‹ Commentaires (volume 2)Chapitre 56 sur 105 · MARCHE DE MONTLUG SUR PIGNEROL · texte numérisé non relu

MARCHE DE MONTLUG SUR PIGNEROL

quel chemin il y avait jusqu'à Cavour (car je n'avais été en ce pays-là); lequel me dit que c'était une plaine. Alors je fis halte, et commençai à discourir avec le capitaine Liénard comme nous étions partis de Savillanle soir auparavant, et qu'en sept ou huit heures César de Naples pouvait être averti de notre départ, et que deux jours devant Ton savait par tout Savillan que j'allais à Pignerol; de quoi aisément ledit César pouvait être averti : et qu'il n'y avait jusqu'à Vigon que six ou sept milles, où était la plus grande partie de la cavalerie, ne pouvant passer cette plaine sans courir un grand péril, et surtout la nuit, qui n'a point de honte. Ledit capitaine Lienard m'accordait que tout cela pouvait être : toutefois, je n'avais aucun chemin que celui-là, sinon que je voulusse allonger de trois ou quatre milles, et passer le pas auprès de la source où il pensait y avoir de l'eau : mes guides entendaient notre discours, qui me dirent qu'il y avait eau jusqu'à demi-cuisse. Je ne trouvai homme qui ne fût contraire à mon opinion, et moi, contre l'opinion de tous, je tournai à main gauche, et pris le chemin droit à la montagne ; et, par bonne fortune, je n'y trouvai eau que jusqu'au genou, tellement que gagnâmes le long de la montagne, tirant droit à Barges, là où nous ne pensâmes arriver que ne fût la pointe du jour : ce que nous fîmes sans dormir. Le jour que nous partîmes, le soir nous ne dormîmes point; la nuit nous nous mîmes à cheminer, puis tout le long du jour à combattre

le palais, et l'autre nuit après à cheminer jusqu'à Barges; qui sont quarante-huit heures. J'ai fait pareille traite sans dormir, cinq ou six fois en ma vie, et plusieurs fois en ai demeuré trente-six. Il faut, mes compagnons, de bonne heure s'accoutumer à la peine, et à pâtir sans dormir et sans manger, afin que, vous trouvant au besoin, vous portiez cela patiemment.

Or mon opinion n'était pas vaine, car César de Naples, ayant été averti de notre entreprise, partit de Carmagnole avec cinq cents arquebusiers à che val, et prit cinq cents chevaux à Vinus et à Vigon, et vint faire deux embuscades au milieu de la plaine, un jet d'arbalète à côté de mon chemin, où il demeura toute la nuit. Et, comme je fus arrivé à Barges un peu après le soleil levant, je m'étais mis à dormir : sur quoi j'ouïs l'artillerie de Cavour qui leur tirait en se retirant ; car il fallait qu'ils passassent par le faubourg dudit Cavour. Je ne fus pas bien averti de cette embuscade, jusqu'à ce que, trois jours après mon arrivée à Pignerol, M. de Boutières se mit en campagne; nous allâmes droit à Yigon pour forcer la cavalerie qui était dedans, car de gens à pied ils n'en avaient point avec eux, et gagnâmes les maisons qui sont auprès de la porte : ce que n'ayant pu faire, notre camp se retira à un mille de là, et la nuit la cavalerie abandonna la ville secrètement; et au point du jour que nous y pensions aller donner l'assaut (ayant fait venir M. de Boutières deux canons de Pignerol), n'y

trouvâmes personne, mais la place vide ; et de même en firent ceux de Vinus , de Pingue ; et tous les autres se retirèrent à Carmagnole.

J'ai voulu discourir ceci, et récrire, pour éveiller les esprits aux capitaines à bien considérer que lors qu'ils se trouvent en une telle affaire, ils compassent le temps que l'ennemi peut être averti, le temps aussi qu'il faut qu'il ait pour sa retraite. Et si vous trouvez que l'ennemi ait temps pour vous trouver sur les champs, et que vous ne soyez assez forts pour le combattre, pour la peine de trois ou quatre lieues davantage, ne laissez à détourner de votre chemin : car il vaut mieux être las que pris ou mort. Il faut, mes capitaines, que vous ayez, non-seulement l'œil, mais aussi l'esprit au guet; c'est sur votre vigilance que votre troupe repose • songez ce qui vous peut advenir, mesurant toujours le temps, et prenant les choses au pis, sans mépriser votre ennemi. Si vous savez, avec paroles allègres et joyeuses, flatter le soldat et l'éveiller, lui représentant parfois le danger où un peu de séjour vous mettra, vous en ferez ce que vous voudrez ; et sans lui donner loisir de dormir, vous le mettrez et vous aussi en lieu de sûreté, sans engager votre honneur, comme plusieurs, que j'ai vu attraper couchés, comme on dit, à la française, ont fait. Notre nation ne peut pâtir longuement, comme fait l'espagnole et allemande : la faute n'en est pas à la nation ni à notre naturel, mais cela est la faute du chef. Je suis Français impatient, dit-on, et encore

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Gascon, qui le surpasse d'impatience et colère, comme je pense qu'il fait les autres en hardiesse : mais aussi ai-je toujours été patient, et ai porté la peine autant qu'autre saurait faire; et j'en ai vu plusieurs de mon temps, et d'autres que j'ai nourris, lesquels s'endurcissaient à la peine et au labeur. Croyez, vous qui commandez aux armes, que, si vous êtes tels, vous rendrez aussi tels vos soldats à la longue. Tant y a que, si je n'en eusse ainsi usé, j'étais mort ou pris. Mais revenons à notre propos» Le lendemain nous allâmes passer la rivière du Pô, sur laquelle fîmes un pont de charrettes pour passer l'infanterie, car la cavalerie n'y avait eau que jusqu'au ventre; et là passâmes toute la nuit. Et au point du jour je fus avec une troupe d'arquebusiers tout auprès de la ville, lorsque tout était presque passé. Je m'amusai à attaquer l'escarmouche, ayant quelques gens à cheval qui vinrent avec moi. César de Naples incontinent mit ses gens en ordre pour abandonner Carmagnole, et commença à prendre son chemin, se retirant pour passer une rivière qu'il y a, et gagner Quiers ; et, sans qu'il fallût que notre cavalerie fît un grand circuit pour passer les fossés, nous les eussions combattus, et peut-être défaits; et, pour ne mentir point, sans cela aussi, si l'on eût guère voulu. Je sais bien qu'il ne tint point à nos compagnies ni à M. de Tais: M. le président Birague, s'il veut dire la vérité, sait bien à qui il tint; car il était alors au camp près M. de Boutières, et vit bien ce qu'on

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