‹ Commentaires (volume 2)Chapitre 53 sur 105 · LES ENNEMIS A CARIGNAN · texte numérisé non relu

LES ENNEMIS A CARIGNAN

qu'on doit, et non pas en vue d'une armée attaquer votre ennemi et entreprendre votre retraite.

Le marquis du Guast passa le pont à l'heure même avec tout son camp, et se mit dans Carignan, où il traça un fort enfermant le faubourg; ce qu'il eut bientôt fait, par ce que les fossés qui enfermaient ledit faubourg et la ville lui aidèrent beaucoup, et y laissa 2000 Espagnols et 2000 Allemands, et le seigneur Pierre Colonne pour chef (à la vérité il fit une bonne élection et ne trompa personne de la bonne opinion que Ton avait de lui ; car c'était un homme qui avait beaucoup d'entendement et de valeur), laissant à Carmagnole César de Naples, avec quelques enseignes d'Italiens, du nombre desquels il ne me souvient, et 2000 Allemands; à Raconis, quatre enseignes d'Espagnols, c'est à savoir, Louis Quezada, don Juan de Guevara, Mendoza et Aguilar; la cavalerie à Pingues et à Vinus et Vigon; et puis s'en alla à Milan, après avoir renvoyé le demeurant de son camp à Quiers, et M. de Savoie à VerceiL

Quelque temps après, M. de Termes mena une entreprise qui ne fut jamais découverte qu'à M. de Boutières et à moi, pas même à M. de Tais, qui était colonel. Il y avait un marchand de Barges, grand ami et serviteur de M. de Termes, et bon Français, nommé Granuchin, qui, venant de Barges à Savillan, fut pris des chevau-légers de la compagnie du comte Pietro d'Apport, gouverneur de Fossano ; lequel tantôt on menaçait de pendre, et

tantôt de le mettre à rançon : de sorte que le pauvre homme demeura huit jours en désespoir de sa vie ; à la fin il s'avisa de dire au comte que, s'il lui plaisait qu'il parlât à lui, il lui dirait des choses qui seraient à son profit et honneur. Lequel comte parla à lui, et ledit Granuchin lui proposa qu'il ne tiendrait qu'à lui qu'il ne fût seigneur de Barges, et qu'il était en sa puissance de lui mettre le château entre les mains, car la ville n'était pas forte. Le comte, curieux d'entendre à cette entreprise, conclut et arrêta que Granuchin baillerait son fils et sa femme en otage : et ledit Granuchin proposa la façon, disant qu'il était grand ami du capitaine du château, et que les vivres qu'on mettait dedans passaient par ses mains, et qu'il avait part à quelque trafic qu'ils faisaient ensemble, savoir est, ledit capitaine du château, nommé La Mothe, et lui ; et aussi l'Écossais qui gardait les clefs du château était fort son ami, auquel il faisait toujours gagner quelque chose; lequel il s'assurait de convertir, non toutefois ledit capitaine La Mothe ; mais qu'il était malade d'une fièvre quarte qui le tenait quinze ou vingt heures, et ne bougeait du lit, mais y demeurait presque toujours : et comme il serait hors de prison, il s'en irait plaindre à M. de Termes de deux hommes qui avaient le bruit d'être impériaux, qui l'avaient vendu et averti les ennemis de son allée ; et qu'après avoir laissé sa femme et son fils pour otage, il irait demander raison à M. de Boutières par le moyen de M. de Termes, et puis il

s'en irait à Barges, au château, et qu'un dimanche matin il ferait sortir de quinze à vingt soldats que La Mothe y avait , ne réservant que l'Écossais , le sommelier et le cuisinier, pour aller prendre ceux qui l'avaient vendu, tandis qu'ils seraient à la première messe du matin: et cependant, cette nuit-là, le comte ferait marcher quarante soldats, lesquels seraient embusqués devant jour à un petit taillis qu'il y a loin d'une arquebusade de la fausse porte ; et comme il serait temps de venir, il dresserait un drapeau blanc au dessus de la fausse porte. Or il y avait un prêtre de Barges qui était banni et se tenait à Fossano, qui était ami de Granuchin, lequel faisait tout ce qu'il pouvait pour sa délivrance, qui fut appelé à leur délibération , par ce que ledit prêtre avait souvent parlé au comte en faveur dudit Granuchin. Il fut conclu que le prêtre se rendrait, une nuit qu'ils arrêtèrent, à moitié chemin de Fossano à Barges, en un petit bois ; et, pour le reconnaître, il ferait un [sifflet; et, s'il avait converti l'Écossais, il le mènerait avec lui pour arrêter ce qu'il fallait faire. Ainsi Granuchin écrivit une lettre à M. de Termes, par laquelle il le priait de demander un sauf-conduit à M. de Boutières, pour faire venir sa femme et son fils à Fossano en otage pour lui ; car il avait tant fait, avec l'aide de certains amis, qu'il avait obtenu que le comte lé laisserait aller moyennant six cents écus ; mais si lui-même n'était dehors et en liberté , il ne trouverait personne qui voulût acheter de son bien pour

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faire l'argent ; et que, s'il avait le sauf-conduit, il lui plût le bailler à un sien ami qu'il nomma, à Savillan, auquel il écrivait, le priant de faire diligence pour faire venir sa femme et son fils audit Fossano. Et cela fut arrêté. Ledit Granuchin sortit, et vint audit Savillan trouver M. de Termes, auquel'il conta toute l'entreprise et sa marchandise. Incontinent M. de Termes, qui commençait déjà à tomber malade d'une maladie qui lui durait chaque fois quatorze ou quinze jours, m'envoya quérir, et me communiqua le tout : et tous trois arrêtâmes que ledit Granuchin irait parler avec M. de Boutières pour lui conter l'entreprise. M. de Termes lui bailla des lettres adressées audit seigneur de Boutières, lequel, après l'avoir entendu, n'en fit pas grand cas, mais seulement récrivit à M. de Termes que, s'il connaissait qu'on se dût fier audit Granuchin, qu'il en fît comme bon lui semblerait. A laquelle réponse M. de Termes eut opinion que M. de Boutières serait bien aise qu'il reçût quelque écorne ; aussi ne s'aimaient -ils guère ; de sorte qu'il voulait rompre l'entreprise ; mais, voyant ledit Granuchin désespéré si elle ne se faisait, et moi encore plus de laisser échapper une telle prise sur nos ennemis, je priai M. de Termes de me la laisser conduire ; lequel difficilement me la voulut accorder, craignant toujours que, s'il en advenait mal, M. de Boutières lui prêterait une charité envers le roi, comme c'est la coutume ; car, quand on porte quelque dent de lait à quel-

qu'un, on est bien aise qu'il fasse toujours quelque pas de clerc, afin que le maître ait occasion de se courroucer et de reculer celui-là, le blâmant de n'avoir voulu croire les plus sages. Enfin, par importance, il m'accorda ladite entreprise.

Ledit Granuchin partit pour s'en aller à Barges, et découvrit le tout au capitaine La Mothe et à l'Écossais, auxquels M. de Termes en écrivit aussi : et la nuit venue, ils partirent tous deux seuls (car ledit Granuchin savait bien le chemin), et se rendirent au bois, là où ils trouvèrent le prêtre, et arrêtèrent que ledit comte exempterait de rançon ledit Granuchin, et qu'il lui baillerait autant comme les soldats qui l'avaient pris lui avaient ôté, et, en outre, lui donnerait sa demeure au château, près du capitaine qu'il y mettrait, avec certaine pension d'argent pour s'entretenir ; qu'il ferait épouser à l'Écossais une fille héritière qu'il y avait à Barges, et lui donnerait aussi une pension à condition qu'il ne pourrait jamais plus retourner ni en Ecosse ni en France. Cela fut tout arrêté et conclu, et que le prêtre lui apporterait toutes ces promesses, signées et scellées des seing et armes du comte, à une cassine qui était au frère dudit prêtre, où il venait quelquefois la nuit, et que le dimanche après, l'exécution se ferait. Granuchin vint à Savillan, après avoir reçu les obligations, et nous montrait tout. Or il n'y avait plus jusqu'au dimanche que trois jours. Il s'en retourna incontinent, et arrêtâmes qu'il mènerait deux guides, les

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meilleurs qu'il pourrait trouver, non toutefois qu'il leur découvrît rien, mais avec des lettres feintes, où il ne se parlerait que de quelque vin qu'il m'avait acheté.

Les guides étant arrivés le samedi à midi à Savillan , je pris le capitaine Favas , mon lieutenant, et dans ma chambre lui communiquai toute l'entreprise, et comme je voulais que ce fût lui qui l'exécutât; à quoi il ne contredit, étant homme de bonne volonté : il fut arrêté qu'il attacherait les guides par le corps, et qu'il n'entrerait en aucun chemin ni carrefour , mais à travers la campagne. Il eut grande affaire à convertir les guides, par ce qu'il fallait passer trois ou quatre ruisseaux, et qu'il y avait de la neige et de la glace partout. Nous demeurâmes plus de trois heures à disputer ce chemin ; à la fin tous les deux guides s'en accordèrent, à chacun desquels je donnai dix écus, et les fis très-bien souper. Nous avisâmes qu'il ne fallait mener guère de gens, pour ne faire pas grand bruit. Nous faisions alors un rempart près de la porte de Fossano, ayant démoli un peu de la muraille, et fait un pont pour aller chercher la terre dehors. Par là je jetai le capitaine Favas dehors, lui trente-cinquième seulement; et comme nous fûmes dehors, attachâmes les guides , par crainte qu'ils ne se perdissent, et ainsi il se mit en chemin. Or l'assignation des ennemis était à la même heure, de sorte que Granuchin leur avait baillé le chemin pour venir à ce taillis à main droite, et aux nôtres

pour venir passer auprès des murailles de la ville à main gauche : et comme ils furent à la fausse porte, Granuchin et l'Écossais s'y trouvèrent, qui était l'heure à laquelle l'Écossais avait accoutumé de faire sa sentinelle sur la fausse porte, et ne furent jamais découverts. Étant arrivés, ils les mirent dans une cave du château, où l'on leur avait apprêté du feu de charbon, du pain et du vin. Cependant le jour arriva, et, comme la cloche sonnait pour dire la messe basse à la ville, l'Écossais et Granuchin commandèrent à tous les soldats qui étaient dans le château d'aller prendre à la messe ces deux que Granuchin accusait de l'avoir trahi ; il ne demeura que La Mothe, son valet de chambre, qui servait de soldat, celui qui faisait la dépense, le cuisinier, l'Écossais et Granuchin. L'Écossais leva le pont, et alors ils firent sortir le capitaine Favas, le faisant mettre derrière des fascines qu'il y avait au fond de la basse-cour, les genoux à terre, et après allèrent incontinent mettre le drapeau sur la fausse porte. Et bientôt après le prêtre arriva, et environ quarante soldats avec lui : et comme ils furent dedans, l'Écossais ferma la fausse porte, et à l'instant le capitaine Favas et sa troupe leur coururent sus, lesquels firent quelque peu de défense, de sorte qu'il en mourut sept ou huit : Granuchin sauva le prêtre et ne voulut pas endurer qu'il reçût aucun déplaisir. Or il y avait un paysan qui venait d'une maisonnette au-dessus du château, lequel aperçut entrer par la fausse porte ces soldats espagnols

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portant la croix rouge, et courut en bas à la ville donner l'alarme, et dire que le château était trahi. Alors les soldats qui avaient été mis dehors pour aller prendre les deux hommes à la messe voulurent s'en retourner au château ; mais les nôtres leur tirèrent arquebusades , toutefois bien haut pour ne les toucher, feignant être ennemis, criant toujours : Imperi ! Imperi ! et Savoie ! ce qui fut cause que lesdits soldats s'enfuirent à Pignerol, et portèrent nouvelles à M. de Boutières que Granuchin avait trahi le château et que l'ennemi était dedans. M. de Boutières dépêcha bien en colère un courrier à M. de Termes pour l'avertir de ces nouvelles : en outre, trois ou quatre marchands de Barges, qui tenaient le parti du roi, s'en vinrent fuyant à Savil» lan ; de sorte que nous tînmes entièrement que la trahison double était tournée contre nous, comme il advient bien souvent. Je n'osais aller voir M. de Termes, qui était au lit malade, quasi désespéré, et disait ces mots souvent : « Ah ! monsieur de Montluc, vous m'avez ruiné ; plût à Dieu de ne vous avoir jamais cru! » Et ainsi demeurâmes jusqu'au mercredi. Cependant ils mirent les soldats qui étaient entrés, dans la cave, prenant mes soldats les croix rouges, et mirent un drapeau blanc, aussi avec la croix rouge, sur une tour, ne criant autre chose dedans le château, que Imperi! Imperi! Or incontinent Granuchin fit signer une lettre au prêtre, par laquelle il mandait au comte qu'il s'en vînt prendre possession de la ville et du châ-

teau, et que Granuchin lui avait tenu ce qu'il lui avait promis. Il fit venir un paysan de son frère, auquel il fit bailler la lettre par le prêtre même, lui disant que, s'il faisait aucun signe en lui baillant la lettre ou autrement, qu'il le tuerait : et aussi il fit dire par ledit prêtre audit laboureur quelques autres paroles de bouche. Le paysan s'en va sur une jument, courant à Fossano, où il n'y a que douze milles ; et tout incontinent le comte se résolut d'y envoyer cette nuit un sien caporal nommé Janin, avec vingt-cinq des plus braves de toute sa compagnie, lequel se rendit au point du jour à Barges. Et comme il arriva au château, Granuchin, le prêtre et l'Écossais le firent entrer par la même fausse porte ; et cependant le capitaine Favas s'alla mettre derrière les fascines, comme auparavant, tandis que Granuchin faisait un peu le long à ouvrir la porte, par ce qu'il voulait voir clair, et regarder si le prêtre ferait aucun signe : aussi voulait-il que ceux de la ville les vissent entrer. Et comme le jour fut clair, ils ouvrirent la fausse porte, leur faisant entendre que les soldats du prêtre dormaient, pour le long travail qu'ils avaient souffert la nuit auparavant : et comme ils furent dedans, l'Écossais ferma soudain la porte, et promptement le capitaine Favas sort, courant à eux sans leur donner loisir, qu'à bien peu, de mettre le feu aux arquebuses; ce que les nôtres firent, car ils les avaient toutes prêtes. Quoi que ce fût, ils se mirent en défense avec leurs épées : de sorte qu'il

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y eut six soldats des miens blessés, et en mourut de cette troupe quinze ou seize, desquels le caporal Janin en fut un, ce qui fut un grand malheur pour nos entrepreneurs, et un sien frère : ils amenèrent le reste à la cave, les attachant de deux en deux ; car ils étaient déjà dans le château plus de prisonniers que des nôtres mômes.

Et, par ce que ce combat dura plus que l'autre, les ennemis criaient combattant Imperi ! et les nôtres France ! de sorte que la voix allait jusqu'à la ville, et mêmement les arquebusades qui furent tirées. Et pour n'être encore découverts, parce que leur dessein était d'y attirer le comte (car pour cette occasion se jouait la farce), ils montèrent tous sur les murailles du château, et là criaient Imperi et Savoie ! portant tous la croix rouge, comme j'ai déjà dit. Or, le paysan qui avait porté la lettre au comte ne vint pas avec eux au château, s'étant arrêté à la cassine de son maître ; on le fît incontinent quérir, et lui bailler une autre lettre pour la porter audit comte à Fossano, par les mains du prêtre, par laquelle il l'avertissait que le caporal Janin était tant las qu'il n'avait pu écrire, mais qu'il lui avait donné charge de lui mander le tout, et qu'il s'était mis à dormir. Le comte, après avoir vu cette lettre, se résolut de partir, non pas le lendemain qui était le mardi, mais le mercredi après. Quand Dieu nous veut punir, il nous ôte l'entendement, comme il advint au fait de ce gentilhomme. Et en premier lieu le comte était réputé pour Pun

des avisés hommes, et autant sage et vaillant qu'il y en eût en tout le camp : et néanmoins il se laissa aveugler par les lettres de ce prêtre, et surtout par la dernière, de laquelle il ne devait rien croire qu'il ne vît la lettre de son caporal ; et devait regarder si l'excuse était suffisante de dire que sondit caporal s'était mis à dormir. Maisnous sommes aveuglés quand nous souhaitons quelque chose. Croyez, messieurs, qui faites des entreprises, que vous devez songer tout, peser tout, jusqu'à la moindre petite particularité : car, si vous êtes fin, votre ennemi le peut être autant que vous. A fin, dit-on, fin et demi. Ce qui le trompa encore le plus fut que le mardi, ceux de la ville, qui pensaient être devenus impériaux, faisant encore quelque doute, pour les cris qu'ils avaient ouïs au combat, envoyèrent cinq ou six femmes au château vendre des gâteaux, pommes et châtaignes, pour voir si elles pourraient découvrir qu'il y eût de la trahison; car tous ceux qui étaient demeurés dans la ville avaient déjà pris la croix rouge. Et comme nos gens les virent venir contre mont, ils se doutèrent bien que c'était pour, quelque occasion; ce qui leur fit résoudre de faire bonne mine, et allèrent abattre le petit pont-levis, et les firent entrer dedans. Lors mes soldats se mirent à promener en la bassecour avec leurs croix rouges, sauf trois ou quatre qui parlaient bon espagnol, lesquels parlèrent auxdites femmes et leur achetèrent ce qu'elles portaient, feignant être Espagnols. Et après, elles s'en

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retournèrent à la ville, assurant les habitants qu'il n'y avait point de finesse, et apportèrent une lettre aussi, que La Mothe écrivait à un sien ami à la ville, par laquelle il le priait d'aller vers M. de Boutières pour lui dire qu'il n'avait jamais été consentant à la trahison deGranuchin ; ils la baillèrent à une de ces femmes, sachant bien que celui à qui il écrivait ne s'y trouverait pas, et qu'il serait des premiers qui s'en seraient fuis, à cause qu'il était bon Français ; mais ils voulaient que la lettre tombât entre les mains de ceux qui tenaient le parti impérial, comme il advint.

Ainsi que le comte arriva le mercredi matin, nos gens du château le découvrirent au long de la plaine : les gens de la ville lui allèrent au devant à la porte, où étant, il leur demanda si la chose était certaine que ledit château était entre ses mains. Auquel ils répondirent qu'ils le tenaient pour vrai ; mais qua la première fois que ses gens y entrèrent, on y tira force |arquebusades dedans, et s'y fit un grand bruit ; et le lundi matin, quand les autres y entrèrent, ils ouïrent de même un grand bruit, lequel dura plus longuement que le premier, et qu'il leur semblait entendre une fois crier France, et une autre fois Imperi et Ducoî toutefois, que hier ils avaient envoyé de leurs femmes audit château avec des fruits, gâteaux et châtaignes, lesquelles ils avaient laissées entrer, et virent que tous les soldats portaient la croix rouge. Sur quoi le comte dit à son lieutenant qu'il descendît, çt

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qu'il fît repaître sa compagnie, et dit à ceux de la ville qu'ils lui apprêtassent promptement quelque chose à manger ; car, dès qu'il aurait mis ordre au château, il viendrait dîner, et prendre leur serment de fidélité, et, ce fait, s'en retournerait à Fossano. Or, il y a une montée fort malaisée de la ville au château, qui fut cause que le comte descendit à pied, accompagné d'un sien neveu, d'un autre gentilhomme et de son trompette. Et, comme il fut à l'entrée du pont, qui était baissé et la porte fermée (toutefois le guichet était ouvert, de sorte qu'un homme y pouvait passer avec un cheval, le tirant par la bride), Granuchin et le prêtre, étant à la fenêtre, l'ayant salué, lui dirent qu'il entrât : auquel il répondit toujours qu'il n'en ferait rien, qu'il n'eût parlé au caporal Janin. Comme ils virent quil ne voulait entrer, Granuchin dit au prêtre, pour le faire ôter de là, qu'il allât dire au caporal Janin que monsieur était à la porte, et lui-même s'ôta de la fenêtre, feignant d'aller en bas. Alors le capitaine Favas et les soldats coururent ouvrir la porte, qui n'était point fermée à clef, et tout d'un coup sautèrent sur le pont. Le comte, qui était un des plus dispos hommes de l'Italie, et tenait son cheval par la bride, étant un des bons chevaux dudit pays, lequel je baillai depuis à M. de Tais, bondit par-dessus une petite muraille qui était près du pont', en tirant le cheval après lui, sur lequel il voulait sauter ; car il n'y avait cheval si grand, pourvu qu'il pût prendre 13 i — 11

l'arçon, qu'il ne se mît en selle armé de toutes pièces. Il fut poursuivi du bâtard de Bazordan, nommé Janot, qui est encore en vie, étant pour lors de ma compagnie : lequel, par malheur, ne voulut ou ne put passer la petite muraille, pour lui sauter au collet, mais lui tira une arquebusade, laquelle lui donna au défaut de la cuirasse, et lui entra dans le ventre, perçant à travers les boyaux jusque presque de l'autre côté : de quoi il tomba par terre. Le capitaine Pavas prit son neveu, un autre prit le trompette, l'autre se sauva contre bas, criant que le comte était pris ou mort. Le lieutenant et toute sa compagnie tournèrent remonter à cheval d'un si grand effroi, qu'ils ne cessèrent le galop jusques à Fossano. Que si Janin à la seconde entrée n'y eût été tué, on eût non-seulement attrapé le comte, mais peu à peu toute sa troupe; car on l'eût forcé de parler à eux, lui tenant la dague aux reins, s'il eût fait nul signe : et peut-être eussions-nous eu moyen d'enfiler quelque entreprise sur Fossano; car une en amène une autre. Cela fait, sur la nuit on me dépêcha le capitaine Milhais de ma compagnie, pour me porter les nouvelles , et me faire le discours comme tout s'était passé, avec une lettre du comte, par laquelle il me. priait que, puisqu'il était mon prisonnier et de mes gens, pouvant plus gagner à sa vie qu'à sa mort, je lui fisse cette courtoisie de lui envoyer en toute diligence un médecin, un chirurgien et un apothicaire. Le capitaine Milhais me vint trouver, étant entré alors qu'on ouvrait la

porte de la ville, et me trouva que je m'habillais, lequel me conta le tout, ayant demeuré depuis le dimanche jusques au mercredi en grande peine et ennui ; car, bien que je regrettasse la place, je regrettais encore plus mon lieutenant et mes soldats, la plupart desquels étaient gentilshommes. Or incontinent je m'encourus au logis de M. de Termes, que je trouvai dedans le lit malade. J'oserais dire que lui ni moi n'eûmes jamais une plus grande joie; car nous savions bien qu'on nous eût accommodés de toutes façons. Et soudain je fis partir un médecin, un chirurgien et un apothicaire, auxquels je baillai trois chevaux des miens, qui ne cessèrent d'aller jusque à ce qu'ils furent là : mais il n'y eut ordre de le sauver, car il mourut à la minuit, et fut porté à Savillan ; lequel tout le monde désirait voir, comme faisait aussi M. de Termes tout malade. Il fut regretté beaucoup. Le lendemain j'envoyai le corps à Fossano, et retins le neveu et le trompette et les autres qui étaient prisonniers à Barges, jusques à ce qu'ils m'eussent renvoyé la femme et le fils dudit Granuchin : ce qu'ils firent le lendemain ; et moi de même leur délivrai tous les prisonniers.

Je vous prie, capitaines qui lirez et verrez ceci, considérez si c'est entreprise d'un marchand : un vieux capitaine serait bien empêché de la conduire avec tant de ruses et finesses que celui-ci fit; et, encore que le capitaine Favas en fût l'exécuteur, néanmoins ce marchand fut, non-seulement l'ori-

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gine de tout, mais aussi l'exécuteur, ayant eu le cœur, pour se venger, de mettre en hasard et sa femme et son fils. En lisant ceci, mes compagnons, vous pouvez apprendre la diligence avec laquelle ce fut fait, les ruses et finesses qui furent jouées dans le château par l'espace de quatre jours, telles qu'homme ne les sut découvrir, ni des nôtres ni des leurs, nous tenant tous en doute. Le camte s'y porta, pour un sage chevalier, bien légèrement, lors de la seconde lettre ; mais il répara sa faute lors qu'il ne voulut entrer sans voir son homme. Tout cela ne lui servit de rien, comme vous avez vu. Lorsque vous dresserez ces entreprises, pesez tout, n'allez jamais à l'étourdi, et, sans vous précipiter ni croire légèrement, jugez s'il y a de l'apparence. J'en ai vu plus de trompés qu'autrement : et, quelque assurance et quelque promesse qu'on vous donne, faites une contrebatterie; et ne vous fiez pas tant à celui qui conduit la marchandise, que vous n'ayez quelque corde en main pour sauver votre fait de l'autre côté. C'est mal fait de blâmer celui qui conduit une entreprise, si elle ne réussit; car il faut toujours tenter si elle ne porte : pourvu qu'il n'y ait de la faute ou sottise, c'est tout un. Il faut essayer et faillir ; car, se fiant aux hommes, on ne peut lire dans leur cœur : mais allezy sagement. J'ai toujours eu cette opinion, et crois qu'un bon capitaine la doit avoir, qu'il vaut mieux aller attaquer une place pour la surprendre, lors que personne ne vous tient la main, que si quel-

que traître la conduit; car pour le moins êtes-vous assuré qu'il n'y a point de contre trahison ; et vous vous retirerez, si vous manquez l'affaire, avec moins de danger, car votre ennemi ne vous peut dresser des embûches.

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