COMBAT DE MARENNES
marchèrent en un coup droit à eux; et, comme je pensais que leur arquebuserie se jetterait dans la baisse quand ils verraient approcher la nôtre tête baissée, ce fut au contraire ; car elle marcha droit à la nôtre, et tout à coup se tirèrent de plus près que de quatre piques. J'avais dit aux nôtres que, dès qu'ils auraient tiré, ils missent la main aux épées sans s'amuser plus à recharger, et leur courussent sus ; ce qu'ils firent. Je courus avec nos piquiers par le bout de la baisse, et nous jetâmes à corps perdu parmi eux. Ydrou et Tilladet chargèrent M. de La Trinitat, et le rompirent: nos arquebusiers et les leurs se jetèrent dans la baisse : toutefois les nôtres demeurèrent maîtres, et nos piquiers avaient abandonné les piques, et étaient aux épées. Et ainsi, combattant courageusement, arrivâmes tous aux charrettes, comme aussi fit le capitaine Mons ; lesquelles furent renversées, et tous leurs gens en fuite vers deux maisons qu'il y avait en la plaine ; et poursuivant toujours notre victoire, et les gens à cheval tuant parmi eux, bien peu en arrivèrent aux maisons. On en sauva quelques-uns, mais des autres fort peu ; car ce qui restait en vie était si blessé que je crois fermement qu'ils ne firent pas grand fruit. Nos gendarmes portaient en ce temps-là de grands coutelas tranchants pour couper les bras maillés et détrancher les morions1 : oncques de ma vie je ne vis donner
1. Le morion, comme la salade, était un casque. Bras mailés, couverts de brassards en mailles de fer.
si grands coups. Quant à la cavalerie, tout fut pris, s'enfuyant droit à Fossano, sauf M. de La Trinitat, lui cinquième, pour être mieux monté que les autres. Le jeune Tilladet les suivit, lui troisième, jusqu'à deux arquebusades de Possano, et en prit un qui suivait l'un des drapeaux; car l'enseigne, qui le portait, l'avait jeté sur le col de celui qui amenait son cheval. Incontinent après, nous nous acheminâmes, conduisant les charrettes et les bagages, et il fallut retourner par le même chemin qu'ils étaient venus, devers Marennes, d'autant que les dites charrettes ne pouvaient passer par autre lieu; et pour lors je vis un si grand désordre en notre fait que si vingt salades des ennemis fussent tournés à nous, ils nous eussent défaits, parce que les soldats à pied et à cheval étaient si chargés de bagage et de chevaux qu'ils avaient gagnés, qu'il ne fut possible au capitaine Mons de rallier une seule salade auprès de lui, ni moi deux arquebusiers; de sorte que laissâmes les morts sans être recherchés et fouillés. Les vilains de Marennes, incontinent après y vinrent, et les dépouillèrent ; lesquels depuis nous ont dit plusieurs fois y avoir gagné plus de quatre mille écus ; car il n'y avait que trois ou quatre jours que ces deux compagnies avaient pris montre i pour trois mois. Souvent le butin est cause de la perte : voilà pourquoi les capitaines y doivent prendre garde, surtout lorsqu'ils sa-
1, Avaient reçu leur solde.