignore, illustrissimes seigneurs, qu'il y a vingt ans que cette victorieuse armée des Gaulois passa d'Europe en Asie où, par la bénignité de Dieu et par leur vertu, tout le pays de Bastero jusqu'en Syrie a été détourné de la foi de Mahomet.» Ce ne seront pas donc les récompenses des mérites de tant d'expéditions contré
les adversaires de la foi, heureusement faites par nos ancêtres, au temps de Philippe et Charles de Valois. Et quand Sa Sainteté verra tant de nations ensemble conjointes, et avec un malheureux désir de ruiner le reste de la chrétienté, et résolues d'opprimer ce royaume, qui sur tous les autres a bien mérité de la république chrétienne, je ne crois pas qu'elle ne veuille, pour notre protection et défense, nous prêter l'aide et le secours qu'elle jugera nous être nécessaires. Et quand Sadite Sainteté en userait autrement, elle ferait son très-grand dommage, et contre le devoir d'Italien, de chrétien et de pontife : d'Italien, pour ce que notre Saint-Père sait bien que la servitude et calamité de l'Italie ne peut naître d'autre accident que de la ruine et destruction du royaume de France ; de chrétien, d'autant qu'ayant été de tout temps le nom de Christ défendu et amplifié par ce royaume, et étant à cette heure combattu par le moyen et ambition de l'empereur et de tant de nations aliénées de notre religion, il ne pourra être abandonné en ce besoin, sinon des mauvais chrétiens; de pontife, parce que ce sera contre le devoir de Sa Sainteté, puisqu'elle est entièrement et en toutes sortes éclaircie et trèsassurée comment l'empereur, obstiné en sa volonté, résolu de mettre sous son joug Français et Italiens, et tous autres chrétiens, n'a jamais voulu prêter l'oreille à aucune condition de paix que Sa Sainteté lui ait proposée. Au contraire, le roi mon seigneur, désireux de la paix et du repos des chrétiens, a voulu
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bien souvent remettre tous les droits et différends au jugement du Saint-Père. Donc, pour faire l'office de vrai pontife et de vrai juge, ne pourra-t-il pas prendre les armes contre celui qui sans honte n'oserait nier qu'il ne soit le seul perturbateur du bien et du repos public? Et s'il ne fait pas cela, pour lui reprocher son ingratitude en cet endroit, les os de Grégoire III, d'Etienne II, d'Adrien Ier, d'Étienne IV, de Grégoire IX, de Gélase II, d'Innocent II, d'Eugène VI, d'Innocent IV, d'Urbain et de plusieurs autres pontifes s'élèveront tout à coup : lesquels, étant persécutés, partie par les ennemis de la foi, partie par les empereurs, ont été secourus par les forces du royaume Très-Chrétien, et par le moyen de cette couronne, comme l'ancre sacrée de toute la chrétienté, ont été garantis et restitués au saint siège. Les os, les cendres du pape Clément s'élèveraient, lequel, contre toute raison et justice, réduit en extrême calamité par l'empereur (lequel maintenant, allié et fortifié d'hérétiques, prépare et excite tant de tragédies aux bons et vrais chrétiens), fut délivré de toutes ses oppressions par les forces du roi mon seigneur, avec une notable perte des nôtres.
« Je ne crois pas, illustrissimes seigneurs, que vous ayez du tout oublié l'union et confédération qui depuis sept cents ans, a été inviolablement gardée entre cette illustrissime seigneurie et la couron ne de France. Oublierez-vous l'étroite alliance qui était entre vous et nous aux dernières guerres? Vous
n'aurez pasperdu la mémoire de cette entreprise en laquelle vous et nous en si peu de temps conquîmes Constantinople *. Pourrez-vous supporter qu'une nation que vos ancêtres ont tant aimée et honorée, demeure affaiblie par le moyen de nos ennemis, avec laquelle, n'étant ni vous ni nous dégénérés de la vertu de nos prédécesseurs, vous pouvez encore espérer de faire d'autres entreprises, qui seront pour votre accroissement avec le bien de toute la chrétienté? J'espère, illustrissimes seigneurs, que vous considérerez avec votre accoutumée prudence, que, s'il advenait (ce qu'à Dieu ne plaise) quelque sinistre accident au roi mon seigneur, la liberté de votre sérénissime république serait, sans aucun remède, exposée en proie à celui qui ne tend à autre fin que soumettre les deux à un même joug, comme ceux qui se sont trouvés unis toujours pour la défense de la commune liberté. Et quand vous feriez autrement, en notre faveur s'élèveraient les os de nos anciens pères, lesquels, voyant Philippe Maria Visconti, avoir subjugué Gênes, et déjà réduit toute la Toscane en un misérable état, pour ne vouloir souffrir une chose si injuste, et laisser environner le pays de princes si puissants, reprirent, avec l'aide des Florentins, Gênes, et par ce moyen, nonseulement repoussèrent l'ambition de ce tyran, mais, avec une singulière louange et obligation de
1 . Il s'agit ici de la quatrième croisade, en 1204. Villehardouin l'un des principaux acteurs, nous en a laissé le récit.
l'Italie, reconquirent Brescia, Bergame et Crémone.
« Pour la mémoire de tant de braves actes , je crois vous avoir ôté toutes les difficultés et empêchements qui par les calomnies des impériaux vous étaient opposés. Et, comme serviteur de vous tous, illustrissimes seigneurs, je vous conjure et supplie de vouloir considérer en quel état se trouve la misérable Italie, et généralement toute la chrétienté, avant de vous résoudre et prendre parti, de vouloir non-seulement écouter le révérendissime et trèsillustre cardinal de Ferrare, mais examiner par le menu ce qu'il proposera à Votre Sublimité de la part du roi mon seigneur. Je supplie encore un coup Votre Sérénité de vouloir, avec son accoutumée prudence, considérer comme l'empereur est nonseulement la cause de la ruine et misère de l'Italie, mais aussi le reconnaître comme insidiateur de la liberté de cette illustrissime Seigneurie* Reconnaissez, reconnaissez, je vous supplie, la maison d'Autriche pour votre ennemie capitale, et comme celle qui de tout temps a fait tout effort d'enjamber et usurper les biens et pays d'autrui, et spécialement ceux de votre illustrissime Seigneurie. Au contraire, reconnaissez la majesté du roi Très-Chrétien, mon seigneur, pour votre ancien , fidèle et affectionné ami, et avec quelle promptitude il vous a départi ses moyens pour le recouvrement de vos places occupées injustement par ceux de la maison d'Autriche . La reprise de Brescia et de Vérone en peuvent