‹ Commentaires (volume 2)Chapitre 52 sur 105 · Au butia commun, pour être partagé entre tous · texte numérisé non relu

Au butia commun, pour être partagé entre tous

MÉSAVENTURE DE M. D'AUSSUN 145

légers eurent parlé à M. d'Aossun de la défaite que nous avions faite, il lui prit envie, comme il avait le cœur en bon lieu, de faire quelque chose avant de se retirer. Ledit seigneur Francisco, ayant entendu par lesdits deux chevaux légers où était l'ennemi, il jugea qu'au point du jour ils les auraient sur les bras, priant instamment M. d'Aussun de se retirer ; ce que ledit seigneur ne voulut jamais faire ; et, ainsi qu'il fut jour, virent le marquis du Guast, toute l'infanterie, et partie des gens à cheval, qui marchaient au long de la rivière. Ledit marquis s'avança, et fit parler à M. d'Aussun, l'amusant toujours ; le seigneur Francisco lui criait que le marquis ne faisait cela que pour les amuser: mais il n'en voulut jamais rien croire (on ne peut fuir son malheur), jusques à ce que deux chevaux légers, qu'il avait envoyés sur le chemin de Lombrias, lui firent le rapport de la vérité; mais c'était trop tard, caria plus grande part de leur cavalerie était passée. Il n'y avait que deux bateaux, mais ils étaient grands et avaient commencé à passer à une heure après minuit. Alors M. d'Aussun dit au seigneur Francisco Bernardin qu'il se retirât jusqu'auprès du pont des Loges, et que là il fît halte ; ce qu'il fit. De gens de pied, il n'avait que le chevalier Absal avec sa compagnie seule ; il lui dit qu'il s'en allât le petit pas après le seigneur Francisco, et qu'il fît souvent hdle, pour le secourir s'il avait besoin : ce qu'il fit; et tout h coup arrivèrent cinquante ou soixante chevaux

146 COMMENTAIRES DE MONTLUG

des ennemis attaquer l'escarmouche. Bien est vrai qu'outre sa compagnie et celle du seigneur Francisco, il avait trente salades de la compagnie de M. de Termes, que le vieux Tilladet commandait; ils étaient partis d'avec M. de Termes il y avait sept ou huit jours, par le commandement de M. de Boutières et prière qu'il lui fit de les y envoyer : ce que ledit seigneur regrettait bien, ne les ayant à l'heure qu'il attendait le siège. Ledit seigneur d'Aussun commença à faire sa retraite, et mit ses gens en trois troupes: l'ennemi le suivait toujours de près; son lieutenant, qui s'appelait Hiéronim Magrin, menait la première troupe : et tantôt les ennemis le ramenaient jusqu'à la troupe que conduisait M. d'Aussun; tantôt ledit Hiéronim rechargeait les ennemis, auxquels arrivait toujours force gens; et, comme ils se virent plus forts, chargèrent le capitaine Hiéronim à toute bride, et le ramenèrent dans la troupe de M. d'Aussun, lequel fit une charge, et ramena lesdits ennemis jusque dans leur grande troupe, laquelle chargea ledit seigneur d'Aussun, et le ramena sur les bras du capitaine Tilladet. Une autre troupe d'ennemis qui venaient encore au galop, outre ceux-là, chargea ledit Tilladet, qui était avancé pour secourir M. d'Aussun; de sorte que l'ennemi était plus fort de gens à cheval quatre fois que les nôtres; et toujours leur arrivait rafraîchissement en même heure qu'ils passaient la rivière : tellement que tout alla en désordre et déroute, et fut porté par terre M. d'Aussun,

MÉSAVENTURE DE M. D'AUSSUN 147

son lieutenant, et plus de cinquante prisonniers; le capitaine Tilladet pris deux fois, et repris par ses compagnons, lesquels, serrés en troupe, tournaient visage jusqu'au pont des Loges. Le seigneur Francisco Bernardin, qui était en bataille auprès du pont, vit venir sur ses bras tout ce désordre; et, voyant qu'il n'était pas suffisant avec sa troupe d'y remédier, prit parti ; il passa le pont, et là fit tête : ce qui fut cause que beaucoup de nos gens se sauvèrent encore, qui tournèrent visage, étant soutenus au bout dudit pont.

Or le chevalier Absal, qui avait pris un peu à main gauche, se retirait au pas, et souvent fit faire halte; ce qui fut cause qu'il ne put gagner le pont; car une partie des ennemis, voyant la victoire, coururent à lui, qui avait vu toute notre cavalerie défaite et en déroute. Chacun peut juger quel courage lui et ses gens pouvaient avoir; lesquels furent tous taillés en pièces, le drapeau pris, et il se sauva sur un petit cheval.

Voilà la déroute qu'eut M. d'Aussun, plus pour une superbe de vouloir faire quelque chose grande, que non pour faute de cœur ni de conduite ; car en premier lieu, il rangea bien ses trois troupes, de sorte que toutes trois combattaient, et lui-même fut pris tenant l'épée sanglante au poing, et à pied, car son cheval était mort. Et s'il se fût voulu contenter de raison, il ne fût jamais entré en dispute avec le seigneur Francisco Bernardin ; car il y avait fait ce que bon capitaine devait faire, tant

148 COMMENTAIRES DE MONTLUG

de sa personne que de sa conduite. Le roi, après la délivrance dudit seigneur d'Aussun, les accommoda, parce que le seigneur Francisco le fit appeler pour lui réparer le tort qu'il avait fait, ayant dit au marquis du Guast et ailleurs qu'il l'avait abandonné au besoin. Ledit seigneur d'Aussun le rendit satisfait et content; et l'un et l'autre avaient bien fait leur devoir; mais si ledit seigneur d'Aussun eût pris le conseil dudit seigneur Francisco, il n'eût pas été défait : il n'était pas raisonnable qu'il se perdît aussi, ne pouvant réparer sa faute d'avoir tant temporisé à faire sa retraite à la vue d'une armée. Si je voulais mettre encore d'autres exemples de ceux qui veulent combattre à la vue d'un camp se retirant, je le pourrais faire : témoin Mauchaut, où M. le maréchal de Strozzi perdit la bataille, non pas par faute de cœur, car il y fut fort blessé, ni par faute de conduite, car il avait aussi bien rangé ses gens pour sa retraite droit à Lusignan qu'homme eût su faire; le seigneur Mario de Sainte-Fleur, qui me perdit presque toute ma cavalerie auprès de Pienza, en voulant faire de même en vue d'un camp. Plusieurs sans considération tombent en ces fautes, comme j'ai ci-devant écrit, et j'en pourrais écrire d'autres, qui seraient longues à raconter. Je vous prie, capitaines mes compagnons, ne méprisez mon conseil ; car, puisque tant de vaillants et sages capitaines se sont trouvés mal de ces retraites, on n'en peut espérer rien de bon. Il faut vouloir ce qu'on peut et ce

Page 1