MONTLUC A BENE
pagnés de beaucoup de seigneurs ayant une grande joie de ma venue, pensant que le matin le siège serait devant : mais deux jours après que je fus arrivé, leur camp marcha droit à La Trinitat, ayant dressé un pont sur la rivière près de Fossano ; et ce matin que le camp marchait, cinq ou six chevaux légers de M. de Termes, et quatre ou cinq gentilshommes du comte de Bène, qui servaient de guides, avec cinq ou six arquebusiers à cheval des miens, allèrent à la suite de leur camp. Il faisait une brouée si épaisse qu'à peine l'on se pouvait voir l'un l'autre ; cela fut cause qu'ils allèrent jusqu'à la tête de leur artillerie, et prirent le commissaire, qu'ils nommaient le capitaine de l'artillerie. Le jour devant, MM. de Termes, d'Àussun et Saint- Julien étaient partis, ayant eu avertissement que les ennemis dressaient ce pont. M. de Saint Julien tira droit à Gairas, où les Suisses ne voulurent demeurer, mais s'en allèrent à Carignan. M. de Termes, qui craignait aussi qu'ils allassent à Savillan, dont il était gouverneur, s'en y alla; M. d'Aussun s'en alla aussi en hâte droit à Turin : bref, chacun avait peur de perdre ce qu'il avait en charge. Ledit pont était plus avancé qu'on ne pensait, car ceux de Fossano le faisaient, pendant trois ou quatre jours que leur camp séjourna à Garru ; et à l'heure que le commissaire fut pris, la plupart du camp était déjà passée, et se campait vers Marennes ; principalement le corps des Allemands, qui campa au château et aux environs du
palais de messer Philibert Canebous, gentilhomme de Savillan. M. de Termes avait mené avec lui à Bène M. de Caillac, qui était commissaire de l'artillerie, lequel voulait demeurer avec moi, pour la bonne amitié que nous nous portions (comme nous faisons bien encore) ; nous ne pensâmes jamais rien tirer dudit commissaire prisonnier jusques à ce qu'il fût tard : alors il nous dit et assura que le marquis allait assiéger Savillan ; dont M. de Gaillac et moi fûmes demi désespérés, car ledit seigneur de Gaillac demeurait plus audit Savillan qu'en autre lieu; et moi, par ce que c'était ma garnison, et où j'avais demeuré sept ou huit mois. A la fin nous résolûmes tous deux de nous aller jeter dedans, à tous périls et fortunes qui pourraient nous advenir : j'avais vingt-cinq soldats des miens à cheval, lesquels je pris avec quatre ou cinq de M. de Termes, qu'il avait laissés à Bène, au grand regret du comte, qui ne voulut jamais permettre que le capitaine Pavas ni le reste de la compagnie partissent, et arrivâmes environ deux heures de nuit à Cairas, parlâmes avec M. de Cental, lequel nous trouvâmes bien fâché, d'autant que les Suisses l'avaient abandonné ce jour-là. Il nous dit qu'il serait grand cas si nous ne trouvions le camp logé dans les granges de Savillan, fors les Allemands, qui étaient où j'ai dit, et tenaient jusqu'à Marennes, par où il nous fallait passer ; car par autre lieu n'étaient que fossés et ruisseaux fort malaisés à passer, n'ayant avec nous aucun guide, par ce que nous savions assez le
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chemin. Noos passâmes par le milieu du village de Marennes sans trouver aucune rencontre, par ce que la cavalerie était demeurée encore vers Fossano, arrivâmes ainsi à Savillan, environ deux heures après minuit, et trouvâmes à la porte de la ville le capitaine La Chareze, frère de Boguedemar, lequel M. de Termes envoyait deversM. de Boutières, pour l'avertir qu'il attendait à ce matin le siège. Nous envoyâmes nos recommandations à M. de Boutières, et quïl s'assurât que nous mourrions tous, ou la place ne se perdrait point. M. de Gaillac et moi allâmes trouver M. de Termes à son logis, et descendîmes sans que ledit seigneur eût appris notre arrivée, écrivant Tordre qu'il fallait tenir; il avait le dos devers la porte, qui était ouverte, ne nous apercevant jusqu'à ce que je l'embrassai par derrière, et lui dis : « Pensez-vous jouer cette farce sans nous? » lequel se leva en sursaut, et me sauta au col, ne pouvant quasi dire mot de joie : autant en fit à M. de Gaillac, me disant qu'il lui voudrait avoir coûté la moitié de son bien, et que ma compagnie y fût. Je lui dis que je la ferais voler, pourvu que promptement on trouvât un homme pour porter une lettre au capitaine Pavas, mon lieutenant. Et sur ce, y dépêchâmes un sien laquais, qui arriva avant midi à Bène ; et incontinent que ledit capitaine Favas eut vu mes lettres, il alla dire au comte qu'il lui fallait partir ; lequel lui fit encore grande instance de demeurer : néanmoins il sortit environ trois heures après midi, et laissa le dra-
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peau de mon enseigne, en passant à Cairas, à M. de Cental, qui lui dit qu'il ne fallait point s'attendre de passer sans combattre, et il lui répondit que c'était ce qu'il demandait. Nous avions dit au laquais que, quand il serait au bout de la plaine, il le menât droit au moulin dudit messer Philibert, qui était à un jet d'arquebuse de son palais, et que là il se jetât au long du ruisseau, s'apprêtant de combattre audit moulin, me doutant qu'il y trouverait rencontre des Allemands ; toutefois, que s'il pouvait éviter le combat, qu'il le fît, s'occupant seulement de gagner la ville. Cet avertissement fut bien à propos, car les Allemands étaient délogés le matin que nous passâmes, et s'étaient campés à Marennes : et ainsi il arriva environ deux heures après minuit ; ce qui redoubla la joie, non-seulement à M. de Termes, mais à tous les capitaines, soldats, et aux gens de la ville ; car, à la vérité dire, j'avais une des meilleures et des plus fortes compagnies de Piémont. Je n'en eus jamais d'autres : si je connaissais quelque besogne % je trouvais toujours moyen de m'en défaire.
Deux heures avant jour, M. de Termes eut nouvelle comme M. de Savoie et le marquis du Guast étaient arrivés à Gavilimor, à deux milles près Savillan, le soir même : ce qui nous fit encore croire que le camp venait nous assiéger, parce qu'ils s'étaient mis sur le chemin par lequel on nous pouvait